Révolte en Tunisie - Hommage à un homme qui a tendu la main aux plus faibles

Photo: Illustration: Christian Tiffet - Le Devoir

Cher Michel,
La rue tunisienne a finalement osé. Elle a parlé. Et elle a réussi à chasser ce tyran que plusieurs avaient fini par redouter plus que les dieux. Il s'est enfui comme un malpropre, car ils sont tous ainsi, ces dictateurs: lâches malgré leur froide cruauté, minables malgré les ors dont ils se drapent et désemparés quand ils ne sont plus couvés par leur garde prétorienne.

Ben Ali est à peine parti que plusieurs voix en Occident s'approprient déjà les victoires de cette révolte du peuple tunisien. Ils osent désormais qualifier de «tyran» l'ancien président. Hier encore, ils lui déroulaient le tapis rouge, ils le présentaient comme un rempart moderniste contre une opposition islamiste, ils lui confiaient sans honte l'organisation du Sommet mondial sur la société de l'information, lui qui avait pourtant embastillé depuis longtemps toute information libre, etc. Aujourd'hui, ils lui ferment l'espace aérien, gèlent ses avoirs et tentent de faire des événements en cours un triomphe des valeurs occidentales.

La vérité est que rares sont ceux qui auraient le droit et la droiture de prendre le mérite quant à cette marche de l'histoire. Sans doute, ce pauvre vendeur qui s'est immolé de désespoir. Certainement, ces dizaines de morts qui sont partis avec des cris d'espoir giclant de leur bouche.

Et aussi ces opposants de toujours, ces voix de la démocratie et de la liberté qui nous ont émus parfois, interpellés quelques fois avant de finir par nous lasser. Mes amis Taoufik Ben Brik, Sihem Ben Sedrine et d'autres qui saisissent la gravité de l'heure, qui refusent de vivre la révolte des pauvres comme un théâtre sans lendemain. Ceux-là qui ne tarderont pas à culpabiliser nos silences complices, nos indifférences coupables 23 ans durant et qui, très vite, seront écartés des colonnes de nos médias.

Faire fi des reproches

Si je t'écris à toi, cher Michel, c'est que tu fus un des rares à ouvrir la porte à ces empêcheurs de tyranniser en rond. Sans flagorner, sans affecter de grandes postures, tu as tendu la main aux plus faibles.

Plusieurs de tes collègues diplomates t'ont reproché cette «ingérence dans les affaires internes d'un pays souverain». Tu n'en avais cure, tu avais la morale et le droit de ton côté. Et si aujourd'hui l'Occident dans son ensemble peut revenir en Tunisie le front haut, ce sera grâce à de rares «véritables amis» comme toi.

Ironie du destin, c'est toi qui aurais pu nous raconter les coulisses de ce combat pour la dignité de tout un peuple que l'Alzheimer est en train de ravir la mémoire. Laissant de ce fait place nette à ceux qui tritureront la vérité en jouant de notre amnésie. Mais l'histoire en marche aujourd'hui en Tunisie,

Michel, raconte l'essentiel, puisqu'elle te donne raison.