Un acte terroriste antiféministe

Le crime commis à l'École polytechnique de Montréal par Marc Lépine le 6 décembre 1989 et qui a coûté la vie à 14 jeunes femmes est un acte terroriste, dans la mesure où les victimes primaires du tueur sont inconnues de lui et ne constituent pas sa cible ultime. Sa cible ultime est constituée de femmes susceptibles de s'identifier aux étudiantes à l'École polytechnique, donc dans un domaine non traditionnel et d'où les femmes ont longtemps été exclues. C'est une idée qui fait difficilement son chemin dans la société québécoise et dans les médias, entraînant par le fait même des conséquences importantes pour le mouvement des femmes et ses revendications...

Permettez-moi de vous expliquer rapidement comment cette hypothèse m'est venue: il y a plus d'un an, en Afghanistan, un attentat a été commis par des talibans contre un groupe de jeunes filles qui se rendaient à l'école. On leur a lancé du vitriol au visage. C'est une pratique courante au Pakistan, dont on parle peu, mais qui a retenu l'attention des médias lorsque l'agression s'est produite en Afghanistan où les journalistes occidentaux sont plus présents depuis l'intervention des forces de l'OTAN. Les jeunes femmes ont été brûlées, gravement dans deux cas, et l'une d'entre elles a été aveuglée. Je me suis alors fait la réflexion suivante: ils ont fait tout simplement la même chose que Marc Lépine...

Cibles ultimes

Permettez que je poursuive le parallèle: les agresseurs afghans et les agressées ne se connaissaient pas, mais les agressées agissaient d'une manière qui déplaisait aux agresseurs. En effet, elles se rendaient à l'école. Une chose qui leur était interdite lorsque les talibans gouvernaient l'Afghanistan. Les agresseurs ont attaqué ces jeunes femmes — les premières cibles —, mais à travers elles, c'est sur toutes les jeunes femmes qui rêvent d'aller à l'école en Afghanistan que pèse désormais la menace.

Ce sont les cibles ultimes, celles que ces terroristes veulent terroriser par cet attentat, et ultimement leur faire suffisamment peur pour qu'elles renoncent à l'école et à l'instruction. Aussi bien dire qu'elles renonceraient ainsi à diriger leur propre vie. Il est particulièrement intéressant de constater que les médias du Québec et d'ailleurs ne remettaient absolument pas en question cette analyse dans leur manière de rapporter cet événement. En Afghanistan, cette analyse a la force de l'évidence. [...]

Les manifestations de la répression brutale des tentatives d'émancipation des femmes en Afghanistan ne font aucun doute aux yeux des journalistes occidentaux. Évidemment, cette répression en Afghanistan est politique, omniprésente et systématique. Aucune comparaison avec la situation au Québec, où les formes de l'antiféminisme sont bien plus subtiles, sauf dans cet attentat d'une extraordinaire violence commis par Marc Lépine qui, lui, s'y apparente.

La peur

Marc Lépine a attaqué 14 jeunes femmes — les premières cibles, bien sûr, elles y ont perdu la vie —, mais à travers elles, c'est sur toutes les femmes qui rêvaient d'accéder à des disciplines jusque-là bastions masculins que la menace a pesé. Marc Lépine n'a pas tué des jeunes femmes dans une école de sciences infirmières. S'il s'était contenté — si j'ose dire — de détester les femmes, c'est ce qu'il aurait fait. Il aurait été certain d'en trouver un grand nombre. Mais il a sélectionné, attaqué et assassiné des jeunes femmes d'une école de génie. Des femmes qui suivaient le chemin le moins fréquenté.

Par cette sélection, par ce choix, il a manifestement visé une catégorie particulière de femmes: et je crois qu'elles ont reçu le message clair et net. Les femmes autonomes, le mouvement d'émancipation des femmes et les féministes ont intégré cette peur. Une peur qui a engendré des réactions comme: «Sommes-nous allées trop loin?» Ou encore: «Mais il ne faut pas oublier les garçons...» Des propos issus de la même réaction à cet acte de pur terrorisme: la terreur. [...]

La violence en général et le terrorisme en particulier inspirent des peurs très puissantes qui, elles-mêmes, provoquent d'importants bouleversements sociaux. Il n'y a aucune honte à avoir eu peur. Il est plus que temps cependant d'en prendre conscience pour finalement la surmonter.

Le terrorisme comme propagande


[...] Le terrorisme ne peut pas être compris seulement en termes de violence. Il doit aussi être compris en termes de propagande. La violence et la propagande ont beaucoup en commun: la violence vise un changement comportemental par la coercition; la propagande vise le même but par la persuasion, et le terrorisme est une combinaison des deux. Le terroriste n'assassine pas seulement pour tuer quelqu'un, mais pour obtenir un certain effet sur d'autres personnes que ses victimes. Les victimes immédiates sont purement instrumentales, en quelque sorte: elles sont ciblées pour obtenir un effet calculé sur une plus large audience. C'est le message qui compte pour le terroriste. Pas la victime.

Et, encore plus intéressant: le terroriste cherche à rendre son ennemi — les femmes, dans le cas de Lépine — responsable de son geste. Cela devient leur faute, à elles, s'il a fait ce qu'il a fait... Je garde à ce sujet un souvenir consterné de la nuit du 6 au 7 décembre 1989. J'ai passé de longues heures à écouter les tribunes téléphoniques improvisées par des stations de radio de Montréal pour permettre à la population de s'exprimer sur le crime terrible qui venait d'être commis et j'étais renversée d'entendre les commentaires qui allaient beaucoup trop souvent dans le sens d'accuser les femmes et les féministes d'être responsables du geste de Lépine.

Mieux comprendre


Les médias contribuent à rendre logiques les actes de terrorisme, même répugnants. Ainsi, d'abord «inexplicable», parce que prétendument le geste d'un «forcené», le massacre de Polytechnique est rapidement devenu — par le truchement des médias — la responsabilité des féministes. Assez rapidement — notamment dans la nuit du 6 au 7 décembre en ce qui concerne l'expression populaire —, les féministes sont devenues coupables non seulement de «récupération», ainsi que certains l'ont énoncé, mais «d'être allées trop loin». Ce «trop loin» restant flou et jamais clairement circonscrit, empêchant ainsi tout débat de fond. [...]

Parallèlement, on a commencé à entendre et à lire un discours antiféministe qui avait peu droit de cité avant le massacre de Polytechnique. On ne peut pas s'empêcher de penser que Marc Lépine et le massacre de l'École polytechnique ont ouvert une porte permettant de légitimer les discours antiféministes qui, en comparaison du crime de Lépine, paraissaient, dès lors, modérés. Parallèlement, le féminisme, comme mouvement de représentation des femmes, perdait de sa légitimité, de sa reconnaissance par les médias.

Bien comprendre et bien analyser cet acte terroriste antiféministe québécois permettrait aussi de surmonter collectivement l'impact de cette peur collective et de réintégrer peut-être les préoccupations de toutes les femmes sous la bannière du féminisme québécois.

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