Agriculture - Les leçons d'une crise créée par l'UPA

Selon Roméo Bouchard, il faut s’orienter vers un financement modulé en fonction des revenus, de la taille, des pratiques et de la localisation des fermes.
Photo: Agence Reuters Mathieu Bélanger Selon Roméo Bouchard, il faut s’orienter vers un financement modulé en fonction des revenus, de la taille, des pratiques et de la localisation des fermes.

Coincée entre le gouvernement, l'industrie de la motoneige en région et ses propres membres, l'Union des producteurs agricoles (UPA) a dû faire marche arrière dans un affrontement qui a duré toute l'année et qu'elle a créé de toutes pièces pour tenter de faire déraper la restructuration de l'agriculture préconisée par la Commission sur l'avenir de l'agriculture et de l'agroalimentaire au Québec.

L'opinion publique n'a tout simplement pas cru qu'un ajustement progressif et modulé du calcul des coûts de production servant à établir le montant des prestations de sécurité du revenu agricole allait provoquer une hécatombe chez les agriculteurs. Et avec raison, car ceux qui ont le plus à perdre avec cette mesure, somme toute limitée et justifiée, sont principalement les grands producteurs (moins de 10 %), les prestations étant calculées essentiellement sur la base des volumes de production. Ce sont d'ailleurs eux aussi qui profiteront de la redistribution des surplus s'il y en a.

Il aurait été beaucoup plus juste que ces surplus éventuels soient affectés à l'adaptation des petites entreprises touchées par la réforme, à une majoration de l'aide aux productions ne bénéficiant pas de l'ASRA ou à la mise en oeuvre de programmes d'aide à la multifonctionnalité (y compris, entre autres, les primes à la nordicité et à l'agriculture biologique).

Ce faisant, l'UPA a entraîné ses membres dans un combat sans issue, affaiblissant ainsi considérablement son capital d'estime et son rapport de force. Mais cette crise artificiellement provoquée nous a cependant permis de faire deux constatations essentielles pour la suite des choses.

C'est le modèle qui est en cause

Première constatation: la crise des agriculteurs dans les productions hors gestion de l'offre ne vient pas du resserrement des programmes de sécurité du revenu agricole (ASRA), mais bien, comme l'a constaté le rapport Pronovost, du modèle agricole en place. L'ASRA est d'ailleurs une pièce majeure de ce modèle qui favorise systématiquement les grandes productions commerciales et la concentration des entreprises de transformation et de commercialisation. L'industrie porcine, qui exporte 70 % de sa production et ne survit que par l'ASRA depuis plusieurs années déjà, a été le fer de lance de ce modèle où nous sommes désormais déclassés par les pays émergents et les États-Unis.

La crise n'est pas conjoncturelle, elle est structurelle. La solution à la crise n'est donc pas dans un programme de protection contre les risques qui favorise la concentration (comme l'ASRA), mais dans la restructuration et la réorientation du secteur agricole comme le recommande le rapport Pronovost.

L'UPA fait fausse route

Deuxième constatation: l'UPA fait fausse route en s'opposant à la réforme structurelle proposée par le rapport Pronovost et en refusant toute mise à jour de ce qu'elle considère comme le modèle agricole québécois, mais qui est en fait le modèle agricole qu'elle a mis en place et qu'elle contrôlait jusqu'ici totalement. Ce modèle repose sur quatre piliers: 1) le régime de sécurité du revenu basé sur les coûts et les volumes des productions commerciales, financé aux deux tiers par l'État (ASRA); 2) les plans conjoints contraignants de mise en marché dans chacune des productions; 3) le contrôle du territoire agricole réservé aux fermes de plus de 100 hectares; 4) le syndicat unique et obligatoire.

La seule façon de sauver notre agriculture, c'est de la restructurer de façon à assurer la diversité des productions, l'efficacité des entreprises et le rôle social et territorial de l'agriculture, et de permettre le développement d'une agriculture multifonctionnelle, de productions de plus-value et d'une mise en marché de proximité; en somme, réorienter notre agriculture vers nos besoins, nos attentes et nos marchés, avec des produits qui sont particuliers à chacune de nos régions et au Québec.

Des milliers d'entrepreneurs agricoles, de fermiers et d'artisans sont déjà à l'oeuvre dans ce sens, mais leurs produits ne pourront se développer et devenir accessibles à tous que si on élimine les barrières et les obstacles auxquels ils se frappent chaque jour, au niveau des structures en place pour le financement, la mise en marché, l'accès aux terres agricoles et la représentation. Ces structures doivent être ajustées aux besoins et aux marchés d'aujourd'hui.

Il faut s'orienter vers un financement modulé en fonction des revenus, de la taille, des pratiques et de la localisation des fermes, plutôt que des seuls volumes de production; il faut faciliter le développement de produits différenciés et de circuits courts de mise en marché, plutôt que des seuls produits génériques; il faut rendre le territoire agricole accessible aux nouvelles productions et aux projets issus de la collectivité, plutôt qu'aux seules fermes industrielles; enfin, il faut permettre à tous les groupes de producteurs d'être représentés adéquatement, plutôt que par un syndicat unique contrôlé par les grandes productions. Et il est possible de réaliser cette ouverture sans détruire la solidarité des agriculteurs entre eux et avec la collectivité.

Nouvelle politique agricole

Il faut se réjouir que le gouvernement n'ait pas reculé dans cette phase décisive de la réforme. La prochaine étape est maintenant la proposition d'une nouvelle politique agricole dans un livre vert, considéré comme l'héritage de Claude Béchard, qui devrait être rendu public sans délai afin que toute la population puisse débattre des orientations proposées pour relancer notre agriculture autrement que par des prestations d'assurance. Ce débat doit aboutir sans tarder à l'adoption des modifications requises dans les principales lois agricoles (financière agricole, mise en marché des produits agricoles, protection du territoire et des activités agricoles, aménagement et urbanisme, producteurs agricoles).

Dans la mesure où le gouvernement respectera l'essentiel des recommandations du rapport Pronovost, il est important que les partis d'opposition et l'UPA, s'ils veulent garder l'estime du public et des agriculteurs, mettent fin à l'obstruction systématique qu'ils ont opposée jusqu'ici à la réforme et participent de bonne foi au débat, plutôt que de continuer par intérêt, entêtement ou aveuglement à mettre en danger l'avenir de ceux qu'ils représentent et l'économie de leurs collectivités. La crise qu'on vient d'éviter en est la preuve.

Les recommandations du rapport Pronovost sont sages, équilibrées et réalistes et elles font l'objet d'un large consensus à tous les niveaux de la société québécoise. Le statu quo n'est plus soutenable. Si nous ratons ce rendez-vous, notre dépendance envers les grandes multinationales de l'agroalimentaire n'aura plus aucune limite. Quarante-huit ans de monopole n'ont pu freiner cette dépendance. Vingt années de domination de l'UPA sur le ministère de l'Agriculture ont fait sombrer le financement agricole dans une quasi-banqueroute. Le Québec doit tirer une leçon de son histoire.


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