Élections de mi-mandat - Le Tea Party, un trait de culture américaine

Expression des voix conservatrices dissidentes, le Tea Party a le vent dans les voiles pour troubler les élections de la semaine prochaine.<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Joshua Lott Expression des voix conservatrices dissidentes, le Tea Party a le vent dans les voiles pour troubler les élections de la semaine prochaine.

Alors que la campagne des élections de mi-mandat aux États-Unis entre dans sa phase finale, l'émergence du phénomène Tea Party dans la rue et dans les urnes déconcerte nombre d'observateurs. Tour à tour démonisés comme représentant de l'extrême droite religieuse et bigote, comme un phénomène résultant de la crise économique et du taux de chômage de 10 % qui l'accompagne, ou plus simplement encore comme une excroissance populiste et radicalisée du Parti républicain, le Tea Party et sa principale figure de proue, Sarah Palin, surprennent par la vigueur de leur campagne et le succès des candidats qu'ils appuient contre ceux des grands partis établis.

Ces derniers pensaient pouvoir compter sans Sarah Palin et ses alliés, mais ont dû rapidement déchanter. Si ses interventions lors de la campagne présidentielle sur nombre de sujets ont démontré une ignorance et une incohérence manifestes, elles semblent aujourd'hui exprimer le zeitgest (état d'esprit) d'une partie de la population américaine, anxieuse de trouver des réponses simples à des problèmes complexes.

Comment alors interpréter ce phénomène, incarné par des figures complètement nouvelles dans le paysage politique américain, mais dont l'histoire semble pourtant bien ancrée dans les traditions de ce pays? Car il est facile d'exagérer l'ampleur et l'impact du Tea Party en l'envisageant comme une façon inédite et irrationnelle de faire de la politique. Les données factuelles témoignent d'une tout autre réalité.

Peur du changement

Tout d'abord, le Tea Party s'inscrit dans la continuité historique du conservatisme américain. Les «Tea Partiers» sont essentiellement des Blancs, majoritairement républicains et conservateurs, quoique minoritaires dans l'ensemble de l'électorat et au sein de l'électorat républicain lui-même (Lydia Saad, Tea Partiers are Fairly Mainstream in their Demographics, Gallup, 5 avril 2010; Robert P. Jones et Daniel Cox, Religion and the Tea Party in the 2010 Election, Public Religion Research Institute, octobre 2010).

Ils ne présentent pas de différences fondamentales par rapport à l'ensemble des Américains quant aux indicateurs socio-économiques, à leur degré de scolarité et même à leur répartition selon le sexe, attirant un nombre de femmes dans une proportion semblable à la moyenne nationale (même si elles paraissent plus nombreuses qu'avant à briguer des sièges). Nous avons donc affaire à une minorité active, de droite, qui exprime haut et fort la peur du changement d'une partie des classes moyennes qui ont peur d'être déclassées à la suite de la crise économique.

Il est intéressant de noter que la plupart d'entre eux se présentent comme de simples citoyens, qui en sont à leur première participation en politique. Quoique le Tea Party ait certes attiré dans son sillage le soutien de groupuscules radicaux, nous sommes tout de même loin ici de cette vaste et dangereuse cabale protofasciste d'arriérés menaçant la démocratie américaine que l'on présente souvent en se référant à eux.

Diverses tendances


Par ailleurs, le Tea Party, comme beaucoup de regroupements ad hoc, est un mouvement de protestation qui n'est pas idéologiquement homogène. À l'instar de la droite américaine, il reflète la convergence de diverses tendances dont la cohabitation s'articule autour d'intérêts et, surtout, d'antagonismes communs. Ces antagonismes, quoique très généraux, n'en sont pas moins identifiables et situent le Tea Party non pas en rupture, mais dans la continuité des mouvements conservateurs qui, aux États-Unis, prennent la parole par le truchement de coalitions hétérogènes rassemblées autour de dogmes établis.

Ainsi, l'antiétatisme du Tea Party, cette méfiance séculaire envers l'extension des prérogatives de l'État, et plus généralement envers l'emprise réelle ou appréhendée de tout pouvoir bureaucratique sur les libertés individuelles, a trouvé dans la contestation du plan de sauvetage financier du président Obama son expression la plus achevée.

Corollaire de cette affirmation des prérogatives des individus par rapport à l'État, vivace depuis l'époque coloniale et partagée parfois même par la gauche américaine, l'antiétatisme est la matrice doctrinale du Tea Party, bien davantage que le conservatisme moral ou religieux auquel adhéreraient pourtant plus de la moitié des Tea Partiers. Prédominent donc largement dans la rhétorique des Tea Partiers les thèmes de la lutte contre la bureaucratisation, la préoccupation pour le déficit (abyssal) de l'État fédéral, de même que l'opposition à l'extension des pouvoirs de celui-ci dans la sphère sociale et économique.

Anti-intellectualisme

Grand cas est fait du populisme du Tea Party, lequel tente d'opposer le sens commun de l'humble citoyen et de celui des élites. Cette colère n'est toutefois pas uniformément dirigée contre l'establishment, comme on a pu le dire. Elle vise beaucoup moins Wall Street et les élites économiques que la classe politique de Washington, et surtout les élites intellectuelles, vues comme déconnectées des préoccupations des humbles citoyens. L'anti-intellectualisme, lui aussi l'une des constantes les plus durables de la culture américaine («older than our national identity», comme disait l'historien Richard Hofstadter), se retrouve aisément dans la rhétorique d'une Sarah Palin ou d'un Glenn Beck. Ces derniers se comparent aisément, plus d'un demi-siècle après, à un Barry Goldwater, critique violent des libéraux qui ne comprennent pas que «the answers to America's problems are simple».

Trait de culture


Le Tea Party, comme son nom l'indique, veut aussi renouer avec les mythes fondateurs du nationalisme américain. Il se réfère à un âge d'or imprécis, principalement à l'idéal jeffersonien des XVIIIe et XIXe siècles, celui de l'État minimal, du libéralisme classique, mais aussi de la foi dans les vertus du peuple, héritée de la Révolution et de l'esprit de frontière. Depuis deux siècles, cette conception civique de la nation coexiste en Amérique avec une autre conception plus ethnique de la nation, qu'incarnent aussi les Tea Partiers, avec leurs nombreuses positions musclées sur l'immigration et leur rejet du cosmopolitisme libéral. Qu'il ait réellement existé ou non, c'est d'un monde façonné par ces idéaux dont les Tea Partiers se sentent privés, alimentant ce message d'aliénation, du pays «à reconquérir» qui leur est typique.

Ce sentiment avait été saisi par Daniel Bell, qui qualifiait dès 1962 de «dispossessed» les militants de la droite populaire, alors en ébullition. Ces derniers, tout comme les Tea Partiers aujourd'hui, étaient déçus de huit ans de présidence républicaine sous Eisenhower, en laquelle ils avaient investi nombre d'espoirs. Tout comme celle d'Obama en 2008, l'élection de John F. Kennedy en 1960 leur permit de libérer une colère longuement contenue. Pendant quelques années, cette «radical right» qui s'incarnait dans des organisations comme la John Birch Society, fit les manchettes, jusqu'à ce que le mouvement finisse par s'épuiser graduellement. Aujourd'hui, à la faveur du désarroi ressenti par de nombreux Américains, le Tea Party reprend le flambeau de la contestation!

Expression des voix conservatrices dissidentes, le Tea Party a le vent dans les voiles pour troubler les élections de la semaine prochaine. Mais quelle qu'en soit l'issue, ces traits constitutifs du conservatisme américain ne disparaîtront pas de sitôt: ils forment un élément durable de la culture américaine.
3 commentaires
  • Pierre Calvé - Abonné 29 octobre 2010 12 h 16

    Élections de mi-mandat - Le Tea Party, un trait de culture américaine

    Excellent article, qui présente enfin une vision éclairée et équilibrée du phénomène Tea Party. Toutes mes félicitations aux auteurs.
    Pierre Calvé
    Gatineau Qc

  • JSDionne - Inscrit 30 octobre 2010 12 h 03

    Zeitgest ??

    Petite erreur de l'auteur. Le Zeigeist et non le zeigest, un de mes mots préférés qui n'a pas d'équivalent en français, ne signifie pas "l'état d'esprit" mais bien "l'esprit du temps".
    pour référence:
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Zeitgeist

  • Alexandre Dionne - Inscrit 1 novembre 2010 08 h 49

    Merci à la rigueur d'Hubert Villeneuve et de Mme Cohen, et pour la hauteur de l'éclairage.

    Toutefois, j'ai entendu une collection de citations des Tea Partiers ce matin même à la radio qui me mettent d'accord avec l'animateur, car elles font plutôt froid dans le dos !

    Le Tea Part n'est peut-être pas « protofasciste », étant donné qu'il se rattache à l'héritage que restituent avec force les auteurs, et si tant est que cette expression ait un sens, mais je perçois un dérapage notable à certains égards, et non qu'avec le « bon goût » (malheureusement, je n'ai pas la mémoire des énoncés cités, mais certains étaient particulièrement vicieux dans le contexte de la présidence d'Otama.... et en tous les cas pour une grande démocratie occidentale !).... Tiens, ça me revient : l'abolition des droits civiques pour les Afro-Américains, retour à 1962 commentait-on ce matin !

    Une nouvelle Guerre de Sécession tant qu'à y être ?!