Monopole syndical en agriculture - Contre l'idée d'un référendum

Madame Josée Boileau, dans son éditorial de lundi, a fait un bon bout de réflexion sur la nécessité de mettre fin au monopole syndical de l'Union des producteurs agricoles (UPA), mais elle n'a pas suffisamment réfléchi, à mon avis, quand elle appuie la proposition d'un référendum consultatif avant de la faire. Cette proposition, qui n'a toutefois pas été confirmée de source gouvernementale, si démocratique puisse-t-elle paraître à première vue, ne tient pas la route.

Tout d'abord, il suffit de fréquenter le milieu agricole pour comprendre qu'il serait difficile, sinon impossible d'organiser un référendum consultatif valable sur l'accréditation unique en agriculture: comme la génération actuelle d'agriculteurs n'a pratiquement pas connu autre chose et est en quelque sorte captive à tous égards du syndicat unique actuel, le résultat d'un tel référendum serait forcément biaisé, même s'il était organisé par le Directeur des élections. Un peu comme si on demandait aux membres du Parti communiste chinois s'ils sont pour des élections libres! Ce n'est pas pour rien que personne n'en veut.

Mais surtout, dans l'optique du rapport Pronovost, la fin du monopole syndical en agriculture est une nécessité et concerne un droit fondamental dont l'application n'est pas facultative.

Une nécessité d'abord, pour la diversification de notre agriculture et la représentation adéquate de tous les agriculteurs, donc pour le succès de la réforme proposée. Un droit fondamental ensuite, celui de choisir librement l'association qui nous représente et qui négocie pour nous. Or les droits fondamentaux ne se gèrent pas par référendum: ils sont des droits autant pour les minorités que pour les majorités.

Imposer un syndicat unique au détriment de la liberté de choix, même sous prétexte de garantir un meilleur rapport de force, c'est ce qu'on appelle de la dictature; de plus, c'est se priver de la richesse qu'apporte la diversité et c'est s'exposer à des excès et à des abus de pouvoir de la part d'un syndicat unique. Nous en avons la preuve. En maintenant l'obligation de tous les agriculteurs d'appartenir et de cotiser à un syndicat, Pronovost préserve amplement le rapport de force des agriculteurs sans pour autant créer un État dans l'État avec un syndicat unique tout puissant.

Un cas unique

Précisons que ce qui est en cause, c'est l'accréditation unique et non la formule Rand (obligation de cotiser au syndicat accrédité), ni même l'obligation d'appartenir à un syndicat comme on vient de le dire. L'accréditation unique a été inscrite dans la loi de 1972 sans référendum: le référendum qui a suivi portait sur l'obligation pour tous les agriculteurs de cotiser à l'association unique, l'UPA en l'occurrence, puisqu'elle était la seule existante et regroupait plus de la moitié des agriculteurs.

Mais contrairement à ce que prétend l'UPA, l'accréditation unique n'est pas la règle au Québec. L'UPA est un cas unique au Québec et dans le monde.

Au Québec, l'accréditation unique et la formule Rand s'appliquent à l'échelle de l'entreprise et non à celle de tout un secteur d'activité comme dans le monde agricole, et l'allégeance syndicale peut être remise en question lors de chaque renouvellement de la convention collective de travail, ce qui n'est pas le cas pour les agriculteurs.

Même dans le secteur de la construction, où l'accréditation aurait difficilement pu se faire par entreprise, les travailleurs choisissent tous les trois ans entre cinq syndicats affiliés à des centrales différentes et, dans le contexte actuel, on aime mieux ne pas imaginer ce qui se produirait s'il n'y avait qu'un seul syndicat! Pourtant, c'est ce qui existe dans le secteur agricole et les résultats ne sont pas moins inquiétants.

Par sondage

Si le gouvernement veut avoir une idée de l'opinion des agriculteurs au sujet de l'accréditation unique, il a bien d'autres moyens de le faire, que ce soit par sondage scientifique ou toute autre forme de consultation. De plus, puisqu'il s'agit d'un enjeu de société, il doit aussi tenir compte de l'avis des autres secteurs de la société qui sont concernés par l'agriculture et de tous ceux qui ont à coeur la vie démocratique au Québec.

En fin de compte, c'est au gouvernement, comme législateur, qu'il revient de corriger la loi de 1972 et de faire respecter la liberté d'association et le droit à la représentation dans le monde agricole d'aujourd'hui, un secteur totalement différent du monde ouvrier, ne l'oublions pas, puisqu'il s'agit de nos jours d'entrepreneurs et de travailleurs autonomes répartis sur tout le territoire, dans des secteurs de production souvent totalement différents. Et la meilleure façon de le faire est d'appliquer intégralement la très sage recommandation 47 du rapport Pronovost.

La société québécoise a tout à gagner d'une relance de la vie démocratique dans le monde agricole. Un référendum consultatif sur l'accréditation unique auprès des seuls agriculteurs n'apporterait que de la confusion et des retards inutiles dans les décisions qui doivent être prises par le gouvernement au nom du bien commun et des droits fondamentaux.

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3 commentaires
  • Jasminlafortune.com - Inscrit 19 janvier 2011 08 h 14

    Et que vive la démocratie!

    C'est un sujet dont nous entendrons beaucoup parler dans les prochains mois. L'UPA va se faire brasser la cage, ça certain. Et je suis certain que ça lui fera du bien. Par contre, je trouve que la mathématique de ta logique ne colle pas.

    1- tu souhaites la démocratie, mais pas de référendum sous prétexte que les vieux agriculteurs n'ont connu que ça. Et que par conséquent, ils seront contre le changement.

    Je suis contre ton point de vue. S'il n'ont connu que ça, ils seront bien placé pour dire si le système fonctionne ou non. Il y a beaucoup d'agriculteurs qui se tournent vers l'Union paysanne c'est temps-ci et ils n'ont pas tous 20 ans. De plus, je trouve que c'est un manque de respect pour les agriculteurs. Ne sommes-nous pas des gens capable de choisir de qui et de comment voulons-nous être représenter au gouvernement.

    2- Cette question de démocratie là... celle ou tu souhaites la représentation des minorités au gouvernement et que c'est un droit fondamental. Que nous vivons sous dictature agricole et que la diversité emmènerait la liberté de choix.

    Pour moi, il y a cette ligne qui divise la théorie de la pratique. C'est une belle théorie que tu nous écris là. Mais en pratique, que serait notre secteur s'il se divisait en plusieurs voix au gouvernement? Quand nous sommes 7 millions à souhaiter qu'il n'y ait pas d'élection, notre gouvernement nous impose des élections. Quand nous sommes 7 millions à vouloir un moratoire sur les gaz de schiste, nous apprenons que le territoire est déjà divisé pour les compagnies. Quand nous sommes 7 millions à vouloir une commission d'enquête sur la construction, notre gouvernement se faufile encore...

    Qu'elle sera la voix des agriculteurs au gouvernement si nous nous divisons?

    C'est une belle théorie, mais en pratique, j'ai peur, très peur que nous perdions au compte.

    J'ai 23 ans et je m'occupe depuis près de 4 ans de 75000 poulets. Je ne suis pas sur d'être pour ou contre l'accrédi

  • Daniel Bérubé - Abonné 19 janvier 2011 14 h 34

    @ mr. Lafortune:

    Je comprend votre situation, surtout comme vous mentionnez dans le dernier paragraphe, que vous devez vous occuper de 75,000 poulets, ceci à sûrement demandé beaucoup d'efforts et d'investissement, et entreprendre des changements importants après des efforts semblables, effectivemnt, réflexion est de mise...

    Par contre, je suis travailleur autonome de 56 ans, je suis né sur une terre dans le B.S.L., terre qui a fermé fin des années '60 comme un très grand nombre (quand le bold-tink sont devenu nécessaire...), à l'époque, nous n'avions guère le choix: il fallait suivre, ou décrocher... Notez bien qu'il devenait difficile de suivre: les investissements que le tout demandait rendait nécessaire une hausse importante des revenus, au sens: acheter plus de vaches (étable pas assez grande), donc agrandissement des bâtiments, maintenant ? Pas assez de terres pour nourrir toutes ces vaches: achetez des lots voisins, mais là, c'est la machinerie qui n'était plus assez grosse... ont change la machinerie... c'est ce qui fait que les producteurs aujourd'hui ont une grande valeur matérielle, et souvent... pas une cenne...

    Ce qui m'inquiète le plus, c'est que depuis ce temps (40 ans), le nombre de ferme n'a fait que diminuer au Québec. Et maintenant, l'U.P.A. laisse le gouvernement abandonner les 25% des fermes les moins rentables, car elles ne réussissent pas à compétitionner avec la mondialisation, où l'on retrouve leur compétiteurs "archi-subventionné" et dans un environnement climatique ne se comparant d'aucune façon avec le nôtre. Ici, les terres agricoles sont "paralysées" durant presque 6 mois DE CHAQUE ANNÉE !

    Il faut s'attendre à ce que nos fermes porcines passent à des intérêts chinois d'ici peu: quand le gouv. prov. cessera de les supporter, qu'elles feront faillite; ils pourront avoir le tout pour une bouché de pain, et pour eux, la rentabilité n'a aucune importance. Elles seront utilisées dans un tout autre ordre...

  • Jasminlafortune.com - Inscrit 20 janvier 2011 08 h 09

    @ mr. Berube:

    La situation agricole est loin d'être rose. L'UPA a essayé de garder les 25% des fermes les moins rentables, mais les moyens de pression ont échoué. Du moins, c'est ce qu'en rapporte les journaux. Je ne sais bien pas ce qui s'est dit derrière les portes du ministère.

    Cependant, selon vous, est-ce réellement l'UPA le problème? Est-ce l'UPA qui laisse tomber les agriculteurs, ou c'est les agriculteurs qui ne militent pas assez pour faire de l'UPA leur organisation?

    Du peu que j'en sache, le monopole syndicale est pour moi la voix qui nous défend au gouvernement. Le gouvernement coupe dans tout plein de secteurs. La santé et l'éducation est victime d'une situation tout aussi déplorable. Est-ce que d'avoir deux ou trois petites voix qui parleraient au ministère seraient plus fortes qu'une voix? Le gouvernement ne semble jamais écouter la population depuis quelques années. Plus forte sera notre voix, il me semble que ça restera plus sécuritaire, et pour ce qui est de l'UPA, changeons là en tant qu'agriculteur. C'est à nous de travailler pour qu'elle représente nos intérêts.