Alain Stanké s'est entretenu en 1998 avec le leader libyen - Ma rencontre avec Kadhafi

Mouammar Kadhafi, à gauche, en compagnie d’Alain Stanké<br />
Photo: © Productions Stanké Mouammar Kadhafi, à gauche, en compagnie d’Alain Stanké

Plusieurs années se sont passées depuis que j'ai rencontré Kadhafi. Mais depuis que l'exécrable colonel (autoproclamé) est revenu dans l'actualité, on ne cesse de me demander de raconter ce que je sais de l'impénétrable personnage. Il semble que je sois un des rares journalistes québécois à avoir eu la chance (?) de frôler cet étrange olibrius de près.

Ma première rencontre avec Kadhafi remonte à 1998, en plein dans la période où l'homme fut mis au ban de la société internationale et le peuple libyen, soumis à un inexorable embargo.

J'avais souvent rêvé, comme beaucoup de journalistes, pouvoir l'interviewer. Mais, comme M. K ne portait pas les médias dans son coeur, sous prétexte qu'il n'avait pas de temps à perdre avec des «chiens véreux» et que ses fonctions de «Guide de la Révolution» ne lui permettaient pas d'excursionner au royaume de la rigolade, les possibilités qu'il puisse m'accorder un entretien étaient inexistantes.

Pourtant, cette chance inespérée survint un jour de 1998, alors que le journaliste Pierre Salinger, conseiller politique de John F. Kennedy, est venu à Montréal. Il revenait d'une tournée infructueuse des éditeurs américains qu'il avait approchés dans le but de faire publier un livre écrit par Mouammar Kadhafi lui-même. Un ouvrage dont Salinger avait signé la préface. J'ai aussitôt demandé à l'ex-conseiller de JFK de me passer le manuscrit, que j'ai lu dans l'heure.

Contrairement à ce que je pouvais craindre, le texte n'était nullement politique et ne prétendait défendre aucune cause révolutionnaire. En fait, Escapade en enfer était un petit livre de nouvelles et d'essais influencés aussi bien par la culture arabe traditionnelle de l'Islam et par l'idéologie panarabe que par des penseurs comme Nietzsche ou Rousseau.

Une occasion à saisir

Dans sa préface, l'ancien conseiller du président Kennedy, qui n'avait pas la réputation d'être un farfelu, y vantait la «mentalité pleine d'originalité» du nouvel auteur en ajoutant que «les sociétés occidentales qui ont longtemps considéré Kadhafi comme un provocateur, un adversaire de la politique extérieure des États-Unis, un prophète, devaient désormais le voir comme un écrivain et un essayiste».

Comme éditeur, j'ai vu là une occasion à saisir et, comme journaliste, une occasion à ne pas rater. Les tractations entre l'auteur et l'éditeur ont pris plusieurs semaines au bout desquelles Kadhafi accepta de me céder les droits de publication de son livre pour le monde entier à une seule condition: que celui-ci soit d'abord publié aux... États-Unis — la malice n'est-elle pas un de ses traits de politesse?

La maison Stanké ayant pignon sur rue à New York, l'impératif n'était pas difficile à surmonter. À charge de revanche, j'avais moi aussi une exigence: celle de signer personnellement (!) le contrat devant l'auteur. N'ayant jamais publié de livre de toute ma carrière sans avoir rencontré l'auteur, j'en faisais une condition sine qua non.

Un mois plus tard, après avoir transité par la Tunisie (l'aéroport de Tripoli étant fermé à cause de l'embargo) et accompagné de mon caméraman J.-M. Bioteau, de mon avocat Me Charles Bédard et de Pierre Salinger, je me retrouvais sous la tente de Kadhafi, installée dans la cour de la caserne Bab El Azizia, à Tripoli. Tout près de cette tente — visite obligée! — on nous fit voir la demeure en ruine de Kadhafi où avait péri, à la suite du bombardement américain, la petite fille adoptive du «Guide».

Conditions d'entrevue


Lors de la rencontre, Kadhafi (la nuque toujours bien raide) s'est montré affable et (parfois) souriant. Nos échanges se firent par l'entremise de l'interprète personnel de Kadhafi, Moufthah Missouri (un homme d'une grande érudition), parce que le grand patron se refusait obstinément de parler une autre langue que l'arabe.

Avant de commencer l'entretien éditeur-auteur-préfacier, Kadhafi pria instamment mon caméraman de quitter la tente. «Vous aurez toutes les images-souvenirs que vous voulez, car mes deux caméramans sont sur place et ils se feront un plaisir de vous remettre une bande VHS!», a-t-il eu le soin de préciser.

Par la suite, j'ai eu le privilège de visiter la région en compagnie d'un chauffeur-guide, très affable, qui ne m'a pas lâché d'une semelle. Quand il m'arrivait parfois de m'entretenir avec un petit commerçant ou un simple passant, mon ange gardien retournait aussitôt auprès de celui-ci pour s'assurer que ma conversation n'avait rien eu de délictueux. (La confiance n'est jamais acquise!)

On se revoit!

Kadhafi me fit promettre de revenir. Il tenait à suivre de près l'évolution de la publication et voulut, par la même occasion, me faire connaître son désert qui, m'a-t-il dit, était «le seul endroit au monde où il se sentait chez lui».

Lors de ma deuxième visite, une limousine vint me cueillir à l'hôtel pour me conduire à l'aéroport, où m'attendait le jet privé de Kadhafi chargé de me déposer à Syrte, la ville natale du colonel, située sur la côte méditerranéenne. Ce jour-là, j'ai dû attendre la fatidique rencontre «sous la tente» des heures de temps. Vers une heure du matin, alors que je m'apprêtais à passer au lit, une estafette vint me quérir en m'annonçant que «le Guide aime bien recevoir ses amis tard dans la nuit»!

Kadhafi me reçut dans un cadre plutôt indigent, sous une tente (militaire). Et comme la température du désert avait considérablement baissé, pour nous réchauffer mon hôte avait prévu une vieille jante métallique provenant de la roue d'une auto, dans laquelle il avait déposé du charbon de bois pour que le brasier dégage suffisamment de chaleur et que nous ne soyons pas trop incommodés par le froid.

État second

Je me souviens d'avoir trouvé Kadhafi, cette nuit-là, dans une sorte d'état second, ce qui m'a beaucoup perturbé. Il m'a semblé bouffi, avec un regard d'huître égarée dans des pensées inaccessibles. Il se mettait à rire pour rien, se levait brusquement pour faire un tour dans la tente puis revenait s'affaisser sur une toute petite chaise bancale placée devant moi. Un comportement assurément très étrange.

Nous nous sommes revus le lendemain, dans un bâtiment sis près de la tente. Fort heureusement, cette fois il avait retrouvé tous ses sens. Et comme ses assistants m'ont fourni une rare occasion de me trouver seul avec lui, sans aucun témoin, Kadhafi me parla en anglais (une langue qu'il maîtrise parfaitement). Cette rencontre fut sans contredit la plus longue et la plus intéressante de toutes celles que j'ai eues. Après lui avoir avoué que j'étais (aussi) journaliste — et que je n'étais pas venu pour le juger, mais pour le jauger —, il accepta de bonne grâce de parler avec moi d'autres choses que de son livre.

L'entrevue avec Kadhafi

L'entrevue, qu'il m'autorisa à enregistrer, dura plus d'une heure. À cette occasion je me souviens de lui avoir dit (précautionneusement!):

— Voilà des années qu'on vous décrit sous les vocables les plus déplaisants. «Menteur», «agitateur», «banquier des terroristes», «illuminé», «paranoïaque», «arrogant», «impulsif», «provocateur», «spécialiste des coups tordus, des traquenards et de la manipulation». Comment arrivez-vous à vivre avec tous ces anathèmes?

«Cela ne me dérange pas du tout! me répondit-il calmement. Souvenez-vous que, de son vivant, le Christ a été traité de sorcier et qu'on a fini par le crucifier. Après qu'il fut mort sur la croix, ils se sont tous ralliés à sa religion! Ce n'est pas nouveau, tous les prophètes du monde ont été accusés de folie et de terrorisme...»

— Vous considérez-vous comme un prophète?

«Non. Absolument pas. Il y a une grande différence entre un prophète envoyé par Dieu et un prophète de la Révolution, un prophète de la liberté et du socialisme!»

— Dans le passé, vous avez financé — selon votre propre aveu — de nombreuses factions que d'aucuns ont qualifiées de «terroristes» et que vous persistez à appeler «libérateurs».

«Plusieurs de ces vaillants combattants sont aujourd'hui à la tête de leur pays. Dans le temps, les Américains les traitaient de terroristes, aujourd'hui ils les considèrent comme leurs amis, leurs alliés! C'est le cas de mon bon ami Mandela, de Museveni, des dirigeants de l'Ouganda, de l'Éthiopie, du Soudan, de Kabila au Congo, de Zinawi et de beaucoup d'autres. Toutes ces personnes ont eu leurs camps d'entraînement chez moi, en Libye, et toutes, à l'époque, étaient considérées comme de dangereux terroristes par les Américains.»

— Comment croyez-vous que l'histoire vous jugera?

«J'ignore comment je serai jugé par l'histoire alors que je ne serai plus de ce monde. Je suppose qu'elle retiendra de moi que j'ai été un incompris. Comme je le disais en parlant du Christ, aujourd'hui les gens se rendent compte qu'il y a eu méprise sur son compte, qu'on l'a mal compris. Pour moi cela devrait être pareil.»

Autosatisfaction béate

J'ai eu l'occasion de revoir Kadhafi à deux autres reprises. Il s'exhibait toujours dans une autosatisfaction béate. Son peuple l'aurait sans doute admiré davantage s'il ne s'était pas autant admiré. J'ai même réussi un jour à lui faire accepter de recevoir une équipe de l'Associated Press-TV de Londres. (Un exploit!) Mais comme l'entretien ne s'est pas trop bien déroulé, je crois savoir qu'il m'en a voulu.

Aujourd'hui, devant les événements sanglants qui se déroulent en Libye, je ne peux pas m'étonner de voir que tant de chefs d'État (réputés «bien» et assoiffés de pétrole) lui ont permis de se racheter une virginité et lui serraient la main avec effusion.

Il est vrai qu'une main... ça se lave!

Alors qu'il n'avait que 27 ans, Kadhafi renversa le vieux roi Idris Ier et prit le pouvoir sans qu'une goutte de sang soit versée. Dire que 42 ans plus tard, le pitoyable Guide égaré devra être chassé de son trône dans un effroyable gâchis noyé dans le sang...

***

Alain Stanké - Éditeur et auteur
1 commentaire
  • michel lebel - Inscrit 26 février 2011 09 h 00

    Rêve...

    Tout ce que je souhaite, c'est qu'un commando emporte ce sinistre tortionnaire à La Haye pour qu'il soit jugé pour crime commis contre l'humanité. Mais je rêve...