Les nouvelles priorités de Centraide Grand Montréal - La lutte contre la pauvreté, ce n'est pas qu'une affaire de famille

Le récent renouvellement stratégique de Centraide Grand Montréal confirme cette nouvelle volonté qu'ont les organisations gouvernementales et privées de prioriser l'aide aux enfants, aux adolescents et aux familles en situation de pauvreté.

À première vue, cette idée de miser sur la prévention et sur l'aide aux familles, en particulier aux enfants, afin qu'ils puissent se développer, s'instruire et grandir en santé dans un environnement sain et à l'abri de toute situation de pauvreté nous semble très sensée. Nous sommes également d'accord avec le fait que lorsque la pauvreté persiste, elle peut entraîner des problèmes qui se perpétuent d'une génération à l'autre.

Or, stratégiquement parlant, en ce qui a trait à la lutte contre la pauvreté au Québec, notre société devrait tendre à ne laisser personne de côté. C'est une question de justice sociale et de solidarité pour tous et chacun. Et c'est pour cela que nous ne pouvons pas uniquement nous tourner vers l'avenir et que nous devons continuer à nous préoccuper du présent.

Un glissement


Les études le démontrent: la pauvreté est un phénomène complexe qui recouvre des réalités différentes. Au Québec, les personnes seules, les bénéficiaires de l'aide sociale et les familles monoparentales sont les plus exposées à la pauvreté. Cette dernière est liée à plusieurs dimensions de la vie d'un individu: santé physique et mentale, travail, milieu de vie, formation, logement, etc. Elle se manifeste donc différemment selon l'âge, le sexe et le lieu de résidence.

Également, ce n'est pas seulement une question de manque de revenus. La pauvreté est souvent caractérisée par l'isolement, la détresse, la vulnérabilité, etc.

La lutte contre la pauvreté au Québec se doit d'être globale et intégrée. Elle ne devrait pas cibler et prioriser certains groupes sociaux au détriment des autres. Nous avons aujourd'hui l'impression d'assister à un glissement au niveau de l'aide que nous octroyons aux personnes en situation de pauvreté. Un glissement fortement encouragé par la régulation néolibérale.

Nous choisissons les groupes que nous voulons aider, les causes qui attirent le regard et l'approbation morale des citoyens, les objectifs et finalités qui sont plus près de nos valeurs, etc. Le danger de ce glissement est évidemment d'amener certaines personnes à être de plus en plus marginalisées et laissées pour compte.

Par exemple, les personnes seules, toxicomanes, itinérantes, celles aux prises avec un problème de santé mentale devront de plus en plus se débrouiller par elles-mêmes afin d'assurer leur survie. Elles auront la responsabilité individuelle de s'en sortir, car les organismes communautaires qui leur viennent en aide ont de plus en plus de difficulté à se faire financer.

Danger de polarisation

Le Québec fait présentement le choix de miser sur les personnes qui ont déjà certaines capacités, un certain potentiel d'insertion ou de réinsertion, bref qui ont un certain avenir. Les enfants, les familles et les travailleurs à faible revenu ne sont-ils pas les plus méritants? N'ont-ils pas le droit d'être aidés les premiers? Selon plusieurs décideurs et bailleurs de fonds, oui.

La lutte contre la pauvreté devrait faire attention à ne pas accentuer cette polarisation entre «bons et mauvais pauvres», qui n'est déjà que trop présente dans les discours véhiculés dans notre société. En tant que société, nous ne pouvons nous permettre d'exclure personne. Nous ne devons pas baisser les bras et, surtout, ne pas abandonner qui que ce soit à sa réalité. Même si celle-ci semble très hypothéquée ou irrécupérable.

La course au financement


Les organismes communautaires vivent à chaque année avec la crainte de perdre le financement qui assure la pérennité de leurs actions sur le terrain. À chaque année, ils doivent recommencer le long processus de demande des subventions nécessaires à leur survie et au maintien de leur mission d'aide pour les personnes, les groupes ou les communautés. Chaque jour, ils font face à l'accroissement et à la complexification des demandes des personnes aux prises avec des multiproblématiques.

Ces travailleurs doivent développer des projets et des initiatives qui attirent l'attention des bailleurs de fonds. Ils doivent être capables de quantifier des interventions alors qu'ils ont très peu de moyens pour évaluer les répercussions qu'ils ont sur la vie des personnes, des groupes, des communautés. Cela les amène parfois à se livrer bataille entre eux afin de mettre la main sur une enveloppe budgétaire convoitée par plusieurs. Fatigue, stress, désarroi sont le lot quotidien de plusieurs qui travaillent à faire un Québec meilleur, plus juste, sans pauvreté. Et pourtant, ils n'abandonnent pas.

Il y a quelque chose de profondément paradoxal dans cette réalité observée sur le terrain: vouloir aider, devoir lutter entre nous pour aider, réorienter nos missions pour être financés, être financés car nous cadrons dans les priorités sociales du moment, etc.

La lutte contre la pauvreté ne devrait pas entraîner de l'exclusion. Elle se doit d'être inclusive et de viser à l'amélioration des conditions de vie de tous les citoyens. Dans une société où les inégalités sociales persistent, ce n'est pas le temps d'en créer de nouvelles.

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Marie-Christine Plante - Doctorante en sociologie, Université du Québec à Montréal
7 commentaires
  • Sebastien Rivard - Inscrit 4 janvier 2011 08 h 16

    La pauvreté est une condition et pas un choix! (1/2)

    Bravo pour cet excellent article Madame Plante.

    En tant que responsable d'un regroupement de 250 organismes communautaires à Montréal, je constate aussi ce glissement dans le discours et les pratiques dans les politiques de santé publique gpouvernementales et maintenant chez les grandes fondations philanthropiques.

    La pauvreté dans nos sociétés est avant tout le résultat d'une répartition de la richesse de plus en plus polarisée, laissant, de façon constante au moins une personne sur cinq dans des conditions de vie extrêmemement difficiles. Faut-il ajouter l'insulte à l'injutre en rendant individuellement responsable chacune des personnes dans cette situation? Il est encore plus abjecte de mettre le focus uniquement sur les facteurs de risques auxquels sont exposés les enfants des pauvres en laissant du même coup tomber leurs parents. J'ai parfois l'impression que ces programmes sont avant tout une entreprise de reformatage culturel de ces enfants pour les rendre plus conformes aux valeurs dominantes: performance, consommation, travail. Il faut les sortir de leur milieu «toxique» pour les socialiser autrement, avec le concours des différents programmes et institutions. J'irais jusqu'à comparer cela avec un triste épisode de notre histoire, celui des pensionnats autochtones. À cette époque, tout le monde croyait fermement que c'était pour leur bien que l'on faisait cela...

    (suite au prochain commentaire)

  • Sebastien Rivard - Inscrit 4 janvier 2011 08 h 17

    La pauvreté est une condition et pas un choix! (2/2)

    Les organismes communautaires rejettent vigoureusement cette vision et plaident pour un soutien inconditionnel de toute personne en situation de pauvreté. Il ne s'agit pas seulement de permettre une certaine «égalité des chances» mais bien de viser une véritable «égalité de fait».

    L'État devrait jouer son rôle par une amélioration substantielle des programmes sociaux, comme l'aide sociale, la santé, l'éducation et les logements sociaux. Il faut aussi assurer un soutien adéquat à tous les organismes communautaires qui sont déjà engagés depuis des dizaines d'années dans leur communauté au lieu de soutenir des fondations privées comme celle de Chagnon.

    Je suggère que l'on prenne collectivement cette résolution en 2011: Arrêtons de juger les pauvres!

    Sébastien Rivard

  • Denis Marseille - Inscrit 4 janvier 2011 09 h 06

    Arrêtons de juger les pauvres!

    M. Rivard,

    Comment fait-on pour inclure dans le même «BATEAU» la mère monoparentale et le junkie?

    Moi, ce qui me déplait, ce sont les grandes organisations caritatives qui se croient obligés de nous dire quoi faire de notre argent.

    Malgré tous les efforts de la société, la pauvreté existera toujours. La seule chose que l'on peut faire est d'aider ceux qui veulent s'en sortir.

  • Stéphane Laporte - Abonné 4 janvier 2011 14 h 11

    merci pour cet article

    Désolant et contradictoire le commentaire de M Marseille. Le toxicomane, qui ne veut pas s'en sortir «contre» la pauvre mono. Ça illustre très bien le fameux tournant néo-libéraliste clientéliste. Méprisé et diviser, juger... Si ce n'était qu'une question de volonté il n'y en aurait plus de pauvre. Qui veut vraiment être junkie?

  • sonia peillon - Inscrit 4 janvier 2011 17 h 40

    lutte contre la pauvreté

    Il faudrait d'abord que le gouvernement provincial remette en question plusieurs lois archaïques, comme celles de subventionner les appartements à vie pour les gens qui ont déja eu droit à un appartement à loyer modique. beaucoup de familles avec de jeunes enfants pourraient en profiter. Mais non...par je ne sais quel droit acquis les gens y ont droit toute leur vie. Il n'y a rien de pire que de voir grandir de jeunes enfants dans des appartements qui ne sont pas adéquats. Il me semble que dés que les gens travaillent, surtout quand ils ont des emplois assurés devraient être obligés de laisser ces appartements pour les plus en besoin. Non ...le gouvernement préfére laisser ces appartements à des gens profiteurs et allonger les listes d'attentes pour les appartements à loyer modique.