Marcel Trudel, 1917-2011 - Les leçons du maître

Marcel Trudel insistait pour que le chercheur se mette à sa table de travail chaque matin, sans relâche. Il recommandait également de faire une sieste l’après-midi. Une courte sieste: pour renouveler ses énergies et réveiller sa passion.<br />
Photo: Source Télé-Québec Marcel Trudel insistait pour que le chercheur se mette à sa table de travail chaque matin, sans relâche. Il recommandait également de faire une sieste l’après-midi. Une courte sieste: pour renouveler ses énergies et réveiller sa passion.

Comme j'ai eu la chance de pouvoir profiter des enseignements et des conseils de Marcel Trudel, j'ai voulu témoigner de l'importance de sa contribution à l'histoire et à la société québécoises et lui rendre un hommage. Ces «leçons du maître» visent à illustrer des aspects majeurs de sa carrière: la modernité de ses travaux, les effets fondateurs de sa carrière à l'Université Laval et les règles de travail et de vie qu'il a suggéré à ses étudiants de mettre en oeuvre.

La modernité, Marcel Trudel l'a consciemment et constamment pratiquée et mise en évidence. Dans un ouvrage comme Mythes et réalités dans l'histoire du Québec, paru en 1999, il a révisé vigoureusement le rôle et la perception de personnages et d'événements de l'histoire de la Nouvelle-France.

De même, en 2003, dans La Nouvelle-France par les textes: les cadres de vie, il signale que cette Nouvelle-France n'est «pas aussi éloignée qu'elle y paraît... À bien des égards, elle s'est prolongée jusqu'aux années 1960». Il relève notamment les traces du régime seigneurial dans le paysage, le mode d'habitation, le rôle de la famille, les mesures de poids et de distance et l'importance de la religion, qu'il s'agisse des médailles ou du catéchisme inspiré de celui de monseigneur de Saint-Vallier.

Liberté de pensée

Par ailleurs, il est sans doute le premier à avoir fait ressortir la diversité culturelle qui existe en Nouvelle-France. Par l'étude de la provenance et de la composition de la population, il constate l'importance du brassage culturel, car à l'époque, dans la vie quotidienne, les distances géographiques et culturelles se perçoivent différemment de celles d'aujourd'hui. Voilà qui introduit une belle dialectique entre présent et passé.

Une autre illustration de la modernité de Marcel Trudel réside dans la philosophie de l'histoire qu'il a mise de l'avant à l'Université Laval: la liberté de pensée. Il a lui-même précisé l'ouverture d'esprit qui y présidait, les relations avec les Français, mais aussi les anglophones, les Étatsuniens et les protestants, par l'entremise de monseigneur Maheux.

Il a suscité des collaborations étroites avec d'autres facultés comme le droit, les sciences sociales et la civilisation. Cette collaboration caractérise encore le Département d'histoire de Laval et les six disciplines qui le composent, ainsi que les centres de recherche interdisciplinaires de la Faculté des lettres, même si les sciences auxiliaires d'hier sont devenues des disciplines connexes. Cette ouverture a persisté dans le temps puisqu'à l'occasion du 400e anniversaire de Québec, 17 professeurs du département ont publié un collectif faisant place à l'archéologie, à l'ethnologie, à l'histoire de l'art, mais aussi à l'Afrique, à la Chine, etc.

Sa carrière à Laval

Dès ses premières années d'études à Laval, ses professeurs reconnaissent les aptitudes et les qualités de Marcel Trudel. Le 27 juin 1941, il propose à Auguste Viatte de produire une thèse sur l'influence de Voltaire au Canada. Le patron éventuel estima plus prudent de demander à monseigneur Camille Roy d'approuver le choix d'un tel sujet. Devenu professeur de grec à Vaudreuil, en 1945, le recteur de l'Université lui offrit un contrat d'engagement. Il doublait son salaire, passant de 1000 $ à 2000 $ par année. En plus, il pourrait poursuivre des études supérieures en Europe. Ce furent plutôt les États-Unis, en raison de la guerre. Il en fut rappelé d'urgence en 1947, année de la fondation de l'Institut d'histoire à l'Université Laval.

À Laval, Trudel a agi à titre de secrétaire de l'Institut de 1947 à 1954, puis comme directeur de 1954 à 1964. Il préside à l'essor de l'enseignement, du développement des études supérieures et de la recherche au début des années 1960. Le nombre d'étudiants explose littéralement, passant de 3 en 1962 à 12 en 1963, et à 42 en 1964. Ses enseignements caractérisés par la rigueur et l'humour sont courus. Malgré le nombre, chaque étudiant fait l'objet d'une attention personnalisée dans son cheminement.

Au cours de cette période, Trudel écrit que les secrets des dieux ne se rendaient pas à lui. Il faut dire qu'après son Voltaire, il a publié un livre sur l'apostat Chiniquy. Il a participé activement et publiquement au Mouvement laïque de langue française et peut-être s'est-il permis quelques autres provocations. De toute façon, il déménage à Ottawa. Dans ce déménagement, il subit une perte tragique. Par suite d'un accident, une partie de ses fiches de recherche est détruite par le feu. Tous ses anciens étudiants ont sympathisé, se demandant s'il aurait le courage de reprendre son minutieux travail de dépouillement. C'était méconnaître sa détermination.

Règles de pratique et de vie

Marcel Trudel a initié ses étudiants à la pratique documentaire. C'était bien avant l'ère des photocopieuses et des ordinateurs. La fiche régnait en maître: fiche bibliographique et fiche documentaire. Trudel nous a appris à rédiger ces fiches en prenant tous les renseignements utiles.

La fiche documentaire, par exemple, posait des exigences particulières en vue de son utilisation. En haut à gauche, il fallait mettre la référence; en haut à droite, inscrire la date; le centre était réservé au sujet. La citation exacte devait se mettre entre guillemets; des crochets carrés servaient à insérer les réflexions personnelles du chercheur. Pour noter des éléments de contenu au verso, il fallait tourner la fiche du bas vers le haut et non de gauche à droite afin de protéger l'ordre et le sens des mots.

La présentation des résultats s'accompagnait de citations et de références. J'ai noté que pour un volume de 600 pages, Trudel signalait environ 2500 références; autant que ses index comportaient d'entrées.

Quant aux règles de vie, il insistait pour que le chercheur se mette à sa table de travail chaque matin, sans relâche. J'ignore toutefois si c'était pour six ou sept jours par semaine. Je tiens d'ailleurs à signaler une anecdote à cet égard. Le jour de son 90e anniversaire de naissance, j'ai eu un contact téléphonique à sa résidence. Son associée m'a signalé que, ce matin-là, Marcel Trudel dérogeait à son habitude; il bêchait son jardin. Trudel recommandait également de faire une sieste l'après-midi. Une courte sieste: pour renouveler ses énergies et réveiller sa passion.

La production scientifique de Marcel Trudel a été absolument remarquable, en quantité comme en qualité. De l'ensemble des ouvrages qui ont marqué l'histoire du Canada et en particulier celle de la Nouvelle-France, aucune oeuvre autre que la sienne ne peut mieux mériter le titre de référence incontournable. Comme en témoigne la communauté scientifique, ses écrits ont enrichi au plus haut point la connaissance du passé.

Ils ont également fait le délice de tous les amateurs d'histoire. Archivistes, archéologues, ethnologues, généalogistes, journalistes, responsables de musées et de centre d'interprétation et chercheurs étrangers y ont puisé une matière aussi abondante que précise. Encore aujourd'hui, personne ne peut aborder cette histoire sans consulter les ouvrages de Marcel Trudel.


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5 commentaires
  • Denis Marseille - Inscrit 13 janvier 2011 09 h 02

    Une question, monsieur le professeur!

    « De toute façon, il déménage à Ottawa.»

    Pour rétablir certain faits historiques, pourriez-vous préciser dans quelle circonstance, il a déménagé à Ottawa?

    Autrement dit, s'est-il fait montrer la porte ou il est parti de son plein gré?

    Si il s'est fait congédié, est-ce que l'université Laval lui a présenté des excuses et a tenté de le rapatrier? Car voyez-vous, je trouve bizarre qu'un défenseur de la langue française et promoteur de l'identité québécoise s'exile à Ottawa...

    Dans l'espoir que vous me donnerez une réponse qui réflète l'héritage que vous avez reçu de votre maître stricto sensus.

  • hekpazo jacqueline - Inscrite 13 janvier 2011 12 h 11

    Marcel Trudel et l'esclavage au Québec

    Il ne faudrait pas manquer de rappeler aussi la contribution de M. Marcel Trudel à la connaissance d'une réalité longtemps méconnue, celle de la présence d'esclaves au Québec. Deux siècles d'esclavage au Québec sont relatés dans l'ouvrage éponyme dont voici un extrait: De la Gaspésie à Détroit (alors ville du Canada français), l’auteur compte, avant 1800, plus de 4000 esclaves, dont deux tiers étaient des Amérindiens et l’autre tiers, des Noirs: esclaves achetés, vendus, cédés en troc ou donnés en héritage comme des biens meubles, en toute légalité (...) Comment penser que la Nouvelle-France serait esclavagiste, quand le Royaume de France s’affirmait « terre de liberté » et affranchissait tout esclave qui venait s’y réfugier ? Cette situation rendait impensable l’existence de cette institution au Canada. On s’est plu longtemps à le croire. Une lecture attentive de la documentation historique dresse néanmoins un autre portrait. Dans le continent américain où les autres colonies pratiquaient l’esclavage intensif, elle rappelle hors de tout doute que le Québec d’autrefois aussi a pratiqué l’esclavage sous le régime français et qu’il a continué après la conquête britannique.
    Voir aussi le lien suivant:
    http://raaq.net/download/BDlechemindelaliberte.pdf
    Jacqueline Hekpazo

  • cpoulin - Abonné 13 janvier 2011 17 h 36

    Le départ d'un grand maître

    Je profite de cette tribune pour rendre hommage à celui qui a aussi été mon professeur à l'Université Laval et le maître à penser mon enseignement de l'histoire. M. Jacques Mathieu décrit parfaitement le climat académique qui a marqué nos classes d'histoire sous l'autorité de Monsieur Trudel. Rien d’autre à ajouter, sinon pour regretter son départ et lui témoigner ma profonde reconnaissance.
    Pour tenter de répondre aux interrogations de Marc Tremblay, je dirai qu'il est dans la nature de la recherche historique (qui n'est pas une science exacte) de donner prise à des interprétations diverses, voire contradictoires, d'un même événement passé. Cela donne lieu, une fois que les points de vue sont rassemblés, à une perspective plus large qui s'appelle l'historiographie consacrée à ce sujet. Je lui propose, sur la question qui l'intéresse, le sens de la Conquête, de lire cet ouvrage récent de Charles Philippe Courtois, La Conquête : une anthologie. Celui-ci examine les diverses thèses produites sur cette affaire fort controversée. Je risque aussi une réponse bien personnelle à sa dernière question. Selon ma compréhension de l'histoire des canadienne française de la période qu'il propose (1800), qui suit deux grandes révolutions politiques ( la Révolution américaine: 1776 et la Révolution française: 1789), sauf les admirateurs de Voltaire (dont Marcel Trudel a rédigé un excellent ouvrage à propos de son influence au Canada) l’idée d’indépendance ne se pose pas. La question est parfaitement hypothétique. Il serait trop long et fastidieux d’expliquer les raisons. Seule une bonne étude de cette période de crise pourrait expliquer pourquoi. Bonne lecture. Claude Poulin

  • André Michaud - Inscrit 13 janvier 2011 17 h 56

    sciences vs propagande

    Avant M.Trudel l'histoire était plus un instrument de propagande pour le clergé et sa Société St-Jean Baptiste qui avec des gens comme l'abbé Groulx propagaient leurs mythes et légendes pro catho/franco et anti protestant/anglo..et anti amérindiens

    M.Trudel a apporté l'histoire étudiée de façon scientifique avec preuves à l'appuie et au-dessus des considérations idéologiques et religieuses. Il a pu ainsi entre autre démontrer qu'il y a avait eu des avantages à l'arrivée des anglais (économie meilleure, premières bibliothèques, droits individuels, plus de liberté religieuse..), et qu'il y avait eu de l'esclavage en Nouvelle France qui était approuvée par le clergé...

    Les pressions sur lui venue du clergé et de la Société St-Jean Baptiste
    ne sont pas étrangères à son départ pour Ottawa..c'est le prix à payer pour rechercher la vérité et remettre en doute la propagande officielle..

    Bravo M.Trudel, souhaitons que nos historiens héritent de votre professionalisme et restent au-dessus des considérations idéologiques et religieuses..

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 13 janvier 2011 19 h 51

    Je n'aime pas la lettre de Jacques Mathieu

    Elle ne semble pas de la main d'un «professeur démérite». C'est comme s'il avait écrit un texte de 3000 mots et qu'il s'était fait dire de couper à 1500 en 15 minutes.
    Cela dit, M. Denis Marseille m'a enlevé les mots de la bouche. M. Mathieu va-t-il daigner lui répondre?