Pourquoi apprendre une langue?

Des élèves d’une école primaire de Montréal. Le gouvernement Charest propose d’instaurer l’immersion en langue anglaise pendant un semestre au cours de la sixième année du primaire, mais à quelle fin promeut-on cette mesure? <br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Des élèves d’une école primaire de Montréal. Le gouvernement Charest propose d’instaurer l’immersion en langue anglaise pendant un semestre au cours de la sixième année du primaire, mais à quelle fin promeut-on cette mesure?
L'actualité récente a remis de l'avant la question linguistique. À la suite de la proposition du gouvernement Charest d'instaurer l'immersion en langue anglaise pendant un semestre au cours de la sixième année du primaire, plusieurs sont intervenus dans l'espace public. Je voudrais ici signaler un point qui m'apparaît fondamental dans ce débat. À quelle fin promeut-on cette mesure? En d'autres mots, pourquoi apprendre une langue comme l'anglais, l'espagnol, ou simplement le français?

Qu'est-ce qu'une langue?

Pour ce faire, il m'apparaît important de définir ce qu'est une langue. D'abord, la langue forme un mode de communication par lequel les individus échangent entre eux et traduisent leur rapport au monde réel. Sans l'usage d'une langue, nous n'aurions qu'un contact atrophié avec notre environnement. Dans un deuxième temps, la langue constitue le moyen par lequel nous formons une communauté. Elle est un marqueur identitaire grâce auquel les individus manifestent à soi et aux autres, leurs caractéristiques propres et leur appartenance sociale. Parler français ou anglais n'est pas seulement échanger entre des individus épars. C'est partager aussi une culture commune ou, comme le signale le sociologue Joseph Yvon Thériault, faire société.

Un écosystème politique

Dans un troisième temps, la langue est pleinement un enjeu politique: l'utilisation d'une langue par ses locuteurs véhicule les aspirations, les divisions, les alliances, les rivalités et les neutralités présentes dans la communauté. Plus encore, elle est un enjeu parce que les acteurs politiques lui attribuent des valeurs pour ce qu'elle représente en elle-même. En effet, le français, l'anglais et les langues autochtones au Canada et au Québec ne sont pas des modes de communication neutres, bien au contraire. Ces langues constituent des écosystèmes en équilibre parfois précaire. Elles traduisent des conceptions fondamentales du bien commun au coeur du lien social. D'où leur caractère particulièrement sensible.

La Loi sur les langues officielles en 1969 et la Charte de la langue française en 1977 sont des exemples montrant bien la dimension politique de la langue. Le bilinguisme officiel au Canada et l'instauration du français comme langue publique au Québec ont suscité à l'origine un vif débat. De plus, puisqu'elles s'adressent à des communautés distinctes, ces lois ne correspondent pas aux mêmes conceptions du bien commun et des droits qui l'accompagnent. Néanmoins, elles ont servi d'instruments politiques pour les citoyens, dans la conservation et la sauvegarde de leurs écosystèmes respectifs.

Au-delà de la prison du discours qui semble enfermer les individus, la langue révèle ainsi la réalité sociohistorique des luttes, des relations de domination et des inégalités existantes dans la société. Parler français en Acadie ou en Ontario ne reflète pas les mêmes rapports socioéconomiques et politiques que parler anglais à Montréal. La langue est donc politique, car elle incarne notre rapport au monde réel.

Pourquoi donc apprendre une langue?

La proposition du gouvernement Charest a recueilli l'appui de plusieurs qui voient dans l'immersion anglaise la simple acquisition d'un mode de communication. Selon ces derniers, apprendre l'anglais apparaît comme une nécessaire ouverture au monde, un monde dont le business english serait la lingua franca par excellence. Par-delà ce dernier postulat qui demeure à prouver — nous pourrions aussi parler de l'importance de l'espagnol, du mandarin ou de l'hindi —, l'ouverture au monde apparaît surtout sous les oripeaux de l'économie. En fournissant la clef d'accès aux marchés mondiaux, l'apprentissage de l'anglais permettrait ainsi d'échanger avec les Américains, les Moldaves, les Indonésiens ou les Nigérians. En soi, cette opinion n'est pas criminelle, mais puisque l'être humain ne se résout pas aux simples interactions économiques et à l'emploi du Berlitz, elle apparaît plutôt limitative.

D'autres insisteront sur le deuxième aspect d'une langue. Parler anglais serait s'ouvrir à une autre culture et, puisque l'ouverture serait garante de la compréhension mutuelle, ils accordent ainsi une valeur positive à la proposition gouvernementale. Encore là, si nul n'est contre la vertu, rien n'est moins certain sur un plan pratique. La compréhension se fonde sur la reconnaissance de ce qui est à la fois commun et propre à tout un chacun. Comment reconnaîtrait-on la spécificité de la société québécoise si cette dernière possède les mêmes traits standardisés que la société américaine ou anglo-canadienne? Comment pourrait-on comprendre pleinement le rapport qu'elle entretient à son monde spécifique?

Lorsqu'ils choisissent d'assister à une représentation du Cirque du Soleil, les habitants de Las Vegas ou de Londres ne vont pas voir un spectacle des cirques Barnum's ou des Shriners. C'est la spécificité culturelle québécoise qui les attire, une spécificité qui s'exprime en français. Si l'ouverture à l'autre implique l'abandon de la spécificité de soi, comment pourrait-on alors reconnaître la diversité culturelle qui nous caractérise tous sur cette planète?

Le rapport de force linguistique


Enfin, la proposition du gouvernement Charest pose problème dans la dimension proprement politique de la langue. La proposition de l'immersion anglaise comprend ici un message implicite. L'ouverture au monde — entendre ici l'accès aux marchés — passerait par l'acquisition d'une seule langue, soit celle qui possède actuellement le rapport de force le plus favorable. Cette proposition ne tient pas compte du contexte nord-américain où la diversité culturelle est fortement réduite au profit d'un modèle linguistique dominant. Quand un modèle domine, vous avez toujours le choix d'opter pour ce dernier. Toutefois, les autres options se résorbent et l'offre s'amenuise, à moins de réinvestir lourdement dans la promotion de ces autres langues.

Qui plus est, la proposition touche au lien fondamental qui est au coeur du bien commun au Québec, celui d'une communauté dont la langue française soude l'appartenance sociale. Il importe dès lors d'être particulièrement prudent en cette matière puisque, en valorisant un statut «marchand» de l'anglais, il y a risque de déprécier le statut premier du français et, partant, de déstabiliser l'écosystème québécois. Dès lors, le bien commun serait atteint dans son coeur même.

La leçon irlandaise

Pourquoi apprendre une langue? Si l'Irlandais George Bernard Shaw parlait anglais, la langue dominante dans l'Empire britannique, c'est qu'il n'avait pas eu le choix, l'option ne se présentant pas à lui. En effet, l'enseignement du gaélique en Irlande étant fortement réprimé depuis le XVIIe siècle, il n'a pas pu composer son oeuvre en cette langue, faute de la connaître. Aujourd'hui, par respect de la diversité culturelle et par souci du sentiment d'appartenance à la société irlandaise, le gaélique a de nouveau droit de cité après un long silence dans l'espace public.

Après que la République irlandaise eut réinvesti dans la promotion de cette langue fortement dévalorisée autrefois, l'affichage y est maintenant bilingue, des programmes d'enseignement sont offerts dès le primaire et des médias diffusent en gaélique. Le réapprentissage de cette langue n'est pas motivé par la nostalgie du temps disparu ou une quelconque fermeture à l'autre. Dans le contexte d'une mondialisation marchande et niveleuse, le gaélique exprime aussi le rapport au monde réel des Irlandais. En réapprenant cette langue connue d'eux seuls, les Irlandais nous transmettent un message: ils ne sont pas nombreux à l'échelle de la planète, mais ils comptent pour ce qu'ils sont.

Dans le débat sur l'immersion anglaise, le cas irlandais est porteur d'une leçon. Ouvrir l'avenir à nos descendants, c'est leur donner des moyens. Ceux d'exprimer leur rapport au monde réel dans une langue qui traduit leur appartenance sociale à une communauté ayant traversé le temps. Ceux d'exposer à la face du monde leurs caractéristiques propres et les traits qu'ils partagent en commun avec les autres. Ouvrir l'avenir à nos descendants, c'est aussi leur permettre de préserver l'ensemble des options possibles dans un monde où la diversité culturelle constitue une richesse en péril. Pourquoi apprendre une langue comme le français? C'est dire au monde réel et à soi-même un message primordial: nous voulons vivre ensemble pour ce que nous sommes.

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Martin Pâquet - Titulaire de la Chaire pour le développement de la recherche sur la culture d'expression française en Amérique du Nord de l'Université Laval et auteur, avec Marcel Martel, de Langue et politique au Canada et au Québec: une synthèse historique (Boréal, 2010)
13 commentaires
  • S Allard - Inscrit 10 mars 2011 05 h 36

    Pourquoi cette peur de l'anglais?

    Si j'ai bien compris le sens de cet article, l'auteur est contre la proposition du gouvernement. C'est que l'enseignement intensif de l'anglais en 6e année risque d'atteindre cet écosystème fragile du français. L'enseignement de l'anglais est dangereux ou du moins risqué.

    Alors, que faut-il faire? Même si ce n'est pas clairement dit, j'ai l'impression que l'auteur s'insère dans la tendance de ceux qui préconisent l'enseignement limité de l'anglais si ce n'est pas d'anglais du tout. En effet, le français est dans un état si fragile que tout contact avec l'anglais dans les écoles serait dangereux. Pourquoi pas abolir l'enseignement de l'anglais?

    Or, le gros hic dans tout ce débat c'est que l'anglais est aujourd'hui la langue véhiculaire universelle. C'est embêtant pour nous parce que c'est notre grand ennemis historique. Si le gouvernement avait proposé de faire un enseignement intensif de l'espagnol, il y a fort à parier que personne n'aurait parlé des risques pour la langue française.

    Là, nous sommes coincés. l'anglais c'est important. Tous les parents le savent. Toutes les écoles privées insistent là-dessus et ajoutent l'espagnol et le mandarin. Par contre, pour les écoles publiques, attention, trop d'anglais c'est dangereux. Pourquoi tourner autour du pot ? L'anglais est dangereux pour les uns mais pas pour les autres.

  • Michel Paillé - Abonné 10 mars 2011 06 h 24

    La loi 101 n’est pas qu’utilitariste


    Cet excellent article de Martin Pâquet ramène dans l’actualité mon combat contre une perception superficielle de la loi 101 que certains cherchent à rabaisser au niveau d’un utilitarisme des plus primaire. Voir : «La portée de la loi 101 va bien au-delà du domaine public» au lien B2 au site : http://michelpaille.com .

    Michel Paillé, démographe, Québec

  • Rodrigue Tremblay - Inscrit 10 mars 2011 06 h 51

    Toujours le même problème

    Ce n'est pas l'anglais le problème; c'est la faiblesse du français. Un français chétif, un français hésitant qui risque de disparaître si on ouvre la porte à l'anglais.

    On voit souvent des Québécois vivant à l'étranger depuis 5 ou 10 ans. Ils commencent à perdre leur français. A 20 ans, c'est un peu la limite. Pensez juste à Bernard Geffrion. A la fin, il parlait à peine français.

    Les Français peuvent vivre 30 ans à l'étranger. Leur français est impeccable.

    Tout est là.

  • Stephanie L. - Inscrite 10 mars 2011 08 h 12

    La langue, véhicule de culture.

    Excellent texte qu'auraient intéret à lire tout ceux qui limitent leur perception du français à un ensemble de mots servant à communiquer, encore que même sous cet angle, les francophones eux-mêmes souffrent parfois de lacunes importantes dans l'art de les assembler de façon cohérente!

    Une langue est un véhiule de culture, d'histoire et surtout d'identité. Je suis toujours renversée devant l'indifférence de certains francophones évoquant avec indifférence une éventuelle disparition du français au Québec, comme s'il ne s'agissait que d'une mode qui doit inévitablement passer un jour. Comme si la régression de notre langue n'avait aucune conséquence du moment que nos descendants parviennent à parler les uns avec les autres.

    Comment un peuple peut-il avoir véritablement accès à son histoire, sa littérature, ses chansons et sa poésie s'il doit pour la découvrir avoir recours à une traduction, forcément incapable d'en préserver l'essence? Cessons de traiter le français comme une langue morte!