Une nation et son crucifix

Photo: Illustration: Christian Tiffet

Avec la décision du maire de Saguenay, Jean Tremblay, d'en appeler du jugement du Tribunal des droits de la personne lui ordonnant de mettre fin à la récitation de la prière lors des assemblées publiques du conseil municipal ainsi que de devoir retirer tout symbole religieux de la salle du conseil, un bras de fer vient de s'engager entre lui et le Mouvement laïque québécois (MLQ).

Mais plus importante encore est sa décision de lancer une campagne de souscription à l'échelle du Québec pour financer cet appel, espérant ainsi y impliquer l'ensemble des Québécois et relancer le débat des accommodements raisonnables non pas sur le terrain de la laïcité, mais plutôt sur celui de l'identité, un thème que le MLQ a toujours craint comme la peste. Si depuis ce jugement, les canons du MLQ étaient pointés en direction du Parlement, le château fort du crucifix, il leur faudra maintenant attendre avant d'allumer la mèche parce que, pour l'instant, c'est tout le Québec qui risque de s'enflammer. Pour devinez quoi? Le crucifix du Parlement!

Comment expliquer qu'il soit si difficile de retirer ce symbole religieux de l'enceinte du Parlement? Et pourquoi diable ce crucifix de Duplessis qui était tombé dans l'oubli revient-il nous hanter? Comment expliquer que l'on se soit découvert un attachement soudain pour un symbole qui, il n'y a pas si longtemps, encore croupissait dans la boule à mites et laissait tout le monde indifférent?

La laïcité ouverte selon Bouchard-Taylor

Il faut se rappeler que le retrait du crucifix de l'Assemblée nationale de même que l'abandon par les conseils municipaux de la récitation de la prière aux assemblées publiques et l'autorisation du kirpan et autres signes religieux pour la plupart des agents de l'État figuraient parmi les recommandations des commissaires au chapitre de la laïcité. Retirer le crucifix de nos institutions et y permettre le voile, la kippa, la croix, le turban et le kirpan, c'est la laïcité ouverte selon Bouchard-Taylor. Une laïcité multiculturelle qui renferme tous les ingrédients pour transformer celle-ci en une question identitaire explosive. Avoir à sortir de chez soi et y laisser entrer les autres. Être chassés de Rome alors que c'est nous, les Romains!

«Quand dans notre province, nous sommes incapables de faire une prière, je ne vois pas pourquoi on accepterait le kirpan.» Ce commentaire glané sur le Web traduit fort justement un sentiment que partagent bien des Québécois depuis la commission Bouchard-Taylor. C'est un cri du coeur qui, dans une grande simplicité, exprime le refus de cette laïcité ouverte et l'attachement d'un peuple à sa mémoire et à son identité. Pour l'étouffer, on a qualifié ce sentiment de crispation identitaire, de doute de soi et de peur de l'Autre, de racisme et de xénophobie. La litanie d'injures que les journaux anglophones ne manquent pas de rappeler chaque fois qu'au Québec, il est question de religion.

Il n'en fallait pas plus pour que notre crucifix prenne du galon, et de religieux quasi insignifiant qu'il était, il se transforme soudainement en symbole national. C'est d'ailleurs le message que nos députés ont envoyé à tout le Québec le jour même du dépôt du rapport Bouchard-Taylor, en s'empressant de voter dans la plus grande unanimité pour le maintien du crucifix au Salon bleu de l'Assemblée nationale. Au diable la laïcité ouverte, après tout, nous sommes les Romains! C'est vous dire comme les Jean Tremblay étaient nombreux dans cette salle.

Emblème politique

Depuis Bouchard-Taylor, ce crucifix qui trône au-dessus du siège du président de l'Assemblée a pris de l'enflure pour devenir l'emblème politique d'une nation qui a toujours refusé le multiculturalisme «canadian», refusant d'être ravalée au rang d'une quelconque minorité. Bien davantage qu'un symbole religieux, sa sémantique s'inscrit dans le prolongement de Meech, de 1982 et du rapatriement unilatéral de la Constitution en ce qu'elle exprime le refus manifeste d'être considérée comme une minorité culturelle à l'intérieur du Canada et un groupe ethnoculturel majoritaire dans sa province, tel qu'il est écrit dans le rapport Bouchard-Taylor. Parce que nulle part dans ce rapport, les Québécois ne sont reconnus comme une nation.

C'est ce refus du mépris de soi par tous les Bouchard-Taylor de ce monde qui se cristallise dans ce maudit crucifix auquel aucun parti politique n'ose toucher, à part bien évidemment Québec solidaire, qui défend une laïcité multiculturelle B-T, conforté par l'appui du grand défenseur des accommodements religieux, notre bien-aimé Julius Grey.

Jean Tremblay: une création de Bouchard-Taylor

On se trompe en pensant que le problème, c'est le maire de Saguenay, sa personnalité, son entêtement, ses lubies, sa cravate, etc. Le maire de Saguenay, pas si fou qu'on le pense, ne fait que «surfer» sur une vague de fond qui agite le Québec depuis plusieurs années. Un vaste mécontentement dû à des jugements imposés par une Cour suprême qui carbure au multiculturalisme et que le rapport Bouchard-Taylor a renforcé par sa défense de la laïcité ouverte.

Le véritable problème n'est pas Jean Tremblay mais bien notre dépendance à l'égard de ces jugements de la Cour suprême, tout comme notre grande naïveté à réclamer l'application du rapport Bouchard-Taylor, un rapport qui met tout en oeuvre pour imposer le multireligieux et reconfessionnaliser notre espace civique, convertissant nos institutions en véritables passoires pour les religions.

Que faire de ce crucifix ostentatoire?

Il faut l'enlever et ne rien mettre d'autre à la place. Pour être cohérent avec les principes laïques qui supposent la séparation du politique et du religieux et la neutralité de l'État. Refuser la laïcité ouverte et compléter la laïcisation que nous avons commencée en interdisant tous les signes religieux. En clair, cela veut dire pas de croix, pas de kirpan, pas de turban, pas de kippa et pas de voile dans nos institutions publiques. Défendre une laïcité universaliste, authentique et exigeante, qui accorde à tous les mêmes droits et n'accorde à aucun un quelconque privilège. Aurons-nous ce courage une fois au moins dans notre vie?

Bien davantage que notre patrimoine et notre passé, ce crucifix par sa charge politique est devenu notre présent le plus sensible. Ne le laissons pas devenir le symbole d'un refuge, celui d'une nation qui tarde à se mettre au monde...

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Louise Mailloux - Professeure de philosophie
33 commentaires
  • Ginette Bertrand - Inscrite 19 février 2011 01 h 46

    Trois fois bravo Madame Mailloux!

    Votre texte d'une limpidité exemplaire expose parfaitement les tenants et aboutissants de la situation. Quelle rafraîchissante lucidité et si bien exprimée. J'y ai trouvé les réponses à toutes sortes de questions que je me posais malaisément, confrontée de toutes parts par mon appartenance à une société dont le passé religieux n'a pas produit que des fruits amers, et certains arguments fort valables des tenants de la laïcité. Par un passé personnel indépendantiste, qui s'est tourné de bonne foi vers le Canada après le deuxième "Non" de 1995, et par un présent qui essaie de canaliser tout ce magma et peine à y arriver. Ce fut un grand réconfort de vous lire.

  • Claude Jean - Inscrit 19 février 2011 05 h 47

    Citation sur la religion.

    Le règlement est semblable aux rites d'une religion, qui semblent absurdes, mais qui façonnent les hommes.

    [Antoine de Saint-Exupéry]

  • Claude Jean - Inscrit 19 février 2011 06 h 56

    Citation sur la philosophie.

    Un peu de philosophie écarte de la religion et beaucoup y ramène.

    [Rivarol] Extrait des Maximes, pensées et paradoxes

  • Rodrigue Tremblay - Inscrit 19 février 2011 07 h 41

    Belle analyse

    jusqu'a la conclusion qui dérape. Faut au contraire s'accrocher à ce crucifix, dernier rempart identitaire face aux jugements dévastateurs de la Cour suprême, la Cour de Pise comme disait Duplessis.

  • Erwan Basque - Inscrit 19 février 2011 07 h 45

    Le Québec et son péché.

    Bonjour,
    Passé le cap de l'An 2000, soit 2011, au Québec ad vitam aeternam, le Ciel est Bleu et l'Enfer est encore Rouge. Ce Québec toujours pétrifié par son nationalisme et son catholicisme simplement refoulé. Et si au moins la très grande majorité de tous les québécois savaient de quoi ils parlent mais ils ne le savent même pas dans leur ignorance. Comment articuler une pensée et définir une situation en ayant de la perspective si collectivement nous n'avons pas les mots pour le dire ? Débattre sur le fond de ce billet à bâtons rompus autour d'une table serait passible avec un pourcentage infime de tous les québécois...... Et nous osons nous péter les bretelles en parlant de débats !
    En effet, dans ce Québec sanctifié, nul ne peut se rendre compte que cet endroit est probablement le seul endroit au monde avec autant de signes ostentatoires de sa religiosité qui sommeille tout comme si la laïcité était le simple fait de ne pas fréquenter les églises pour se faire une belle jambe en faisant semblant d'être à la mode du jour.
    En outre, des cris d'orfraies sont poussé : Ne touchez pas à nos symboles religieux, c'est notre patrimoine, c'est notre passé et notre Histoire. Et nous voulons et exigeons que l'immigrant laisse tout tomber de son propre passé en arrivant ici. Foutaises !
    Finalement, c'est à se demander si le Québec n'est une succursale du Ciel Bleu sur Terre. Toute la flopée des Saints et des Saintes du Ciel au complet sont venus s'allonger sur la carte géographique du Québec afin de nommer villes et villages, rues et boulevards, écoles et hôpitaux, places publiques dans l'Agora, Caisses Populaires etc.. Nul part sur Terre un tel endroit est sanctifié ! Et sans broncher, certains se réclament d'un Québec laïc qui n'a même pas liquidé son Passé, quel affront à l'intelligence ! Tout ce baroud d'honneur qui ne repose sur rien, un écran de fumée et rien de plus qui nous ridiculise ( Suite )