Compressions au CSSS Jeanne-Mance - Nous, médecins, sommes très inquiets

Ce sont les personnes les plus démunies, les enfants et les personnes âgées qui subiront les impacts immédiats et à long terme de ces compressions. <br />
Photo: Agence Reuters Ce sont les personnes les plus démunies, les enfants et les personnes âgées qui subiront les impacts immédiats et à long terme de ces compressions.

Lettre à David Levine, p.-d.g. de l'Agence de la santé et des services sociaux de Montréal.

Nous, médecins du CLSC des Faubourgs du CSSS Jeanne-Mance, sommes très inquiets des conséquences que devront subir nos clientèles, à la suite des coupes qu'effectue actuellement le CSSS.

Le CLSC des Faubourgs dessert depuis très longtemps, dans trois points de services, le quartier Centre-Sud, le centre-ville de Montréal, ainsi que le Vieux-Montréal. On peut décrire sa clientèle de la façon suivante:

- 49 % des enfants de 0 à 5 ans du territoire vivent dans un ménage sous le seuil du faible revenu après impôt.

- Ce chiffre atteint 55 % lorsqu'on inclut les enfants de 6 ans et moins.

- Ce sont 35,6 % des jeunes de 6 à 17 ans qui vivent dans une famille prestataire de l'aide sociale.

- Le revenu médian de ces familles se situe à près de 10 250 $ de moins que celui des ménages montréalais.

- On y retrouve une forte concentration de populations très marginalisées: jeunes de la rue, sans-abri de tous âges, travailleurs du sexe, etc.

Besoins mal compris

La population subit les inégalités de santé liées à la pauvreté. L'espérance de vie à la naissance est beaucoup moindre que celle des enfants des Montréalais. Les problèmes de santé mentale sont plus nombreux. Le nombre de suicides est plus élevé. On observe une plus grande prévalence de maladies chroniques. Les problèmes cardio-vasculaires se manifestent plus tôt et sont plus nombreux.

Lorsque le gouvernement a décidé de créer les CSSS pour rassembler dans une même organisation plusieurs CLSC, des CHSLD et des hôpitaux, il nous est apparu évident que les besoins spéciaux de ces clientèles, dilués dans un vaste territoire, risquaient d'être mal compris ou complètement oubliés. Malheureusement, il semble que nos craintes étaient fondées.

Rappelons qu'en 2004, le nouveau CSSS Jeanne-Mance a hérité d'établissements qui étaient tous en équilibre budgétaire. En 2009, à la suite de la fermeture du centre d'hébergement Jacques-Viger, l'Agence de santé et de services sociaux de Montréal a retiré 16,5 millions du budget du CSSS. Cette coupe a été effectuée après une négociation avec la direction du CSSS qui, sentant la menace d'une tutelle, a accepté et convenu d'un plan de remboursement.

Pour identifier les zones où il était possible de réduire les dépenses, la direction du CSSS a décidé de comparer les statistiques de notre établissement avec celles d'autres CSSS et de ramener le budget attribué à chaque programme à la moyenne de chacun des programmes des autres CSSS, sans se préoccuper des besoins spécifiques de notre population. Il est normal et attendu qu'offrir des services à une population défavorisée coûte plus cher qu'offrir les mêmes services à une population «moyenne».

Programmes fragilisés

Ainsi, 1,2 million de dollars ont été retranchés du programme Famille-Enfance-Jeunesse, programme où les statistiques expriment mal le travail des intervenants. Pourtant, la littérature scientifique est très claire sur l'importance d'agir dès la période périnatale, si on veut espérer enrayer les problèmes de santé physique et mentale qui résultent du cercle vicieux de la pauvreté. Nous nous serions attendus à ce que minimalement, les ressources mises en place auprès des jeunes enfants ne soient pas touchées.

Mais ce sont des compressions importantes qui ont été imposées, équivalant à 12 % du budget de ce programme et qui toucheront infirmières, travailleurs sociaux, éducateurs spécialisés et psychoéducatrice. Nous déplorons qu'elles fragiliseront inévitablement nos programmes de prévention auprès de ces enfants. Par exemple, le programme Intervention éducative précoce ne pourra être poursuivi à cause du poste supprimé de son intervenante principale, une psychoéducatrice. Pourtant, l'excellence et la pertinence de ce programme avaient été soulignées au sommet sur la maturité scolaire. La diminution du temps des infirmières et des travailleurs sociaux scolaires et même le retrait de ces derniers de certains établissements nous préoccupent aussi puisque l'école est un moyen de rejoindre plusieurs enfants et d'agir avant que les crises ne se produisent, et pour cela, un minimum de présence à l'école est nécessaire.

Aide à domicile

Nous sommes aussi inquiets du retrait de 1,5 million de dollars au programme de maintien à domicile et réadaptation alors que l'on ferme des CHSLD et que le gouvernement promet d'investir dans le maintien à domicile. En effet, selon l'analyse de la direction, notre CSSS offre trop, si on le compare aux autres CSSS. Ce ne sont pourtant pas des services luxueux, mais des services décents.

Avant les compressions, l'aide à un bain une journée par semaine était considérée comme une priorité lorsqu'une personne âgée ne pouvait plus le faire seule. Dorénavant, si elle semble capable de se laver à la débarbouillette, elle ne sera plus considérée prioritaire selon la nouvelle grille d'allocation des services qui vise à offrir le minimum requis. Le service de «gardiennage», c'est-à-dire de répit pour les aidants naturels a été, pour ainsi dire, éliminé. Ce sont trois heures offertes par le service de maintien à domicile pour permettre aux aidants un moment de sortie (banque, marché, etc.).

Ces aidants sont souvent aussi des personnes âgées pauvres et isolées, loin de leurs enfants et qui ne peuvent pas payer ce répit. Les services d'accompagnement lors des rendez-vous médicaux à l'hôpital pour des personnes incapables de se déplacer seules ont aussi été éliminés et confiés aux ressources communautaires qui ne répondent pas bien aux besoins en ce sens. Ce ne sont que des exemples: pour arriver à 1,5 million, plusieurs autres services sont coupés.

Ce sont les personnes les plus démunies, les enfants et les personnes âgées qui subiront les impacts immédiats et à long terme de ces compressions. Nous ne pouvons pas ne pas réagir. Nous vous demandons de reprendre les négociations avec la direction du CSSS Jeanne-Mance et nous sommes prêts à vous rencontrer pour en discuter.

***

Ont signé ce texte les médecins suivants: Diane Roger-Achim, Samuel Harper, Louise Charbonneau, Denise Fréchette, Paul Pelletier, Sophie Galarneau, Roger Hobden, Marie-Claude Goulet, Valérie Haf-Gagné, Martine Dozois, Dominique Hotte, Chantal Gervais, Jeanne Bouïsset, Stephen DiTommaso, David Barbeau, Joëlle Nédélec, Isabelle Larocque, Claude Rajotte, Yuju Yao, Dorothée Trudeau, Geneviève Bruneau, Marie-Claude Dupras, Anne Bruneau, Sylvie Dubé, Nathalie Lausier.
2 commentaires
  • Jacques Morissette - Inscrit 25 novembre 2010 13 h 53

    CHSLD et coupures mal fondées par des gens qui ne savent rien de la réalité du travail au quotidien..

    Je le dis en connaissance de cause. J'ai travaillé au CHSLD Jean de La Lande, du CSSS Jeanne-Mance. Les coupures ont été faites par des gens tout en haut d ela hiérarchie qui ne connaissent rien de ce qui se passe sur les planchers.

    Les infirmières chefs, supposées mieux savoir ce qui se passent dans la réalité du travail à faire, ont été des messagères pour dire comment les choses étaient pour se passer, en terme de travail à faire, auprès des résidents âgés. Ces coupures étaient télégraphiées à partir de l'Agence de la santé et des services sociaux.

    En tenant compte de la façon dont les choses ont été calculées, ils ont fait ces coupures, sans avoir toujours l'assentiment des infirmières chefs, comme si à chaque jour le temps était au beau fixe. Ce n'est pas vrai, dans un contexte de milieu de vie, que les résidents vont tout faire les choses comme il devrait le faire, si l'on tient compte des contraintes de productivité des travailleurs.

    Pour contourner le problème, certaines infirmières chefs ont invité les employés à couper eux-mêmes dans le gras concernant ce qu'il y a à faire auprès des résidents âgés. Ils y a des employés qui sont très mal à l'aise avec cette façon de faire. Figurez-vous qu'il y a des gens qui aiment ce métier justement à cause des services qu'ils rendaient aux résidents pour les aider.

    Dans un avenir à plus ou moins court terme, j'anticipe que ça va sentir les burn out de certains employés, en tenant compte de la façon dont ils ont été invités à travailler. Parmi les employés, dans le contexte, il y a des gens qui ont décidé de prendre tout simplement leur retraite, dont moi. C'est bien triste de laisser des collègues de travail ainsi.

  • Christine Loignon - Inscrit 7 décembre 2010 16 h 48

    La bienveillance gestionnaire: une logique en voie de disparition?

    Je lève mon chapeau aux signataires de cette lettre qui tous les jours se consacrent à aider les plus démunis et jonglent avec l'érosion des ressources sur le terrain alors que les besoins sont si criants.

    Comment peut-on ne pas être indignés devant tant de manque d'empathie et de considération pour des êtres humains dans le besoin?

    Quelques piastres sauvées sur le dos des plus démunis...c'est bien pour le budget d'un CSSS à très court terme...mais ne devrait-on pas plutôt se concentrer sur la prévention ainsi que sur des sources d'économies humainenement et scientifiquement acceptables!

    Ces décisions administratrives vont contribuer à renforcer une réalité de plus en plus documentée sur le plan scientifique que l'on nomme dans la langue de Shakespeare le "inverse care law" (ceux qui éprouvent les plus grand besoins reçoivent moins de services de santé).

    Mais où est passée la bienveillance gestionnaire?

    Christine Loignon
    Chercheure, Université de Sherbrooke