Rabaska est mort, place aux gaz de schiste

Photo: Office national du film du Canada

Présenté comme condition incontournable de notre sécurité énergétique à long terme, inconditionnellement avalisé par une commission du BAPE, voilà que le projet de terminal gazier Rabaska n'est plus.

Pourtant, de 2004 à 2007, le gouvernement Charest a tout mis en oeuvre pour lui procurer les lettres de créance requises en vue de son accréditation dans l'opinion publique: contournement de sa propre Loi sur la protection des terres agricoles, mise à disposition de ses propres «experts», engagement d'un «médiateur» de grande notoriété (Claude Béland) via Pôle Chaudière-Appalaches.

Comme le confirme naïvement la ministre des Ressources naturelles, Nathalie Normandeau, dans sa conférence de presse du 2 mars, «le gouvernement était interpellé par le secteur privé pour créer des conditions favorables à l'émergence de ce port méthanier au Québec». Mais à la fin, c'est un rapport positif du BAPE qui devait clore le débat public. Déposé en mai 2007, il sera toutefois sérieusement remis en question par nombre d'experts et par tous les groupes qui, au cours des trois années précédentes, ont investi un effort colossal en recherches et analyses.

Au lendemain du constat de décès du projet Rabaska et à quelques jours du dévoilement du rapport sur l'industrie des gaz de schiste, il n'est pas inutile de rappeler avec quelle désinvolture (j'assume le mot) les commissaires du BAPE/Rabaska, présidé par Qussaï Samak, avaient disposé du dossier. Pour la première fois, la crédibilité de l'institution était mise en doute au sein de la population.

Démonstration simpliste

Sans en vérifier les moindres fondements technologiques, les commissaires avaient accrédité des arguments économiques sans valeur et qui ne visaient qu'à favoriser l'acceptation du projet dans l'opinion publique.

Devant le constat évident du très faible impact du projet sur la création locale d'emplois (35-50 emplois en période d'exploitation), le président s'était en effet mis en quête d'un argument économique déterminant. Il arrêta son choix sur celui de la «filière cryogénique».

S'appuyant sur une démonstration simpliste amenée par Pôle Chaudière-Appalaches à propos de supposés potentiels d'utilisation du froid pour développer une filière dédiée à la «congélation et au stockage de cellules, de sang humain, de gènes et de sperme», le président du BAPE a tout mis en oeuvre pour accréditer dans son rapport ce concept farfelu d'une «industrie du froid» jouxtée au terminal de gaz naturel liquéfié ou GNL (recommandation 2).

C'est également en s'appuyant sur cet argument simpliste et non moins désinvolte qu'on recommanda que le schéma d'aménagement de la ville de Lévis prévoie déjà des usages industriels devant permettre ces «types d'entreprises consommatrices de frigories» (recommandation 3).

Lors des audiences publiques, le caractère farfelu d'une telle thèse avait été taillé en pièces par le Groupe d'initiative et de recherches appliquées au milieu (GIRAM) qui revenait d'une mission d'études sur le sujet. Une simple exploration sur la Toile aurait d'ailleurs permis aux trois commissaires de constater la fragilité de leurs énoncés. Impossible en effet de trouver la moindre perspective à ce sujet sur le site de l'Institut international du froid (50 terminaux dans plus de 15 pays).

C'est sur des bases aussi fragiles qu'ont été fabriquées les premières recommandations du rapport du BAPE. Un manque total de vérification et de prudence, un parti pris et une partialité évidente en faveur du gouvernement et des «avocats» dépêchés pour conforter son projet.

Impact sur le Saint-Laurent

Les commissaires ont manqué à leur obligation fondamentale d'évaluer l'impact du terminal méthanier sur le potentiel économique du Saint-Laurent.

À maintes reprises, nous avons rappelé que le Saint-Laurent représente une ressource de première importance pour l'avenir économique du Québec. L'introduction d'un terminal de GNL sur un site stratégique et dans une perspective de développement futur des activités maritimes et portuaires doit tenir compte de l'impératif pour ces dernières de demeurer compétitives sur le plan commercial.

Le gouvernement du Québec et le BAPE ont complètement fait fi du principe de précaution à ce chapitre. Sur un total de 243 pages, cinq seulement sont consacrées à cet enjeu fondamental de l'insertion du transport de GNL dans le système de navigation du Saint-Laurent.

Partout dans le monde, les axes fluviaux sont pourtant reconnus comme des atouts majeurs pour réaliser une part très importante du transport des marchandises, et ce, en raison de leur énorme capacité de transit continu par rapport à ce que peuvent offrir les corridors terrestres de plus en plus congestionnés. La sécurité économique des générations futures commandait que des analyses soient menées à ce sujet. Les commissaires désignés ont préféré se camper dans l'immédiat et le court terme en ne s'en remettant qu'aux seules opinions des officiers de l'administration gouvernementale et de l'Association des pilotes du Saint-Laurent en conflit d'intérêts dans ce dossier.

Les Américains d'abord

Les commissaires ont librement subrogé les intérêts du Québec à ceux du marché industriel américain.

Face à une incapacité de démontrer la pertinence énergétique du GNL comme source future d'énergie résidentielle au Québec (le seul segment de marché pouvant réellement justifier l'arrivée ici d'un terminal méthanier), le rapport Samak a invité les Québécois à surmonter les considérations de sécurité, de paysage et de territoire, bref à regarder au delà de leurs propres objections pour justifier la nécessité de procurer au marché américain une voie de transit du GNL (au même moment faisait rage à Boston un acrimonieux débat contre toute implantation de nouveaux terminaux sur le territoire).

On nous invitait, en fin de compte, à nous mettre au service de nos voisins en fermant délibérément les yeux sur les impacts négatifs que le projet pouvait représenter pour nous-mêmes (sept pages sont consacrées aux grenouilles et aux poissons contre quatre aux «impacts sociaux et humains»). Il fallait balayer la question des impacts sur les paysages naturels, de même que celle des facteurs de risque sur la navigation. Tout cela pour un projet n'entraînant que des taxes municipales gelées sur 50 ans et aucune redevance à l'État.

Les commissaires n'ont pas, comme c'était leur obligation, pris toutes les mesures pour se donner une opinion indépendante de celle du promoteur.

Étant donné l'ampleur du débat public et la pénurie évidente d'experts gouvernementaux, comme c'est le cas dans le dossier des gaz de schiste, le BAPE/Rabaska se devait d'obtenir du gouvernement du Québec, son mandataire, les fonds nécessaires pour appuyer sa réflexion sur des opinions d'experts absolument indépendants. Cette demande fut refusée. C'est donc sur une armada d'ingénieurs, de chimistes, d'experts en navigation (dont des pilotes de méthaniers de Gaz-de-France), de «pedleurs» de tout acabit, comme Pôle Chaudière-Appalaches, tous payés par le consortium ou le gouvernement, que les commissaires se sont appuyés pour formuler leurs recommandations. [...]

Les élus de l'Assemblée nationale du Québec, premiers gardiens des institutions et du bien commun, ont le devoir d'exiger une véritable reddition de comptes relativement à la gestion de ce dossier par le gouvernement Charest.

***

Pierre-Paul Sénéchal - Ex-conseiller socioéconomique au gouvernement du Québec, vice-président du GIRAM et coauteur du livre Rabaska. Autopsie d'un projet insensé

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6 commentaires
  • Ginette Bertrand - Inscrite 5 mars 2011 07 h 53

    Un grand merci!

    Que d'informations précieuses dans cet article, monsieur Sénéchal. Et que voilà du militantisme écologique intelligent. Bravo à vous et à tous ceux qui ont mené la lutte contre Rabaska et surveillent étroitement le dossier des gaz de schiste.

  • Françoise Breault - Abonnée 5 mars 2011 10 h 20

    A propos de démocratie et de dictature

    Ces temps-ci, dans les pays arabes, les peuples courageux mettent à la porte leur dictateur. Si après des élections, le représentant désigné par le peuple, se fiche du peuple, en prenant des décisions qui vont à l'encontre du mieux-être des citoyens, est-ce un démocrate ou un dictateur?

    Dégage Charest.

  • Mathias Brandl - Abonné 5 mars 2011 11 h 58

    ''Qui a mordu, mordra...''

    ....c'est ce qu'on dit pour les chiens.

    Le gouvernement Charest s'est permis ''d'utiliser'' le BAPE dans l'affaire Rabaska en tripotant le travail des commissaires, ce qui ne s'était pas vu encore au Québec, comme l'affirme si justement l'auteur Sénéchal. D'ailleurs, tous ceux qui se sont intéressés en profondeur au projet de port méthanier en 2004-2007 ont compris que le feu vert du gouvernement avait été convenu dès le départ, et que tout ce qui s'est ensuivi ne représentait somme toute qu'un pauvre simulacre de démocratie.

    Après s'être donné cette liberté une première fois, il y a fort à parier que l'équipe Charest aura décidé de répéter le coup dans le dossier des gaz de schiste. Après tout, comme l'ont démontré la plupart des décisions suspectes de ce gouvernement de voyous depuis 8 ans : qui a mordu, mordra...!

  • Lise Lachance - Inscrit 5 mars 2011 12 h 53

    UN LARGE TERRITOIRE DE 322 HECTARES* ET UNE POPULATION EN OTAGE À LÉVIS …POUR LE «MIRAGE» DE RABASKA !


    LE PROJET RABASKA À LÉVIS

    Pendant que la population la plus touchée s’oppose, manifeste et devant la mobilisation grandissante, le gouvernement Charest n'a rien trouvé de mieux que de sortir l’artillerie lourde pour favoriser les réservoirs, cheminées, torchère et autres installations terrestres, riveraines et portuaires du projet Rabaska, sur la rive sud de Québec: les décrets.

    La suite est de l’histoire …le projet ne rajeunit pas et la population est toujours en otage.

    BAPE SUR LES GAZ DE SCHISTE - SOYONS VIGILANTS

    Ne laissons pas la population de la Vallée du Saint-Laurent et du Québec, devenir une POPULATION EN OTAGE …DES GAZ DE SCHISTE !



    * À titre de comparaison : 108 hectares de verdure couvrent les Plaines d’Abraham !

  • France Marcotte - Inscrite 6 mars 2011 11 h 57

    Des yeux tout le tour de la tête...en démocratie

    Ce qui frappe à la lecture de ce texte, c'est la facilité avec laquelle, grâce au précieux concours de quelques personnages publics, on pourrait faire avaler à peu près n'importe quoi à la population si ce n'était de la vigilance de tous les instants des groupes de pressions qui se donnent la peine de fourrer leur leur nez là où ils ne sont pas invités à le faire. J'ai si peur qu'ils s'épuisent...
    Combien de projets bancals pourraient voir le jour sans eux, combien par le passé?
    Fatiguée de devoir considérer mon gouvernement comme un ennemi qu'il faut constamment surveiller, dont il faut se méfier, qui semble usurper le pouvoir à d'autres fins que celles pour lesquelles il est élu. Ce n'est pas sain, comme disait une chanson.
    Tant d'attention mobilisée, rien que pour que justice élémentaire soit rendue puisqu'on n'a pas "des yeux tout le tour de la tête" et même là...
    Le BAPE a déjà inspiré confiance; c'était un récif dans une mer d'hostilité. Le voilà qui glisse lui aussi sous les pieds.
    Il faudra bien calculer un jour les coûts sociaux et les impacts moraux négatifs de tant rancoeur et de détresse inspirées par un gouvernement qui tourne si cruellement le dos à la population.