Enfants-soldats - Petits guerriers à l'enfance arrachée

Imaginez-vous à flanc de colline, dans la tourmente et la confusion de la guerre, imaginez, derrière vous, une marée d'innocents que votre devoir, votre honneur, vos ordres et votre éthique vous commandent de protéger. Votre arme à la main, vous êtes prêts à attaquer. Du sommet de la colline, droit devant vous, émerge un groupe de soldats rebelles en maraude, armés de carabines et de machettes. Vous soulevez votre arme et vous braquez le viseur grossissant sur le chef.

Avec stupeur, vous vous rendez compte que le soldat n'est ni un homme ni un professionnel, et que, du point de vue de l'âge, de la force, de la formation et de la compréhension, il n'est pas votre égal. C'est un enfant, habillé des vestiges en lambeaux d'un uniforme militaire, suivi par des dizaines d'autres enfants.

Devant ce spectacle, vous vous revoyez soudain à l'âge de dix ans, en train de jouer à la guerre dans les bois. Pendant une fraction de seconde, vous vous transportez dans le monde de l'enfance, avec son imagination, ses merveilles, son potentiel. Et, au cours de cette fraction de seconde, vous devez décider de votre sort, mais aussi du sort des villageois placés sous votre protection et de celui des enfants qui foncent vers vous. Ce garçon qui brandit son arme, devez-vous le traiter comme un soldat ou comme un enfant? [...]

Dilemme éthique

J'ai été soldat. Casque bleu. Général. Il y a des années, je me suis trouvé au milieu des cadavres d'un massacre humain qui n'avait d'égal que les plus horribles inventions de Dante. Dans ma psyché, grâce à un recours constant à la psychothérapie et aux médicaments, les odeurs, les visions et les terribles cris d'agonie du Rwanda ne forment plus qu'un rugissement sourd.

Mais aucune intervention comparable ne m'a affranchi du dilemme éthique auquel j'ai trop souvent été confronté pendant la catastrophique période d'inhumanité qu'a connue le Rwanda. [...] Le rebelle sur la colline était-il un soldat ou un enfant? Agissait-il de son plein gré? Était-il contraint ou endoctriné? L'enfant qui braque une arme sur votre poitrine est-il encore un enfant? Dans les yeux grands ouverts et brillants de ces enfants-soldats, on lisait la souffrance, l'angoisse, la peur et la haine. Qu'avaient-ils donc vu, ces enfants? Quelles séquelles leurs âmes avaient-elles subies? [...]

L'existence même des enfants-soldats peut vous paraître inimaginable. Lorsque j'en ai rencontré pour la première fois, j'ai moi aussi été sidéré qu'on puisse abuser de l'enfance de façon si éhontée. Et pourtant, la réalité de nombreux chefs de bande et de rebelles, voire de certains gouvernements nationaux, c'est que l'enfant-soldat est le système d'armes le plus complet de tout l'arsenal des machines de guerre. Dans plus de trente ans de conflits sur la planète, les enfants-soldats, qui n'exigent qu'une technologie limitée et des frais de subsistance minimes, possèdent une polyvalence inégalée dans toutes les facettes des combats de faible intensité et se montrent volontiers capables de barbarie; ils sont l'arme de choix des gouvernements comme des acteurs non gouvernementaux. L'homme a ainsi créé l'arme humaine suprême, bon marché, facilement remplaçable et pourtant raffinée, au prix de l'avenir de l'humanité: ses enfants. [...]

Les enfants sont vulnérables et faciles à attraper, un peu comme des menés dans un lac, en particulier là où les familles sont détruites par la famine, les épidémies, le sida, les factions en guerre. Ils forment une armée anonyme et renouvelable à volonté. [...]

Des mutants?

Les enfants servent de combattants, d'appâts dans les embuscades et de chair à canon. Ils sont légers et faciles à transporter, mais leur poids est suffisant pour provoquer l'explosion des mines antipersonnel. Les adultes peuvent donc passer en toute sécurité dans leur sillage.

À l'heure actuelle, il y a sur terre des enfants privés de jeunesse, de mondes imaginaires, de joie, d'amour, de chaleur humaine. Ce ne sont pas vraiment des enfants, sinon au sens biologique du terme. Mais, bien sûr, ce sont quand même des enfants, non? Les conflits, la pauvreté abjecte et l'abandon auraient-ils fait d'eux des mutants, ni enfants ni adultes? Une catégorie d'êtres à part ne correspondant à aucune définition de ce que, au fil de milliers d'années de civilisation, on a appelé l'«enfance»?

De quoi l'humanité a-t-elle donc accouché? Qu'avons-nous permis par notre inaction? Dans des contrées pas si lointaines subsistent des centaines de milliers d'êtres humains qui ont la forme d'enfants, mais qu'on a dépossédés de l'esprit, de l'innocence, de l'essence même de l'enfance.

***

Roméo A. Dallaire - Sénateur
5 commentaires
  • Rodrigue Tremblay - Inscrit 28 octobre 2010 08 h 03

    Précision

    Enfant-soldat: 14 ans et moins

    Khadr a été arrêté à 15 ans et 10 mois

  • Gilbert Talbot - Abonné 28 octobre 2010 11 h 21

    @Rodrigue Tremblay

    Vous avez déjà fait ce commentaire, mais on vous a répondu que pour l'ONU est considéré un enfant-soldat celui qu celle qui a moins de dix-huit ans. J'aimerais bien qu'on m'éclaire sur ce point.

  • Gilbert Talbot - Abonné 28 octobre 2010 11 h 39

    Texte de la Convention relative aus droit de l'enfant. @Rodrigue Tremblay

    Voici le texte de la Convention des Nations unies relative aux droits de l'enfant qui confirme que Omar Kadr était bien un enfant-soldat. Le Canada et les USA ont entériné cette convention.

    Convention relative aux droits de l'enfant
    Adoptée et ouverte à la signature, ratification et adhésion par l'Assemblée générale dans sa résolution 44/25 du 20 novembre 1989
    Entrée en vigueur le 2 septembre 1990, conformément à l'article 49


    Article premier
    
Au sens de la présente Convention, un enfant s'entend de tout être humain âgé de moins de dix-huit ans, sauf si la majorité est atteinte plus tôt en vertu de la législation qui lui est applicable.

  • Pierre Rousseau - Abonné 28 octobre 2010 19 h 07

    Enfant Soldat

    Selon l'UNICEF:
    Législation : en 2002, le Protocole facultatif à la Convention relative aux droits de l’enfant (CDE) concernant l’implication d’enfants dans les conflits armés est entré en vigueur. Il prohibe la participation d’enfants de moins de 18 ans à des hostilités, en relevant l’âge minimal (15 ans) préalablement fixé par la CDE et les Conventions de Genève de 1949 et leurs Protocoles additionnels de 1977. De même qu’il impose aux États parties de relever à 18 ans l’âge du recrutement obligatoire et de la participation directe aux hostilités, le Protocole facultatif exige d’eux qu’ils relèvent l’âge minimal du recrutement volontaire, actuellement fixé à 15 ans.

    Définition
    Aux fins des programmes de désarmement, démobilisation et réinsertion, l’UNICEF définit l’enfant soldat comme tout enfant – garçon ou fille – de moins de 18 ans, qui est intégré à une force armée ou à un groupe armé régulier ou irrégulier quelconque, pour y remplir des fonctions de tous types, y compris, mais non exclusivement celles de cuisinier, porteur, planton, et toute personne accompagnant les groupes de ce type à l’exclusion des parents proches, ce qui inclut les filles et les garçons recrutés aux fins de rapports sexuels forcés et/ou de mariage forcé. On voit que la définition ne s’applique pas uniquement à un enfant qui porte ou a porté des armes (basé sur les « Principes et meilleures pratiques du Cap », 1997)

  • Rossette - Inscrit 29 octobre 2010 00 h 49

    C’est un monde cruel

    Je suis toujours accablé d'entendre de telles histoires même si je sais que ce genre de phénomène se passe partout dans le monde. On entend à peine des nouvelles sur des enfants qui se font torturer et tuer dans ces guerres ridicules. Cela pose de nombreuses questions sur les aspects des droits de l'humanité, les informations fausses que les médias nous fournissent et ainsi de suite. Par contre, ce qui me frustre le plus est le fait que les politiciens couronnés dans leurs beaux sièges au Parlement insultent l'intellect publique en essayant de mentir à tous qu’ils sont impliqués dans le domaine de l’humanitarisme . Bien sûre, il est dans leur intérêt de participer dans des guerres pour des raisons égoïstes mais lorsque ça concerne le bien être de la société, ils tournent leur dos à ce sujet.

    Ces pauvres enfants n’ont pas le choix que de prendre l’arme et de devenir des mutants. Ceci dit, je soutiens complètement le point de M. Dallaire sur le fait qu’on a arraché l’enfance de ces êtres humains très fragiles. Enfin bref, notre avenir dépend de ces enfants alors il faut agir pour leur bien.