Omar Khadr - L'enfant-soldat mort-né

Omar Khadr, lors de son procès mardi à la base militaire américaine de Guantánamo.<br />
Photo: Agence Reuters Janet Hamlin Omar Khadr, lors de son procès mardi à la base militaire américaine de Guantánamo.

«Une seule injustice, un seul crime, une seule illégalité, surtout si elle est officiellement enregistrée, confirmée, une seule injure à l'humanité, une seule injure à la justice, et au droit surtout si elle est universellement, légalement, nationalement, commodément acceptée, un seul crime rompt et suffit à rompre tout le pacte social, tout le contrat social, une seule forfaiture, un seul déshonneur suffit à perdre, d'honneur, à déshonorer tout un peuple.» — Charles Péguy, Notre jeunesse

Lorsque j'ai appris par les médias qu'Omar Khadr s'était résolu à négocier une reconnaissance de culpabilité, et par la suite, que ces négociations avaient abouti à ce qu'il admette sa culpabilité à tous les chefs d'accusation, j'ai été incapable de retenir les quelques larmes qui ont survécu à mon cynisme, et qui témoignaient dans leur sillon de l'indicible honte — collective, sociale, principielle — qui m'avait envahi.

L'affaire Khadr a été un échec total — à un tel point qu'on doit même se demander s'il y a eu ne serait-ce que le commencement d'une affaire, quelque chose comme le début d'une mobilisation de l'espace public autour d'une question pourtant tellement évidente qu'on se demande comment on a pu l'occulter autant, à savoir: peut-on répudier la justice pour combattre le mal?

Cette question — la seule qui soit d'intérêt —, c'est essentiellement la même qui avait secoué et divisé la France de la fin du XIXe siècle, lors du procès du capitaine Alfred Dreyfus. Officier — de confession juive — dans l'armée française, Dreyfus avait alors été accusé d'espionnage pour le compte de l'armée allemande, alors que la France tout entière peinait à digérer l'humiliation de la défaite cuisante subie en 1870 contre la Prusse de Bismarck et qu'une vague d'antisémitisme balayait le pays.

Gracié malgré son innocence

Dreyfus fut d'abord condamné, mais on se rend rapidement compte, par la suite, que la preuve a été manipulée et que son innocence ne fait aucun doute. Mais pour certains, il fallait trouver une tête de Turc, un bouc émissaire qui pourrait expier la honte collective d'avoir perdu d'un seul coup la face et l'Alsace. Sa culpabilité a donc été confirmée, il fut destitué et fut finalement envoyé sur une île de Guyane pour y purger sa peine, jusqu'à ce qu'il accepte, ultimement, après plusieurs années de lutte, la grâce présidentielle, par laquelle il a été «réhabilité».

En acceptant d'être gracié malgré son innocence, Dreyfus avait en quelque sorte — un peu comme Khadr, avec sa reconnaissance de culpabilité — troqué sa liberté contre son honneur, ce qui avait fait dire à Charles Péguy, grand auteur oublié de l'époque et dreyfusiste de la première heure: «Nous fussions morts pour Dreyfus. Dreyfus n'est point mort pour Dreyfus.»

Quid, de Khadr?

Personne ne serait mort pour Khadr, pourquoi Khadr serait-il mort pour Khadr?

«Nobody cares about me», répétait-il à qui s'arrêtait pour l'écouter, selon ce que rapporte le récent documentaire Vous n'aimez pas la vérité. On ne saurait mieux dire...

Fait divers?

Khadr — l'affaire — aurait dû naître en poussant comme le nouveau-né le cri guttural d'une existence qui souffre d'être aussi dérangeante, mais elle aura finalement été confinée au rang de fait divers, du moins dans l'opinion publique. Elle est venue au monde mort-née.

Car jamais le questionnement — pourtant fondamental, crucial, politiquement vital — n'a été engagé, jamais on ne s'est posé, avec tout le sérieux auquel une telle affaire aurait dû nous convier, la question qui la traversait d'un bout à l'autre: la raison d'État peut-elle commander la suspension des principes politiques et juridiques qui fondent notre contrat social?

J'accuse

Alors, comme Zola — son autorité et sa notoriété en moins —, à mon tour, j'accuse.

- J'accuse le gouvernement conservateur de Stephen Harper d'avoir refusé de rapatrier Omar Khadr, malgré le fait qu'on avait bafoué tous ses droits, de l'habeas corpus au droit d'être représenté par un avocat, et en dépit du fait qu'il était ce qu'on appelle en droit international un enfant-soldat.

- J'accuse le Canada et les États-Unis d'avoir violé la Convention relative aux droits de l'enfant des Nations unies, que le Canada a pourtant ratifiée, et dont il avait été, à une époque qui doit forcément être lointaine, l'un des architectes.

- J'accuse le gouvernement américain de George W. Bush, puis celui de Barack Obama, d'avoir érigé — et maintenu — à Guantánamo une prison qui est le seul endroit officiellement institué en Occident où le droit est suspendu de façon permanente et où l'état d'exception est devenu la norme.

- J'accuse la population canadienne d'indifférence crasse à l'égard du sort qui aura été réservé à l'un de ses citoyens et d'insouciance à défendre les valeurs qui fondent prétendument l'État canadien et dont on saisit aujourd'hui bien mieux la fragilité et la mièvrerie.

- Je m'accuse enfin moi-même de n'avoir rien fait pour participer à cette affaire, sinon d'écrire une maigre lettre d'opinion. Je ne fus point mort pour Khadr.

Il n'en demeure pas moins que je n'ai jamais pensé qu'un jour je pourrais avoir aussi honte d'être Canadien.

***

Jules Lacoste - Gatineau
20 commentaires
  • Socrate - Inscrit 28 octobre 2010 05 h 17

    pilate

    Qu'est-ce que la vérité? Ponce Pilate

  • Socrate - Inscrit 28 octobre 2010 05 h 41

    hérode

    Ponce Pilate renvoya Omar chez Hérode Ignatieff qui voulait l'interroger lui aussi. Aussitôt le coq chanta.

  • Socrate - Inscrit 28 octobre 2010 05 h 44

    gros kaderre

    Relâche-nous Barabbas. Le Gros Kaderre. Aussitôt le coq chanta.

  • Socrate - Inscrit 28 octobre 2010 05 h 55

    César

    Les choeurs
    - Relâche-nous Barabbas! Aussitôt le coq chanta.

    Les curés libéraux
    - Si tu ne relâches pas Barabbas, tu es pas l'ami de César.

    Pilate leur relâcha Barabbas et le coq chanta une dernière fois.

  • Christian Feuillette - Inscrit 28 octobre 2010 06 h 06

    La honte, jusqu'à la lie

    Bien dit! Le pari de S. Harper depuis le début, c'est que la majorité des Canadiens (et la totalité de son électorat) se fichent éperdument du droit et de la justice dans toute cette affaire. Le jeune Khadr est un terroriste, point! À ce titre, il n'inspire donc aucune sympathie, et tant mieux s'il croupit dans une sordide geôle américaine. Je suis persuadé que c'est par simple opportunisme électoraliste que le chef conservateur a maintenu ici la ligne dure, et va continuer à le faire jusqu'à l'absurde. J'ai bien hâte de savoir si le soi-disant accord, qui a poussé Khadr, contre sa volonté, à plaider coupable (et selon lequel il devrait être rapatrié au Canada dans un an) va être respecté du côté canadien.
    Et tant pis pour le droit et la justice, et la cause des enfants-soldats dans le monde! En tant que citoyens fiers des valeurs canadiennes traditionnelles de solidarité et de générosité, nous n'avons d'autre choix, pour l'instant, que de boire le calice de la honte, jusqu'à la lie.

    Christian Feuillette
    Montréal