Le premier livre

Cette chronique fut publiée à l'origine dans Le Devoir du samedi 17 novembre 2007. Alors que s'ouvre aujourd'hui le Salon du livre de Montréal, nous vous l'offrons à nouveau dans ce Devoir des écrivains.

En refermant ce journal, vous serez nombreux à vous diriger vers le Salon du livre. J'en suis heureux. Certains s'y rendront avec une liste déjà prête pour y acheter leurs cadeaux de Noël, d'autres pour croiser et rencontrer des auteurs (ils en ont besoin), d'autres pour bouquiner au hasard. Certains achèteront un livre de cuisine, mais un livre de cuisine, ça demeure un livre, tout comme une bédé ou un roman populaire. Un objet de mots et de phrases, un début d'aventure. Voilà ce que devient le livre pour celui ou celle qui s'y abandonne, une façon d'aller en dehors de soi pour plus tard mieux se définir.

Prenons une recette dans un livre de cuisine marocaine, un tajine de poulet au citron confit. Nous sommes loin du spaghetti à la bolognaise (spaghetti meat balls). Cela prend un certain courage que de se lancer dans cette aventure étrangère, d'autant plus que les ingrédients décrits seront parfois mystérieux et inconnus. On y trouvera du cumin et du curcuma, par exemple. Pour peu qu'on soit curieux, ces deux mots ouvriront des mondes inconnus, comme le commerce des épices ou des civilisations méconnues. D'un point de vue historique, la route des épices se confond souvent avec celle de la soie, qui, elle, passe par l'Afghanistan.

Tiens, l'Afghanistan, sujet de toutes les controverses aujourd'hui. En chemin, à partir du texte de la recette, on découvrira peut-être la république de Gênes ou de Venise, les grands chemins des caravanes. Curieux, on fera «Maroc» sur Internet et on découvrira Fez et Marrakech. Plus curieux encore, on lira qu'Elias Canetti a écrit un merveilleux petit livre sur cette ville. Et pour le citron confit, qui ne se vend pas dans tous les supermarchés, on sera bien obligé d'aller au marché Jean-Talon ou dans une épicerie arabe. Dans cette épicerie, on découvrira les olives marocaines, pugnaces et goûteuses, de l'huile d'olive de la Tunisie et de l'eau de rose, on mangera un kebab au léger goût de coriandre, on sera tenté par de véritables arachides avec leur peau rouge, qui n'ont aucun rapport avec les peanuts Planters.

À travers ce texte de recette, pour peu qu'on soit curieux, on pourra explorer un grand pan de l'histoire de l'humanité, qui nous semblera tout à coup plus familière tout simplement parce qu'on la mange. Le livre est ainsi. Il nous mène là où nous n'avons jamais osé rêver aller. Et quand nous acceptons de nous y rendre en compagnie du livre, il nous guide et nous éclaire, nous ouvre les portes. Oui, souvent, il nous trompe. Le livre n'est pas parfait. C'est probablement pour cette raison que les trois grandes religions les plus meurtrières du monde sont appelées «les religions du livre». Le livre est aussi une arme de destruction massive. Mais cela, à force de lire, on l'apprend. Le livre permet de comprendre le mensonge.

Mon premier livre ne fut pas un livre de recettes. Ce fut l'encyclopédie Grolier, que mon père a déjà vendue de porte en porte. Imaginez aujourd'hui un homme honnête et sain d'esprit qui, comme une vendeuse Avon, proposerait à la ménagère la connaissance universelle.

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Je me souviens qu'au début, je feuilletais les lourds volumes, reliés en faux cuir et ornés de fausses dorures, pour les illustrations, un peu comme un ado lit une bédé aujourd'hui. Nous étions avant Playboy, et des tableaux célèbres exhibaient des naissances de sein qui me rendaient tout chose. Surtout, les volumes contenaient des illustrations des pyramides, du Louvre, du Colisée, des animaux bizarres comme des dromadaires et des kangourous. Curieux de comprendre l'existence de la bosse si inconfortable pour le chamelier ou de la poche qui contenait le petit, je lisais le texte. J'apprenais de petits morceaux de l'Égypte, de la France ou de la Rome antique, du désert et de l'Australie, grand pays fondé par des criminels.

Puis, sachant que le livre était un lieu de voyage et d'apprentissage, je me suis mis aux lectures sérieuses, celles de la fiction. Ce fut le prince Éric, puis Bob Morane, romans d'aventures simplistes mais qui m'ouvraient d'autres horizons que ceux de Ville Saint-Michel et d'autres paysages que ceux du mont Royal. Sans jamais avoir quitté mon pays, je me sentais à l'aise à l'étranger, l'étranger étant pour le moment la France, ce qui me mena aux mots «escargot» et «cassoulet», qui me conduisirent plus tard vers des livres de cuisine qui m'apprirent la Bourgogne et le sud-ouest de la France sans que je les aie visités.

Un peu plus sûr de moi et convaincu de pouvoir comprendre le monde (j'étais au collège), je lisais Rabelais, Corneille, Racine et Molière. Ce n'était pas du courage mais de l'obligation. Parce que mes professeurs étaient convaincus qu'ils enseignaient le monde à travers la littérature, ils me convainquaient que les alexandrins n'étaient que des formes anciennes, mais que le discours demeurait actuel. Ils avaient raison. Je ne sais pas qui m'a dit Malraux. J'avais 16 ans. Le Cambodge et la Chine, le Parti communiste, puis la guerre civile en Espagne. Puis vinrent Camus et Sartre comme des enchaînements automatiques, des livres que je comprenais peu mais qui «m'interpellaient», comme disent les gens qui n'ont rien à dire devant cette angoissante interrogation: «Que faisons-nous ici?»

Tranquillement, sans y aller, j'appris à 20 ans Haïti avec Les Comédiens de Graham Greene, et je sais aujourd'hui, parce que j'ai fréquenté ce pays depuis, que ce livre, écrit il y a 50 ans, demeure la meilleure description de ce pays maudit. Puis, j'ai su que je pouvais aller partout sans être un misérable étranger touriste. En Israël avec Amos Oz, en Afghanistan avec Joseph Kessel, en Afrique avec Conrad et Hemingway et à Kamouraska avec Anne Hébert. Le livre, c'est la liberté. Je ne serais pas là dans cette page de journal sans le livre de recettes, le dictionnaire ou le roman que vous allez acheter, j'espère, aujourd'hui.

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Gil Courtemanche -Écrivain et chroniqueur au Devoir

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