Vente du calvaire d'Oka - Le présage de dilapidations à venir

Un des bas-reliefs sculptés par Guernon dit Belleville.<br />
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Un des bas-reliefs sculptés par Guernon dit Belleville.

La décision de la fabrique d'Oka de vendre les sept grands bas-reliefs en bois polychrome sculptés par Guernon dit Belleville en 1775 est tombée comme un coup de tonnerre dans le firmament bleuté du silence de plomb qui entoure habituellement la protection du patrimoine religieux au Québec.

La raison alléguée par le curé Martin Tremblay est le besoin criant de fonds pour effectuer des travaux majeurs de restauration de l'église, en commençant la toiture qui coule. La réaction de la ministre Christine St-Pierre a frappé sur deux clous. Le premier: elle ne recommande pas l'achat des oeuvres par le gouvernement parce qu'en 1980, Québec avait subventionné à hauteur de 25 000 $ la fabrique pour acquérir le calvaire. Le second: parce qu'il y aurait d'autres sources à solliciter pour recueillir les 500 000 $ manquants afin de financer les travaux de restauration.

La ministre St-Pierre a donc balayé le problème de sa table: pas un sou public de plus, et c'est autrement que la fabrique devrait se débrouiller.

Sauver les murs

Est-ce que cela suffit pour s'en laver les mains? Certainement pas. Quand il s'agit de conserver des objets d'art du patrimoine prétendument reconnu «national», il y a une «petite» responsabilité de plus à assumer. Ce n'est pas aussi simple qu'on le prétend.

En effet, la situation vécue à Oka risque fort bien de se reproduire ailleurs! Le temps et le climat au pays veulent que tôt ou tard, tous les édifices religieux classés «monuments» doivent faire face à des travaux incontournables. Et plusieurs d'entre eux se trouvent dans de petites communautés qui n'auront pas les moyens d'assumer 30 % des coûts de réfection toujours plus élevés: pour plusieurs fabriques, 500 000 $, c'est inaccessible localement. Certaines seront, comme la fabrique d'Oka, tentées de vendre un ou deux tableaux, quelques pièces d'orfèvrerie (s'il en reste), pour pallier le plus urgent. Et la roue se mettra alors à tourner... vendre nos biens patrimoniaux pour sauver les murs!

La solution n'est pas dans le pelletage en avant du problème. Il faut voir la situation pour ce qu'elle est.

Des questions essentielles

Lorsqu'il s'agit de protéger et de garder accessibles au public les oeuvres d'art classées «biens nationaux», le premier devoir du ministre est d'abord d'agir avec diligence, en bon père de famille, comme le dit le Code civil, et de se poser les questions suivantes:
  • Quelles institutions peuvent le mieux conserver ces oeuvres pour la postérité?
  • À quelle forme de contribution est-il nécessaire de faire appel pour assurer leur acquisition?
  • Qui doit prendre le leadership pour qu'une solution raisonnable, et dans l'intérêt public, soit trouvée?

Parce que, selon nous, à partir du moment où l'État reconnaît une oeuvre d'art bien patrimonial public, il ne peut pas se laver les mains de ce qui peut advenir de cette oeuvre si son propriétaire déclare forfait et n'est plus en mesure d'en conserver la garde et l'accès.

C'est le principe même de la responsabilité gouvernementale qui est ici en cause. C'est la différence fondamentale entre une oeuvre d'art qui est «classée» et une autre qui ne l'est pas. Pour celle qui l'est, on s'attendrait à ce que les autorités publiques fassent un «petit quelque chose» pour protéger l'intérêt «national» dans cette oeuvre. Classer une oeuvre d'art «bien culturel» comporte aussi une responsabilité publique de suivi.

Les limites de la bonne foi

C'est là où la position de la ministre devient précaire. Ce n'est pas parce que de bonne foi, il y a 30 ans, on croyait garantir la conservation de ces sept oeuvres qu'aujourd'hui, on peut rétorquer qu'il n'y a plus de responsabilités.

Nous avons tous, individuellement, une part dans ces oeuvres puisqu'on a estimé d'intérêt public de les conserver et de les rendre accessibles. Comme fiduciaire de cet intérêt, la ministre ne peut pas abdiquer cette responsabilité en notre nom collectif.

Les circonstances aujourd'hui ont dramatiquement changé par rapport à celles d'il y a 30 ans. Les risques de dispersion sont maintenant beaucoup plus réels et appellent une autre attitude de la part de nos gouvernements, et singulièrement, de la ministre qui en répond.

Un geste politique

Des institutions dont c'est le mandat de conserver les oeuvres d'art au bénéfice du public doivent être mises à contribution. Celles-ci devraient avoir le souci de développer une politique de gestion stratégique des oeuvres d'art patrimoniales, en particulier les oeuvres à caractère religieux.

Il y a le Musée «national» des beaux-arts du Québec, un musée d'État qui est le dépositaire des oeuvres d'art liées à notre histoire et à notre culture, et son fonds d'acquisition peut être mis à profit; il y a le Musée des beaux-arts de Montréal, dans la région même où ces oeuvres ont été créées, qui pourrait aussi les recevoir. Une meilleure coordination de la politique d'acquisition entre les différents musées intéressés par des oeuvres comme celles d'Oka permettrait de faire face à des situations comme celle qui nous interpelle aujourd'hui.

À Montréal, il y a 20 ans, on avait fait appel à une souscription publique pour acquérir le portrait de Hugo Simons par le peintre allemand Otto Dix, dont le MBAM vient de présenter une rétrospective exceptionnelle avec la Neue Gallery de New York. On ne s'en était pas lavé les mains!

La ministre pourrait-elle s'étirer un peu plus le bras, assumer sa responsabilité de fiduciaire de notre intérêt collectif dans ces oeuvres d'art, et poser un geste qui ne serait pas perçu comme si on se débarrassait d'un problème mais plutôt comme celui de la voie à suivre?

1 commentaire
  • Michel Bédard - Inscrit 27 janvier 2011 13 h 11

    Désolant

    Les pouvoirs publics dilapident tellement de fonds publics pour d'innombrables objets questionnables ou futiles, et là, il y a pourtant matière à intervention rapide et sensée pour éviter l'irréparable...