Que se passe-t-il à Concordia? Un coup d'État!

Nous en serons peut-être encore à tergiverser, dans trois ans, à propos des véritables raisons qui ont mené au renvoi de la présidente de l'Université Concordia, Mme Judith Woodsworth, de la même manière que nous faisons encore des conjectures sur les raisons du renvoi de son prédécesseur, M. Claude Lajeunesse, en 2007. Une chose est claire, cependant: à l'occasion de ces congédiements illégitimes se produit une véritable prise de pouvoir managériale au sein de l'Université.

Traditionnellement, les conseils d'administration de nos universités représentaient une sorte de caution morale et juridique de celles-ci. Y siégeaient des gens dont les compétences (juridiques, administratives, comptables, etc.) permettaient de délester des professeurs, tout préoccupés par l'enseignement, de la lourdeur de pareilles tâches bureaucratiques qui échappaient à la plupart d'entre eux (il faut dire que les temps ont changé). Souvent issus de «leur» université, ces alumni considéraient comme un honneur le fait de siéger au conseil d'administration de celle-ci et de rendre ce qu'ils avaient reçu, utilisant leur visibilité, entre autres choses, pour attirer des donateurs.

Au cours des cinq dernières années, deux présidents, coup sur coup, et cinq vice-présidents se sont vus conduits à quitter leur fonction. Réalise-t-on l'importance de cette lutte de pouvoir? Ce qui se produit à Concordia est ni plus ni moins une prise de pouvoir par le conseil d'administration (et ses alliés) qui s'immisce dans le micro-management de l'Université, transformant ainsi recteurs, doyens et professeurs en «employés» du conseil d'administration! L'exécutif du conseil d'administration de l'Université Concordia se soucie d'ailleurs peu de légitimité, de processus de décisions en bonne et due forme, de théories, de justification, de mots, même.

Leurs mots sont des décisions. Ils parlent par leurs actions. Ils disent très ouvertement, et très clairement, depuis cinq ans, en montrant la sortie à un nombre impressionnant de personnes occupant les plus hautes fonctions de l'Université: c'est nous qui avons le pouvoir. Est-ce assez clair? Les «raisons» sont secondaires. Ou plutôt: leurs raisons consistent dans les conséquences de leurs actions. Ils prennent le pouvoir.

Décisions arbitraires


C'est peu dire, d'ailleurs, que les processus qui ont mené à ces décisions manquent de transparence. Le communiqué diffusé par le président du conseil d'administration, à la veille de Noël, tente, dans le plus pur style orwellien, d'offrir un substitut à la réalité. Non seulement tout est-il faux, dans ce communiqué, mais tout est su comme faux et, manifestement, le signataire, Peter Kruyt, ne se préoccupe pas du tout de ce que cette novlangue puisse présider aux rationalisations en vigueur dans une institution vouée au savoir et à la vérité!

Opérant un renversement du pouvoir à l'Université, la faisant encore plus basculer du professorat vers le «managériat», cette décision a en outre été prise dans la plus parfaite illégitimité: les raisons de cette décision, à l'initiative d'une petite clique n'ayant même pas cru bon de consulter tous les membres du conseil d'administration, qui n'a jamais voté là-dessus, ont été enfermées à jamais dans le secret d'une entente privée entre l'ancienne présidente et l'exécutif du conseil d'administration! Décisions arbitraires, manque de transparence, parachutes dorés, novlangue, tout cela n'est rien d'autre que l'introduction à l'Université des pratiques de gouvernance dont le gouvernement du Québec souhaite, en passant, l'extension à toutes les universités par l'entremise de la loi 38. Bel avenir en perspective.

La lutte de classes qu'exprime le renvoi de la présidente de Concordia se joue sur un arrière-plan qu'il faut au moins évoquer. C'est la mission de l'Université qui est en jeu. Si la fonction managériale devient si importante, c'est que, d'institutions vouées à la synthèse et à la transmission du savoir, les universités sont en voie de devenir des organisations, chacune étant tournée sur elle-même et en concurrence avec les autres dans une lutte, largement fantasmée, pour occuper la place de choix dans l'économie du savoir.

Assaut managérial

Concurrence entre universités, importance de la recherche aux dépens de l'enseignement et des études avancées aux dépens des études de premier cycle, explosion des salaires des hauts cadres et stars de la recherche que l'on veut attirer, imposition d'indicateurs de performance, redéfinition du savoir du point de vue de son utilité et de ses capacités innovatrices, voilà autant d'aspects de la transformation de l'université autour desquels une lutte de classes se joue.

Ce qui se passe à Concordia n'est pas «concordien». Et s'il y a quelque chose de concordien en la matière, c'est la facilité avec laquelle ces managers (faut-il rappeler que le président du conseil d'administration de Concordia qui a présidé, c'est le cas de le dire, à toutes ces malversations, est Peter Kruyt, et est vice-président de Power Corporation?) parviennent à prendre le contrôle d'une université toute jeune, sans grande tradition interne pour résister à pareil assaut managérial.

Il faut souhaiter que la communauté universitaire de Concordia, une université dont les origines populaires sont encore vivaces (l'Université Sir George Williams dont Concordia est issue, fut fondée par le YMCA et offrait à l'origine des cours du soir aux adultes de milieu populaire) réagisse avec force à ce coup. Je ne vois pas d'autre issue que d'exiger la démission du président du conseil d'administration de l'Université. Je dirais même qu'il est impérieux d'obtenir une victoire là-dessus afin de rétablir la balance du pouvoir à l'Université.

Combat pour l'Université

Deux mots, en terminant, sur les personnes qui ont été plus ou moins forcées de partir depuis ces cinq dernières années. Il est tout simplement scandaleux que la lumière n'ait pas encore été faite là-dessus. Il semble que certaines personnes du moins aient fait le choix de partir pour une autre université précisément en réaction à la prise de contrôle managériale. Comment faire la lumière là-dessus? Enquête publique? Journalistique?

Finalement, et en ce qui a trait cette fois aux deux présidents que l'exécutif du conseil d'administration de Concordia a «jetés», on peut au moins dire ceci. Ces personnes auraient pu décider de se battre pour elles-mêmes et d'avoir gain de cause, contre l'arrogance et le mépris. Comme elles auraient pu décider aussi que le combat pour leur poste était en fait un combat pour l'Université, fût-ce l'Université Concordia. Il est clair qu'aucune d'elles n'a fait ce choix.

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Daniel Dagenais - Professeur agrégé au Département de sociologie et d'anthropologie de l'Université Concordia
 
6 commentaires
  • Claude Rondeau - Abonné 17 janvier 2011 08 h 29

    Impressionné

    Je salue votre lucidité et votre courage, monsieur.
    Claude Rondeau
    professeur d'université à la retraite

  • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 17 janvier 2011 13 h 53

    Le vrai scandale

    Concordia: une université pour les étrangers, financée par les contribuables québécois.

    Une enquête s’impose pour analyser la clientèle étudiante de cette université et savoir où s’en vont ses diplômés.

    D'autre part, 26% des subventions aux universités versée aux universités anglophones ( les Anglais qui ne sont que 8% de la population du Québec), est-ce normal?

  • Marc O. Rainville - Abonné 17 janvier 2011 14 h 56

    Scandale ?

    Raymond Saint-Arnaud a écrit : Concordia: une université pour les étrangers, financée par les contribuables québécois.

    J'ai étudié en Gestion à Concordia et vous saurez que les étudiants francophones avaient le droit de remettre leurs travaux en français. J'ajoute que Concordia et McGill sont des joyaux de notre société montréalaise, une ville multiculturelle comme il s'en voit peu à travers le monde. L'argent qui y est investi mérite cependant de faire l'objet d'un examen sérieux comme le souligne l'auteur de l'article que nous commentons vous et moi.

  • Rodrigue Tremblay - Inscrit 17 janvier 2011 16 h 12

    @rainville

    McGill est l'une des 20 meilleures universités au monde. A-t-on besoin d'une seconde université anglaise à Montréal alors qu'il n'y a plus que 600,000 Anglos au Québec?

  • Paul Racicot - Inscrit 18 janvier 2011 13 h 34

    Les technocrates au C.A....

    À la lecture de l'article, on peut cependant se poser la question suivante : Qui a donc invité ces technocrates au C.A. de Concordia? Peut-être l'ont-ils été en toute bonne foi, en espérant que leur expertise en matière d'administration, de management, serait un atout, un apport indispensable à une meilleure gestion de l'Université... De fil en aiguille, de la composition d'un C.A. à l'autre, les administrateurs «gestionnaires» invitant d'autres «gestionnaires» à siéger, la culture du C.A. s'est progressivement transformée jusqu'à ce point de non-retour : la mission originelle de l'institution, comme celle de tant d'autres, a été... déroutée.

    À l'évidence, ce ne sont plus les enseignants qui mènent dans les universités, mais les technocrates. Et il en va sans doute de même pour les centres hospitaliers, les commissions scolaires, des Ministères de l'éducation ou de la Santé, etc.