Édouard Glissant 1928-2011 - L'imaginaire des langues

C’est en poète que Glissant développe cette pensée archipélique qui est au cœur de ses essais et qu’il définit comme une pensée qui s’oppose aux pensées occidentales, associées aux pensées de système.<br />
Photo: Source Gallimard C’est en poète que Glissant développe cette pensée archipélique qui est au cœur de ses essais et qu’il définit comme une pensée qui s’oppose aux pensées occidentales, associées aux pensées de système.

Nous publions des extraits de Édouard Glissant. Entretiens avec Lise Gauvin. L'imaginaire des langues (Gallimard, 2010). Le romancier et poète, dont l'œuvre s'est nourrie dans la politique, l'histoire et la géographie des Caraïbes, est décédé hier à Paris.

Romancier, Édouard Glissant a fait éclater les frontières du genre par des textes aux formes constamment renouvelées, de la Lézarde jusqu'au Tout-monde et à Ormerod, textes appliqués à déchiffrer les impossibles, les contradictions, les obscurités mêmes de l'Histoire, de les «faire revenir à la surface», sans pour autant proposer de solutions immédiates, mais en ayant recours à l'imaginaire pour inventer de nouveaux modes du dire.

Essayiste, il a mis au point les concepts qui, depuis Soleil de la conscience jusqu'à Philosophie de la relation, en passant par le très célèbre Discours antillais, n'ont cessé d'alimenter la réflexion des contemporains de toutes disciplines. Comment en effet concevoir le monde sans les notions indispensables de créolisation, d'opacité et d'errance qui sont à l'origine de ce que Glissant désigne comme la Relation, une relation qui se dévoile aussi bien dans le registre du poétique que du philosophique. Car il n'y a de pensée véritable, selon lui, que celle qui rejoint le poème, celui-ci étant «la seule dimension de vérité ou de permanence ou de déviance qui relie les présences du monde».

C'est donc en poète que Glissant développe cette pensée archipélique qui est au coeur de ses essais et qu'il définit comme une pensée qui s'oppose aux pensées occidentales, associées aux pensées de système.

C'est en poète qu'il s'adresse à Barack Obama, quelques semaines avant son élection, en décrivant ce qu'il appelle «l'intraitable beauté du monde» et lui souhaitant: «Bonne chance, Monsieur.» C'est en poète encore qu'il s'attaque aux transparences d'un universel généralisant qui ferait fi de l'infini détail des paysages et des traces de l'humanité. C'est en poète qu'il aborde le devenir du Tout-Monde, qui ne serait pas lié à celui d'une langue unique, que celle-ci soit une langue dominante ou une langue construite artificiellement, mais à la multiplicité des idiomes. [...]

Il m'a fait l'honneur de m'accorder ces entretiens à travers lesquels, au fil des années, il a repris et synthétisé, d'un point de vue chaque fois nouveau, certains éléments de sa pensée. [...]

Interroger Édouard Glissant fut pour moi un privilège et une aventure qui m'a permis de constater à quel point les avancées de l'auteur se développent en une trajectoire centrée sur quelques axes majeurs, mais dont le développement rhizomatique est toujours susceptible d'imprévus.

Entretiens

La pensée de la langue informe chacun des essais d'Édouard Glissant. Ne déclarait-il pas déjà dans Soleil de la conscience: «Je devine peut-être qu'il n'y aura plus de culture sans toutes les cultures, plus de civilisation qui puisse être métropole des autres, plus de poète pour ignorer le mouvement de l'Histoire» (Seuil, 1956, p.11). Cet appel à la diversité des cultures se double d'une conscience aiguë de la nécessaire diversité des langues et de leur devenir problématique. Car on ne peut défendre une seule langue, selon Glissant, qui en appelle à un multilinguisme fondé sur l'hypothèse d'une égalité réelle entre les idiomes. Un multilinguisme qui n'est pas lié aux connaissances spécifiques d'un locuteur et ne suppose pas une compétence particulière de celui-ci, mais s'appuie sur un «imaginaire des langues». [...]

Lise Gauvin — Dans Poétique de la relation, vous vous dites étonné de constater qu'il y a des gens installés dans la «masse tranquille de la langue» et qui ne connaissent pas ce «tourment du langage» que vous identifiez de multiples façons. Vous citez à cet effet l'exemple des États-Uniens. Ne croyez-vous pas que ce tourment appartient davantage à ceux qu'on appelle les «périphériques»? Est-ce qu'il ne serait pas particulier aux écrivains francophones, par exemple?

Édouard Glissant — Je crois que c'est d'abord particulier aux écrivains qui appartiennent à des zones culturelles où la langue est ce que j'appelle une langue composite. Toutes les langues qui sont nées de la colonisation, par exemple les langues créoles, sont des langues fragiles; ce sont des langues qui sont confrontées à plusieurs problèmes. D'abord, elles sont contaminables par la langue officielle, la langue qui régit la vie officielle de la communauté. Ensuite, elles sont confrontées à des problèmes apparemment très difficiles à résoudre, des problèmes de fixation et de transcription.

Par conséquent, il y a une sorte de tourment de langage lors du passage de l'oralité à l'écriture qui fragilise, qui met dans une situation menaçante, pas du tout sécurisante, et qui fait que les gens qui appartiennent à ces cultures sont des gens très sensibilisés aux problèmes de langage. Dans les régions où nous trouvons d'anciennes langues, par contre, ce que j'appelle des langues ataviques — c'est-à-dire des langues qui sont venues progressivement, qui ont eu le temps, à travers conflits et accords, de s'établir, de se régir, de se trouver une forme de classicisme «écrit» —, et dans les cultures où ces langues-là ne partagent pas l'existence avec des langues composites, comme aux États-Unis par exemple, il est très difficile de s'imaginer le tourment des langues.

Bien sûr, il y a le cas de pays comme le Canada où deux de ces langues s'opposent et où l'une domine l'autre, par exemple la langue anglaise par rapport à la langue française au Québec. Dans ce cas-là, le ressortissant de la langue dominée est davantage sensible à la problématique des langues. Chaque fois qu'on lie expressément le problème de la langue au problème de l'identité, à mon avis, on commet une erreur parce que précisément ce qui caractérise notre temps, c'est ce que j'appelle l'imaginaire des langues, c'est-à-dire la présence à toutes les langues du monde. [...]

Solidarité des langues

Ma position sur la question est qu'on ne sauvera pas une langue dans un pays en laissant périr les autres. Ma position est qu'il y a une solidarité de toutes les langues menacées, y compris la langue anglaise, qui est atteinte autant que la langue française par l'hégémonie de la convention internationale de l'anglo-américain, qui n'est pas la langue anglaise. Je crois qu'il y a une solidarité de toutes les langues du monde et que ce qui fait la beauté du chaos-monde, de ce que j'appelle le chaos-monde aujourd'hui, c'est cette rencontre, ces éclats, ces éclatements dont nous n'avons pas encore réussi à saisir l'économie ni les principes.

Il y a des gens qui sont sensibles à la problématique des langues parce qu'ils sont sensibles à la problématique du chaos-monde. Il y a des gens qui n'y sont pas sensibles, soit parce qu'ils sont cantonnés dans la puissance véhiculaire de leur propre langue: c'est le cas des États-Uniens; soit parce qu'ils revendiquent leur langue d'une manière monolingue et irritée: c'est le cas de certains défenseurs du créole, c'est aussi le cas de certains défenseurs de la langue française au Québec, acculés à cela par la situation. Ils sont aveuglés par rapport à la situation réelle du monde, à ce que j'appelle le chaos-monde, cette rencontre conflictuelle et merveilleuse des langues, à tous ces éclats qui en jaillissent et dont je répète que nous n'avons pas encore commencé à saisir réellement l'imaginaire ni même à comprendre les principes.

Lise Gauvin — D'un point de vue politique, comment voyez-vous l'évolution des langues dans l'avenir? Est-ce que quelques langues vont dominer?

Édouard Glissant — Contrairement à ce que l'on croit, je ne crois pas à la simplification des langues. On a voulu faire l'espéranto, mais cela ne marche pas. On ne peut pas parler espéranto dans une petite bourgade avec l'église, la mosquée ou la synagogue... On ne va pas parler anglo-américain partout dans le monde. Il y a un moment où l'anglo-américain se répand parce qu'il a l'appui des forces techniques, du cinéma, de la télévision, du système informatique dont le langage est un langage anglo-américain. Mais cela ne va pas durer parce que l'archipélisation du monde fait qu'il y aura forcément une archipélisation des langages. Et les langues cesseront d'avoir des hiérarchies.

Pour moi, la langue française est précieuse, même fondamentale, mais pas plus importante que la langue hongroise, polonaise ou suédoise. Il n'y aura donc plus de hiérarchie entre les langues. Par conséquent, plusieurs phénomènes vont se produire. Premièrement, une désacralisation des langues. On ne va plus lier les langues à des religions. Il viendra un jour où des gens qui ne sont pas juifs vont parler hébreu. Ils vont l'apprendre parce qu'ils aimeront la langue hébraïque, ses sonorités. Je suis persuadé de cela parce qu'il y a beaucoup de gens qui apprennent le chinois ou l'arabe ou le japonais sans raison sacrée. [...]

2 commentaires
  • Sylvie Rochon - Abonné 4 février 2011 09 h 39

    Les enjeux d'une véritable mondialisation

    Qu'il est bon de lire ces propos d'une rare intelligence. Dans cet entretien avec Lise Gauvin, Edouard Glissant met en perspective l'importance d'un projet universel qui non seulement viserait la paix entre les humains mais porterait en son sein les possibilités d'augmentation du savoir, de la curiosité intellectuelle et culturelle. Voilà la façon dont devrait se conceptualiser la mondialisation en ce 21e siècle.

  • Monsieur Pogo - Inscrit 4 février 2011 16 h 15

    Le multiculturalisme à tous crins

    «Pour moi, la langue française est précieuse, même fondamentale, mais pas plus importante que la langue hongroise, polonaise ou suédoise. Il n'y aura donc plus de hiérarchie entre les langues. Par conséquent, plusieurs phénomènes vont se produire. Premièrement, une désacralisation des langues. On ne va plus lier les langues à des religions. Il viendra un jour où des gens qui ne sont pas juifs vont parler hébreu. Ils vont l'apprendre parce qu'ils aimeront la langue hébraïque, ses sonorités. Je suis persuadé de cela parce qu'il y a beaucoup de gens qui apprennent le chinois ou l'arabe ou le japonais sans raison sacrée. [...]»



    On ne peut certes pas mettre sur le même pied les langues analytiques (par. ex. le français) avec les langues conceptuelles et logiques (par. ex. l’allemand, le latin).

    Et puis, les langues sont nécessairement hiérarchisées, parce que généralement les langues nationales (par. ex. l’italien, l’allemand) se ramifient en langues régionales au vocabulaire plus pauvre et aux locuteurs circonscrits dans une région déterminée (par. ex. va-t-on apprendre le corse et l’alsacien, ou bien le toscan et l’allemand académique ?)

    De même, il ne manque pas de juifs qui parlent et lisent l’hébreu sans jamais mettre les pieds dans une synagogue… Et puis, l’ouverture des marchés explique pourquoi aujourd’hui il y a maintenant des étudiants des HEC qui piochent sur le chinois, l’arabe ou le japonais…

    C’est donc d'ores et déjà pour des raisons pratiques et nettement terre-à-terre que le commun des mortels préfère apprendre l’anglais que le bulgare…

    Mais, que voulez-vous, pour les promoteurs (sic) du multiculturalisme, une Canadienne-française du Plateau à Montréal et une femme à plateau de la forêt équatoriale c’est culturellement kif-kif bourricot…