Patrimoine à vendre - Le flou artistique, la pire des politiques

L'attitude de la ministre Christine St-Pierre devant la vente probable des sept bas-reliefs du calvaire d'Oka ne fait que traduire l'absence d'une politique au ministère de la Culture lorsqu'une institution dépositaire d'un bien culturel décide de s'en départir pour une quelconque raison.

Au Québec, nous avons trois musées d'État (Musée d'art contemporain de Montréal, Musée national des beaux-arts du Québec et le Musée de la civilisation). À part quelques exceptions municipales comme le Musée de Lachine, toutes les autres institutions où l'on retrouve des biens culturels sont des organismes privés à but non lucratif.

Dans ce lot, il y a deux gros joueurs, le Centre canadien d'architecture et le Musée des beaux-arts de Montréal, qui n'ont pas de difficultés majeures à convaincre des donateurs de soutenir leur cause. Pour les autres, c'est la galère. Avant que Line Beauchamp ne soit titulaire du poste de ministre de la Culture, les budgets de fonctionnement attribués par le gouvernement du Québec n'avaient pas augmenté depuis 15 ans! Pourtant, il a bien fallu que l'on augmente un peu les salaires de nos employés, que l'on paye les hausses de loyer, etc. En fait, les gestionnaires et gardiens de notre mémoire culturelle ont surtout réalisé des miracles.

La tentation de la vente au rabais

Parfois, le miracle n'a pas eu lieu et certains musées se sont retrouvés en situation de faillite. Les journaux ont rapporté ces cas. Imaginons un musée en région aux prises avec un déficit de 1,5 million sur un budget de fonctionnement de 500 000 $. On pourrait se dire que le directeur a manipulé les chiffres, que la firme de comptables était incompétente ou que le conseil d'administration n'a pas veillé au grain.

Pour se sortir de tels pétrins financiers, la tentation est grande de faire une vente au rabais. La cave est pleine d'objets et, dans ce cas-ci, de tableaux qui ont une grande valeur pécuniaire et qui sont recherchés des collectionneurs. Le seul interdit provient du ministère du Revenu! Si le bien culturel a été donné par un contribuable contre une faveur fiscale — ce qui est la majorité des cas —, le musée a l'obligation de garder ce bien durant une période de dix ans. Après, c'est le grand vide. Il n'y a aucune directive au ministère de la Culture lorsqu'un musée veut se départir — ou «aliéner», comme on dit dans le jargon — d'un bien culturel.

Récente politique d'acquisition

Cette absence de balises pose problème, comme on peut le constater dans le cas des bas-reliefs du calvaire d'Oka. C'est aussi un casse-tête pour la gestion au quotidien des musées. La plupart de nos collections ont été amorcées par des communautés religieuses. L'origine de ces collections était souvent de nature pédagogique. Puis, il y a eu le grand remous de la Révolution tranquille. Les communautés religieuses ont alors cédé la gestion de leurs collections à de nouvelles entités administratives qui relevaient parfois d'une maison d'enseignement ou qui étaient autonomes.

Donc, ce n'est que tout récemment que nos musées se sont dotés d'une politique d'acquisition cohérente. Auparavant, c'était plutôt un processus d'accumulation plus ou moins ordonné. Ainsi, le Musée des maîtres et artisans du Québec possède 23 rouets! A-t-on besoin de garder autant de rouets — objets plutôt encombrants — pour témoigner d'une époque? Et je ne discute même pas de l'état physique de certains d'entre eux.

Il y a aussi le cas où un musée se retrouve avec des objets qui n'ont aucun rapport avec sa mission. Nous avons ainsi au Musée des maîtres et artisans du Québec de l'ameublement pour la première classe des trains de la Société nationale des chemins de fer français! Ne me demandez pas pourquoi. C'est un mystère.

Voilà autant de situations où une aliénation devrait être envisagée, car il y a un coût à entreposer tous ces objets dont la pertinence n'est pas démontrée. Et comme nous sommes des organisations privées avec des budgets très limités, il faut, un jour ou l'autre, faire du ménage dans nos collections pour faire de la place. Dans notre cas, le processus d'accumulation/collection a débuté à la fin du XIXe siècle. Imaginez le bazar: plus de 10 000 objets, de la petite cuillère en argent à la grande armoire en pointe-de-diamant. Nous avons des pièces exceptionnelles, mais nous avons aussi des objets devant lesquels nous restons dubitatifs.

Pourquoi avons-nous ce tas de planches attachées avec de la corde? Est-ce un reliquat de la maison de Jeanne-Mance, de la caravelle de Jacques Cartier, ou de la cabane de jardin qu'un père de Sainte-Croix voulait construire pour ranger ses outils d'horticulture?

Le Musée des maîtres et artisans du Québec déménagera dans deux ans ses collections dans une nouvelle réserve qui fera partie d'un complexe culturel avec la nouvelle bibliothèque de Saint-Laurent. Le conseil d'administration du Musée a donc décidé de profiter de l'occasion pour adopter une politique d'aliénation, et donc de ne déménager que les objets qui ont un intérêt patrimonial en accord avec la mission du musée. Des critères très stricts ont été définis pour justifier l'aliénation d'un objet. Le comité d'acquisition du musée discutera cette décision pour chaque objet et fera une recommandation au conseil d'administration, qui approuvera ou non l'aliénation.

Il aurait été plus simple pour nous comme pour toutes les autres institutions québécoises gardiennes de notre mémoire collective, dont cette église d'Oka, si le ministère de la Culture avait une politique limpide sur l'aliénation des biens culturels. Le flou artistique qui règne sur cette question est la pire des politiques, comme nous pouvons le constater avec cette triste saga d'Oka.


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