Les défis politiques de la diversité

Plusieurs détracteurs au Québec et ailleurs au Canada ont favorablement accueilli la suggestion du Globe. Ici, certains insistent pour dire que les politiques multiculturelles fédérales sont en contradiction avec l'approche du Québec, que des décideurs décrivent très souvent comme étant interculturelle.

Bien que des preuves soient rarement offertes, quelques intellectuels québécois prétendent que la majorité des Québécois sont opposés à la politique multiculturelle du Canada. Pourtant, lorsqu'on a demandé à ces derniers (sondage Léger Marketing, mai 2010) «quelles sont les mesures prises par le gouvernement du Canada pour promouvoir le multiculturalisme», quelque 90 % des Québécois ont dit ne pas savoir. Bien que la proportion soit de 50 % dans le reste du Canada, leurs réponses sont très souvent inexactes.

Dichotomie

En fait, au Québec ainsi que dans le reste du Canada, la politique multiculturelle est très méconnue. Souvent, les critiques sont peu fondées et basées sur des éléments qui ne sont pas contenus dans la politique ou le programme. Souvent aussi, la dichotomie qui oppose le multiculturalisme à l'interculturalisme sonne faux. En réalité, l'approche des deux gouvernements est mieux caractérisée comme étant de l'interculturalisme multiculturel (ou du multiculturalisme interculturel).

La lecture du programme multiculturel fédéral (à laquelle trop peu de gens s'adonnent) nous permet de clarifier les choses. Le programme fédéral de 2010 favorise:

- la compréhension interculturelle et interconfessionnelle;

- la commémoration et la fierté civiques;

- le respect des valeurs démocratiques fondamentales.


Contrairement à ce que de nombreux critiques prétendent, le gouvernement fédéral ne finance ni festivals ethniques, ni institution ethnoculturelle, ni non plus de langues ethniques minoritaires.

Quel est le message?

Le vrai débat sur le multiculturalisme au Québec et ailleurs est au sujet du message transmis aux citoyens lorsqu'on invoque ce terme. Les détracteurs soutiennent qu'en invoquant le mot «multiculturalisme», on encourage les immigrants et leurs enfants à préserver leur culture d'origine au détriment de l'identité nationale, faisant ainsi obstacle à leur intégration à la communauté majoritaire.

Par exemple, dire aux immigrants que leur société est multiculturelle les incite à vivre aux côtés les uns des autres, formant ainsi des ghettos. Pourtant, même si elles sont loin de se considérer comme étant multiculturelles, les grandes villes de la France et des États-Unis présentent des degrés plus élevés de concentration résidentielle de minorités visibles que le Canada. D'ailleurs, il en va de même pour le Québec «interculturel».

Sur la question de l'identité nationale, tandis que les critiques à l'extérieur du Québec ont fait valoir que le renforcement de l'attachement des minorités ethniques nuit à l'identité canadienne, de nombreux critiques du Québec ont fait valoir que le multiculturalisme fédéral renforce l'attachement au Canada au détriment de l'identification avec le Québec.

Charte des droits

Malgré le débat constant à propos de sa définition, le multiculturalisme demeure un terme auquel une majorité de Canadiens réagissent favorablement. Un sondage de juin 2010 effectué par la firme Léger Marketing révèle que 73 % des Canadiens réagissent positivement au terme multiculturalisme (y compris 71 % des Québécois). D'ailleurs, des Canadiens ayant répondu très positivement au multiculturalisme, quelque 65 % ont une opinion très positive de la Charte des droits et libertés par rapport à ceux qui ont une vision négative du multiculturalisme, et desquels 22 % seulement ont une réaction positive à la Charte.

Parmi ceux ayant répondu très positivement au multiculturalisme, quelque 87 % ont une opinion très positive du terme «égalité» par rapport à ceux qui possèdent une vision négative du multiculturalisme, et desquels seulement 21 % ont une réaction positive au terme «égalité».


Francophones

Historiquement au Québec, la critique du multiculturalisme a signalé une autre préoccupation. Lorsqu'elle fut introduite en 1971, des décideurs québécois de l'époque ont soutenu que la politique donnerait à la population du Canada français un statut et une reconnaissance égaux à n'importe quel autre groupe ethnique du Canada. Elle contribuerait donc à l'assimilation des francophones à l'extérieur du Québec et empêcherait la population des minorités ethniques d'apprendre la langue française.

Toutefois, la politique du multiculturalisme ne peut être tenue responsable des importants défis contemporains que vivent les francophones hors Québec. Cette idée suppose que la politique du multiculturalisme n'est pas affectée par d'autres politiques et notamment celle des langues officielles. Avec son engagement à soutenir la vitalité des communautés francophones hors du Québec, le gouvernement fédéral investit plusieurs centaines de millions de dollars chaque année afin d'offrir des services en langue française et pour des institutions minoritaires de langue française. En revanche, une vingtaine de millions de dollars par année est investie dans le programme multiculturel, dont une grande partie des objectifs cible les échanges interculturels.

Réalité démographique

Les sondages d'opinion révèlent que les Canadiens qui considèrent le multiculturalisme de façon positive sont plus susceptibles de soutenir les minorités de langue officielle et la dualité linguistique. Ceux qui n'aiment pas le multiculturalisme sont beaucoup moins susceptibles d'offrir de tels appuis. En outre, le triste état de la connaissance de la langue française hors du Québec est principalement attribuable à la réalité démographique dans laquelle les non-francophones ont un contact insuffisant avec les francophones.

Cela dit, les allophones ont un degré légèrement plus élevé de connaissance de la langue française que les anglophones dans le reste du Canada. Si un groupe est moins sympathique au fait français à l'extérieur du Québec, ce n'est pas tant les multiculturalistes que ceux qui font campagne pour une plus grande autonomie provinciale, laquelle cite par exemple une plus grande présence de gens de langue chinoise que de francophones dans certaines régions du pays. Les engagements législatifs du Canada envers les minorités de langue française ne sont pas sapés par les politiques multiculturelles du pays.

Il est tout à fait concevable de reconnaître les droits historiques des minorités de langue française, l'existence de la nation québécoise tout en reconnaissant que le Canada et le Québec possèdent des populations ethniquement diversifiées. Il existe certainement des différences d'opinions entre les Québécois et d'autres Canadiens lorsqu'il s'agit de l'intégration des immigrants, mais en pratique, cependant, la politique et le programme en matière de gestion de la diversité sont relativement similaires — du multiculturalisme interculturel.

Cela dit, il demeure nécessaire de poursuivre le débat à savoir si, au Québec et dans le reste du Canada, nos politiques et nos pratiques sont les mieux adaptées à l'évolution des défis de la gestion de la diversité.

 
26 commentaires
  • Claude Rompré - Inscrit 16 décembre 2010 02 h 34

    La concentration ethnoculturelle dans les villes françaises

    Malgré ce qu'en dit M.Jedwab, les villes françaises n'ont pas de concentration ethnoculturelle élevée. À Paris par exemple, même dans les endroits comme le 13e arrondissement qu'on pourrait qualifier de "Chinatown", on retrouve beaucoup de commerces chinois, mais les propriétaires n'habitent pas dans le quartier.

    M.Jedwab faisait sûrement plus référence aux fameuses "banlieues". Celles-ci regroupent en effet un très fort taux d'immigrants, mais pas d'une ethnie particulière. Dans les projets se côtoient Africains de l'ouest, Maghrébins et ouvriers français pauvres. La ségrégation se fait sur un critère économique beaucoup plus que culturel.

    Le taux de résidents provenant de l'immigration est inégalé dans les villes canadiennes. Je ne dis pas que c'est nécessairement une mauvaise chose, je dis seulement qu'il est hasardeux de procéder à des comparaisons internationales. En enchâssant le multiculturalisme dans sa constitution, le Canada a emprunté une voie qui lui est propre.

  • Socrate - Inscrit 16 décembre 2010 04 h 48

    solitudes

    L'interculturalisme monoculturel serait plus exact au Québec, mais il fait encore partie des vues de l'esprit à Montréal avec ses écoles passerelles entre autres.

  • Catherine Paquet - Abonnée 16 décembre 2010 06 h 17

    Bravo

    En somme, de trop nombreux éditorialistes et chroniquers trébuchent sur les fleurs du tapis quand il s'agit de mettre en évidence certains aspect de ce qu'ils appellent un modèle québécois en terme de gestion de la diversité.
    Selon eux, au Canada, hors Québec, on pratiquerait un multiculturalisme qui fait trop de place aux différences, tandis qu'au Québec on évoluerait vers un interculuralisme qui fait trop de place aux accommodements raisonnables. Ce qui revient à dire que tout le monde constate chez les citoyens et même chez les intellectuels qui se disent ouverts, une grande difficulté à acceuillir et à accepter l'autre et ses diférences.

    Ce n'est plus une bataille de vocabulaire qu'il faut engager, mais une démarche éducative volontariste qui convaincrait de plus en plus de citoyens que notre planète est devenue un village, de plus en plus sympathique, dans lequel aucun des voisins n'a intérèt à s'isoler.

  • Rodrigue Tremblay - Inscrit 16 décembre 2010 08 h 51

    «au Québec la politique multiculturelle est très méconnue»

    lol....y'a plus une seule pub du Gouvernement canadien sans minorités visibles. Plus une seule!
    Dans les rues de Montréal, un Québec de province ne se sent plus chez lui.
    Dans les écoles de Montréal, nos enfants sont minoritaires.
    Ottawa subventionne des centaines de groupes ethniques. Dans les calendries d'Ottawa on place toutes les fêtes ethniques du Canada, sauf le 24 juin....

  • EDelors - Inscrit 16 décembre 2010 10 h 21

    Le véritable enjeu qui n'a jamais été résolu

    M. Jedwab affirme: "Il est tout à fait concevable de reconnaître les droits historiques des minorités de langue française, l'existence de la nation québécoise tout en reconnaissant que le Canada et le Québec possèdent des populations ethniquement diversifiées."

    Je suis tout à fait d'accord. Tout cela est reconnu juridiquement dans la Constitution canadienne (les langues officielles, le multiculturalisme, les droits des minorités linguistiques incluant les Anglo-Québécois), et c'est tant mieux!.... À l'exception notable de... la nation québécoise.
    Voilà l'erreur historique - voilà le véritable enjeu. Mais presque tous s'en fichent à l'extérieur du Québec.