Les méandres de la naissance du multiculturalisme

Il n'a fallu que quelques années pour que le multiculturalisme devienne la saveur du jour des dirigeants politiques et des médias dans les sociétés occidentales. Si le mot fait désormais partie du vocabulaire d'un nombre croissant de personnes, le flou de sa signification ne cesse de s'élargir. On invoque le multiculturalisme pour traiter des problèmes d'intégration des immigrants, mais aussi pour souligner les craintes générées dans les «sociétés d'accueil» par la présence de plus en plus sentie de ces mêmes immigrants, surtout s'ils sont identifiables par la couleur de leur peau ou les comportements religieux qu'ils affichent.

Les débats sur le multiculturalisme qui ont cours présentement dans nos sociétés tiennent probablement, pour une bonne part, à la diversité et au nombre croissant des populations de migrants, dont on commence seulement à prendre la mesure. Parce qu'il est utilisé pour rendre compte de phénomènes multiples et mal définis, le multiculturalisme sert désormais à toutes les sauces. Présence accrue d'immigrants, comportements religieux, multiplication des guerres au Moyen-Orient s'avèrent autant d'éléments qui servent à définir les difficultés d'intégration des immigrants et les craintes soulevées par leur présence.

Les attentats de septembre 2001 aux États-Unis, les guerres menées, entre autres, en Irak et en Afghanistan, les échauffourées dans certaines banlieues en Europe, le nombre croissant d'arrivées clandestines en provenance de régions africaines ou asiatiques, ont contribué à accroître la visibilité des populations immigrantes au coeur des sociétés occidentales. Cependant, on peut ajouter qu'avant ces chaînes d'événements, le multiculturalisme existait déjà pour les immigrants, surtout ceux venus des anciennes colonies, installés dans les pays occidentaux, mais qu'il était à toutes fins utiles ignoré par les populations qui le pratiquaient envers ces gens venus d'ailleurs!

Pourquoi en était-il ainsi? Il faut se rappeler qu'au moment de la colonisation, la séparation entre les «locaux» et les colonisateurs était déjà porteuse d'ambiguïté. En effet, les populations dominées étaient, pour l'essentiel, tenues à l'écart des cercles coloniaux. Cette ségrégation de fait était justifiée par un discours disant vouloir respecter les moeurs et coutumes des indigènes. Autrement dit, on détournait le regard de la séparation effective liée à la domination coloniale et on se donnait bonne conscience en prônant le respect des différences. Ce mélange des genres était donc déjà inscrit au coeur des relations coloniales. Ce mode de gouvernance coloniale le plus abouti est apparu avec l'«indirect rule» britannique.

Pendant des décennies, l'ambiguïté des rapports coloniaux s'est maintenue dans le contexte totalement différent de l'immigration des populations des anciennes colonies vers les métropoles. Ainsi, les immigrants se sont regroupés le plus souvent à partir d'affinités ethniques. Pour leur part, les populations d'accueil ont considéré ce «communautarisme» comme une façon utile et élégante de garder ces immigrants à distance, entre eux. Le discours multiculturaliste était alors en gestation. Les conditions de son éclosion sont apparues lorsque les communautés immigrantes ont affirmé leur présence en s'appuyant sur la défense des droits individuels et collectifs tels que reconnus dans les sociétés occidentales.

C'est donc de ce mélange, de cette intersection de ghettoïsation des immigrants et de leur revendication de plus en plus soutenue du respect de leurs droits dans le cadre juridique des démocraties occidentales qu'a surgi la notion de multiculturalisme. Dernier vestige d'une époque coloniale révolue, le multiculturalisme apparaît désormais comme une transition avant la dissolution du communautarisme (et des ghettos immigrants) et l'acceptation du métissage citoyen nécessaire au bon fonctionnement social et politique des sociétés occidentales.


10 commentaires
  • Catherine Paquet - Abonnée 18 février 2011 06 h 19

    Le nécessaire métissage citoyen.

    M. Genest pose la question essentielle: Nos société occidentales peuvent-elles fonctionner harmonieusement et efficacement, autant au plan politique, économique que social, sans le nécessaire "métissage citoyen" qu'entraine une immigration, contrôlée, mais également nécessaire.

    Si les citoyens ne sont pas disposés à modifier un tant soit peu leurs traditions et à ne plus imposer la ceinture fléchée aux nouveaux arrivants, on comprendra que nous sommes en face d'un refus du changement et d'une pression pour diminuer sinon d'éliminer le flux de nouveaux arrivants.

  • Rodrigue Tremblay - Inscrit 18 février 2011 06 h 48

    Et l'acceptation du métissage

    signifie la fin de nos peuples, à commencer par le nôtre.

    Autant nos nationalistes se sont battus pour la défense de notre langue, autant ils se sont écrasés sur le plan ethnique et racial.
    Lâcheté? Naiveté? Les deux sans doute.

  • France Marcotte - Abonnée 18 février 2011 08 h 20

    Intéressante observation!

    "Dernier vestige d'une époque coloniale révolue, le multiculturalisme apparaît désormais comme une transition avant la dissolution du communautarisme (et des ghettos immigrants) et l'acceptation du métissage citoyen nécessaire au bon fonctionnement social et politique des sociétés occidentales", dit l'auteur.
    Voilà une façon bien différente d'aborder cette question et qui met en cause l'aveuglement intéressé de ceux qui critique le multiculturalisme comme un phénomène quasi spontané.
    Dissolution du communautarisme...
    Mais où apparaît dans cette analyse la question du nombre de nouveaux arrivants simultanément et le seuil de la capacité d'accueil et d'absorption du pays hôte pour que "le métissage citoyen" s'effectue avec une certaine cohésion et harmonie autour de valeurs communes?

  • Michele - Inscrite 18 février 2011 08 h 30

    L'émergence de la citoyenneté est reliée à un rapport de jeu complexe

    L'idée de citoyenneté est promue au Québec, déjà depuis les années 1995. L'émergence de cette idée est reliée à des changements profonds dans le monde des sciences et dans le savoir. Pour comprendre cette mutation du savoir, cela nécessite un regard interdisciplinaire. En procédant de la sorte on dénote, la chute du positivisme en sciences, les mutations de l'histoire, le virage linguistique en sciences humaines, le passage vers la philosophie sociale. C'est tout un système de pensée qui a muté.


    M.Poupore

  • Pierre Grandchamp - Abonné 18 février 2011 08 h 49

    Au Canada, le multiculturalisme institué pour nier la thèse des 2 nations et la spécificité québécoise

    Roméo Paquette, du Conseil de Vie française en Amérique(CVFA) a très bien décrit cela dans la revue Franc Contact Volume 5 , No 4,
    Décembre 1997.:

    "L'Histoire démontrera que l'enjeu fondamental, tel qu'exprimé par le
    mandat de la Commission royale d'enquête sur sur bilinguisme et le
    biculturalisme(1963), était le suivant: RECOMMANDER LES MESURES A PRENDRE POUR QUE LA CONFEDERATION CANADIENNE SE DEVELOPPE D'APRES LE PRINCIPE DE L'EGALITÉ ENTRE LES DEUX PEUPLES FONDATEURS".
    "
    "On se rappellera que les recommandations de la Commission
    Laurendeau-Dunton auront été à peu près ignorées par un gouvernement pourtant dominé par des Québécois francophones. Obnubilés par des préjugés anti-nationalistes, ces derniers ont condamné la notion de peuples fondateurs, inventé le multiculturalisme et le bilinguisme, comme si un pays pouvait se morceler à la fois en enclaves culturelles et véhiculer deux
    langues sans en préciser les bases communautaires.

    Ignorant la notion de communauté qui était fondamentale dans un
    processus de développement des agglomérations francophones,on s'est contenté d'une loi des langues officielles accompagnée d'une notion de services dans la langue minoritaire par les institutions relevant du fédéral. "-fin citation-