Élections de mi-mandat - Vers une victoire républicaine?

Élections de mi-mandat<br />
Photo: Illustration: Christian Tiffet Élections de mi-mandat

Quatre-cent-trente-cinq courses à la Chambre des représentants, 37 au Sénat, 37 à des postes de gouverneurs d'État (qui sont l'équivalent de nos premiers ministres provinciaux au Canada), 155 questions référendaires sur des enjeux comme les impôts, l'avortement et la légalisation de la marijuana, plus de 6000 courses à des sièges dans les législatures d'État et des dizaines d'autres à des postes de maires, de juges et de shérifs: voici le menu des élections américaines de mardi.

Celles-ci ne retiendront pas autant l'attention des Québécois que l'incroyable duel d'il y a deux ans entre Barack Obama et John McCain, mais leur enjeu n'est pourtant pas moins crucial. En effet, elles permettront probablement aux adversaires d'Obama de lui retirer l'essentiel de sa puissance et influenceront à maints égards la relation entre le Canada et les États-Unis.

Fin du règne démocrate au Congrès?


La plupart des sondeurs et experts, dont Nate Silver, Charlie Cook et Stuart Rothenberg, estiment que les républicains seront les grands vainqueurs de ces élections: on leur prédit non seulement des gains à plusieurs postes de gouverneurs d'État (au Tennessee, Kansas, Michigan, etc.), mais aussi une retentissante victoire au Congrès, soit un gain d'une cinquantaine de sièges à la Chambre des représentants et de huit ou neuf sièges au Sénat. Les républicains ont ainsi d'excellentes chances de reprendre le contrôle de la Chambre (ils ont besoin de gagner 39 sièges pour ce faire). Reste à savoir s'ils seront également en mesure d'élire une majorité au Sénat (ils ont besoin de gagner dix sièges).

Tea Party

Jusqu'ici, le Tea Party a peut-être permis d'alimenter la frustration des électeurs à l'égard d'Obama, mais il constitue aussi un couteau à deux tranchants pour les républicains. En effet, plusieurs «chouchous» du Tea Party ayant remporté des primaires républicaines et briguant des sièges au Sénat mardi sont si conservateurs qu'ils font fuir les électeurs indépendants et modérés, au grand bonheur des démocrates.

On sait déjà, par exemple, que Christine O'Donnell (qui s'oppose à l'avortement, au mariage gai et à la masturbation) coûtera probablement un siège aux républicains au Delaware, où il aurait pourtant été possible pour Mike Castle, un républicain modéré, de battre le démocrate Chris Coons. Une situation semblable risque de se produire au Nevada, où le leader de la majorité démocrate au Sénat, Harry Reid, sauvera peut-être sa peau grâce à la nomination républicaine de Sharron Angle, une autre «tea partier» qui effraie plusieurs indépendants et modérés.

Projets en veilleuse

Le retour en force des républicains au Congrès semble toutefois inévitable et placerait Obama dans une situation semblable à celle vécue par Bill Clinton après les élections de 1994. Clinton avait alors dû faire plusieurs concessions aux républicains et accepter de développer le bouclier antimissile, de réformer le département d'État et de renforcer l'embargo sur Cuba. Vu la rancoeur entre les partis et l'atmosphère délétère suscitée par le discours de certains «tea partiers», on peut s'attendre à ce qu'Obama doive, dès la reprise des travaux parlementaires en janvier prochain, renoncer à la plupart de ses grands projets, dont ceux sur l'immigration, l'énergie et l'environnement.

Les républicains auront du mal à abroger la réforme de l'assurance maladie d'Obama: le président pourrait effectivement exercer son droit de veto pour empêcher l'adoption de lois allant dans ce sens, veto que les républicains ne seraient pas assez nombreux pour renverser. Cela dit, le Congrès détient les cordons de la bourse et les républicains, qui ne cachent pas leur inquiétude à propos du déficit fédéral, pourraient tenter de réduire les fonds visant à financer certains programmes prévus dans le cadre de l'Obamacare.

2010, le Canada et le Québec

Les élections de mardi auront aussi d'importantes conséquences pour le Canada et le Québec. Comme l'explique Colin Robertson, ancien ministre du secrétariat de la Représentation à l'ambassade du Canada à Washington, le meilleur moyen dont les gouvernements fédéral et provinciaux disposent pour promouvoir leurs intérêts à Washington est de développer un réseau d'alliés parmi les représentants, sénateurs et gouverneurs élus à proximité de la frontière, qui démontrent un intérêt à l'égard du Canada ou qui partagent la vision d'Ottawa ou de Québec sur les enjeux des relations canado-américaines.

À ce titre, le scrutin de mardi nécessitera un réexamen de l'état des forces politiques un peu partout aux États-Unis, pour identifier ceux et celles qui, parmi les dizaines de nouveaux élus, pourraient représenter des alliés (ou non).

Dans le cas du Québec, il s'agira, par exemple, de voir si les nouveaux gouverneurs de l'État de New York (possiblement le démocrate Andrew Cuomo), du Vermont (difficile de savoir qui gagnera entre le républicain Brian Dubie et le démocrate Peter Shumlin), du Maine (le «tea partier» Paul LePage?) et du Massachusetts (le démocrate Deval Patrick perdra-t-il son siège?) pourraient joindre leurs voix à la nôtre pour inciter Washington à reconnaître (un jour!) l'hydroélectricité comme une source d'énergie verte et à poursuivre le projet d'un train à «grande vitesse» entre Montréal, Boston et New York.

De manière plus générale, le retour des républicains au Congrès pourrait engendrer de nouvelles frictions entre le Canada et les États-Unis sur la sécurité à la frontière. Mais il signifiera aussi que des partisans du libre-échange, comme David Dreier (Californie) et David Camp (Michigan), remplaceront des législateurs plus protectionnistes, comme Louise Slaughter (New York) et Sander Levin (Michigan), à la tête des commissions permanentes de la Chambre, ce qui réduira, en principe, la tendance du Congrès à envisager l'adoption de mesures comme la fameuse clause «Buy American» votée l'an dernier sous la férule démocrate. Ces élections sont ainsi d'une grande importance pour nous; raison de plus, peut-être, pour regarder le «spectacle» électoral que nous proposeront divers réseaux de télé, avec leurs cartes électorales interactives et leurs analystes en version holographique qui ne sont pas sans rappeler les meilleurs films de science-fiction.

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Frédérick Gagnon - Directeur de l'Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques et professeur de science politique à l'Université du Québec à Montréal.