Prière au conseil municipal de Saguenay - Le fiasco de la «laïcité ouverte»

Au moment où le gouvernement du Québec s'apprête à adopter le projet de loi 94 qui consacre l'approche des accommodements religieux dans les services publics, la démarche du maire de Saguenay, Jean Tremblay, qui a décidé de contester le jugement lui enjoignant à cesser la récitation de la prière dans ses assemblées municipales, vient à nouveau démontrer l'incohérence de cette notion dite de «laïcité ouverte».

Rarement aura-t-on vu un tel amalgame de démagogie, de mauvaise foi et d'ignorance que dans les déclarations de Jean Tremblay à propos de ce jugement. Le maire jongle avec des concepts qu'il ne comprend manifestement pas, mais au-delà de la confusion qui l'anime, son approche est un pur produit de la pratique des accommodements raisonnables sur laquelle est fondée la «laïcité ouverte».

Personne, du côté des idéateurs des accommodements raisonnables, ne le rappelle à l'ordre ou ne tente de rétablir un semblant cohérence. Où sont les Gérard Bouchard, Charles Taylor et leur suite? Ont-ils abdiqué leur responsabilité d'expliquer cette contradiction: pourquoi Jean Tremblay n'a-t-il pas droit à un accommodement religieux en tant que maire alors que ses employés et les autres employés de l'État y ont droit?

Évidemment, il est un représentant élu. Mais l'idée d'accommoder les uns et pas les autres heurte le sentiment de justice et laisse croire que c'est la religion de Jean Tremblay qui est en cause. Toute autre personne, que ce soit un musulman, un Juif ou un «indien», qui se serait retrouvée dans la même situation que lui aurait bien sûr encouru le même jugement. Ce jugement n'est donc pas dirigé contre les catholiques, mais contre les vestiges de l'alliance entre l'État et la religion. L'évocation des accommodements religieux consentis uniquement «aux autres» n'a ici aucun sens, mais la démagogie des propos du maire, révélant un nationalisme xénophobe, s'adresse aux émotions primaires et fait des ravages au sein de la population.

Odieuse désinformation


Non seulement les idéologues de la laïcité ouverte gardent-ils le silence, mais plusieurs commentateurs alimentent la confusion et la désinformation. C'est notamment le cas de Denise Bombardier qui, dans sa chronique du 19 février, affirme que «le tribunal avait à choisir entre le droit des croyants (majoritaires) et celui des non-croyants (minoritaires). Pourquoi cette tendance à privilégier les non-croyants, leur reconnaissant de facto plus de légitimité qu'aux croyants?»

Démagogie ou ignorance? Ce que le tribunal devait faire, ce n'était pas de choisir entre les droits des uns et les droits des autres, mais d'assurer l'indépendance religieuse de l'État pour que les droits de tous, minoritaires ou majoritaires, soient respectés. Un catholique pratiquant aurait fort bien pu porter plainte devant la Cour du Québec parce que la ville de Saguenay ne respecte pas les lois auxquelles elle est soumise, et ce catholique aurait eu gain de cause.

Denise Bombardier a souligné avec justesse que le député Amir Khadir était en pleine contradiction en acceptant le port du voile musulman dans la fonction publique tout en se prononçant pour le retrait du crucifix à l'Assemblée nationale. Mais Mme Bombardier fait preuve de la même contradiction en soutenant, dans les deux cas, la position inverse: elle pourfend sans ménagement ceux qui acceptent le foulard musulman, mais s'en remet aux accommodements raisonnables pour que les catholiques puissent conserver leurs symboles religieux! La laïcité, c'est donc pour les autres!

Perdue d'avance

Patrice Garant, professeur de droit retraité de l'Université Laval, alimente les mêmes confusions. Comme Jean Tremblay, Patrice Garant ne connaît pas le sens de la notion d'espace civique et ne fait pas de distinction entre une croix sur un clocher et le crucifix de l'Assemblée nationale. Il soutient lui aussi que le jugement privilégie les athées, comme si une absence de prière équivalait à une déclaration d'athéisme!

Ce type de désinformation a conduit Jean Tremblay à affirmer sur les ondes de TVA que le jugement lui interdisait de faire une prière, mais qu'il pourrait néanmoins ouvrir les assemblées en déclarant que Dieu n'existe pas. Une telle affirmation est un grossier mensonge qui porte atteinte à l'intelligence du tribunal. Toute institution publique qui professerait l'athéisme serait passible, et avec raison, des mêmes réprimandes que celles adressées à Jean Tremblay.

Sachant que sa cause est perdue d'avance, ce dernier a choisi de jouer jusqu'au bout la carte de la victimisation et de mépriser les tribunaux en déclarant que ce n'était pas aux juges à lui dicter sa conduite. Il serait bien étonnant que la Cour d'appel ou la Cour suprême statue que l'État n'a pas à être neutre et que la prière n'est pas de nature religieuse. Mais quoi qu'il advienne, il y a manifestement dérapage dans l'opinion publique et la responsabilité en incombe au gouvernement du Québec qui a fait preuve d'un attentisme inacceptable, voire d'une incompétence totale, non seulement dans le dossier des prières municipales, mais sur tous les aspects de la laïcité.

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Daniel Baril - L'auteur a témoigné à titre d'expert dans le procès sur la prière à Saguenay
32 commentaires
  • johanne fontaine - Inscrit 2 mars 2011 07 h 24

    Délire mystique de l'Elu de Saguenay; pleutrerie des élites ...mais oû, Diable, allons-nous?



    Saisissant et triste tableau du Québec, celui de ses élites (politique, journalistique, juridique) que brosse Daniel Baril dans cette opinion !


    Surtout concernant Patrice Garant, cette star des disciples de Thémis...

    Québec ne sait manifestement plus l'oû s'en va,
    mais il y va!


    Johanna Fontaine
    St-Cuthbert

  • Fabien Nadeau - Abonné 2 mars 2011 07 h 32

    Merci

    Merci pour votre réflexion, qui hausse le niveau des interventions.

  • Michèle Dorais - Abonnée 2 mars 2011 08 h 33

    Entre deux maux, choisir le moindre ?

    Je ne suis pas du tout certaine que la laïcité s'oppose à la confessionnalité dans le cas qui nous occupe. Je suis d'avis que les deux s'opposent à la liberté fondamentale des uns et des autres d'afficher leur singularité dans la tolérance. L'autoritarisme des uns ne vaut pas davantage que l'absolutisme des autres. Lequel choisir ?

  • Jacques Saint-Cyr - Inscrit 2 mars 2011 08 h 34

    Le maire Tremblay, un djihadiste en herbe

    Le maire confond religion et espace publics, il accorde une importance démesurée à la prière en public et il se croit déjà martyr. Il doit admirer, in petto, l'intégrisme musulman.
    Un fondamentaliste musulman, au moins, fait sa prière en privée et nous fiche la paix.

  • François Thérien - Abonné 2 mars 2011 08 h 47

    Bravo

    Parfaitement d'accord avec cette analyse pénétrante q qui remet les pendules à l'heure. Une nuance cependant: il n'y a pas nécesssairement de contradiction dans la position d'Amir Khadir: le crucifix qui trône (littéralement) au dessus du fauteuil du président à l'Assemblée nationale n'a pas du tout la même portée que le voile que pourrait porter une femme de ménage dans un hopital. Cela dit, il me semble tout à fait raisonnable que l'État impose un code vestimentaire pour tous ses employés dans lequel on interdirait les accessoires à symbolique politique ou religieuse (d'ailleurs, le voile n'est -il pas un peu des deux???)