Le conservatisme à la Harper

Si le conservatisme canadien était, il y a peu, dans la lignée intellectuelle des mouvances de centre droit, il est avec Stephen Harper résolument à droite, plus proche des neo-cons américains que de la tradition tory.<br />
Photo: Agence Reuters Chris Wattie Si le conservatisme canadien était, il y a peu, dans la lignée intellectuelle des mouvances de centre droit, il est avec Stephen Harper résolument à droite, plus proche des neo-cons américains que de la tradition tory.

Je soutiens dans ce livre l'idée que les conservateurs d'aujourd'hui sont en réalité des réformistes, voire des révolutionnaires. L'une des thèses de ce livre est que si le conservatisme est par définition sceptique quant aux réformes morales et politiques, lui préférant le poids des traditions, les conservateurs de Stephen Harper ont voulu modifier l'organisation politique et sociale du pays, en radicalisant des valeurs et des principes qui ont toujours été présents au Canada, mais qui n'ont jamais été revendiqués aussi clairement et avec une telle force.

Si le conservatisme canadien était, il y a peu, dans la lignée intellectuelle des mouvances de centre droit, il est aujourd'hui résolument à droite, plus proche des neo-cons américains que de la tradition tory, représentée notamment par Joe Clark.

Les conservateurs d'autrefois pensaient en termes de stabilité. Ceux d'aujourd'hui ne rêvent que de changements, pour revenir à un passé lointain idéalisé, peut-être, mais leur but est tout de même de réviser entièrement l'organisation et les lignes directrices du pays. Ils lutteront bec et ongles pour leurs principes, qu'ils veulent implanter de manière permanente dans notre société.

Une telle chose est inacceptable, car elle met sérieusement en cause ce qui rend possible une démocratie. C'est la raison principale pour laquelle le combat contre les conservateurs doit procéder par une analyse en profondeur de leurs intentions avouées et de leurs motivations. Pour protéger nos institutions et maintenir un État pluraliste et démocratique, il faut comprendre ce qui nous menace aujourd'hui. [...]

Philosophe militant

Il n'est pas rare d'entendre les journalistes, les politiciens, les gens d'un peu partout pester contre le gouvernement conservateur. La plupart des citoyens se sentent toutefois démunis lorsque vient le temps de passer de la parole aux gestes, un peu comme si la présence des conservateurs au pouvoir était une calamité inévitable. Or, leur arrivée au gouvernement n'a rien d'une catastrophe naturelle. S'ils ont gagné, ils peuvent perdre.

L'action politique et toute forme de militantisme demandent un minimum de concertation, laquelle exige de savoir pourquoi nous nous opposons à telle ou telle décision du gouvernement et ce que cette dernière signifie exactement. La philosophie politique peut contribuer à un tel travail. Si l'obscurantisme est l'arme du démagogue, la clarté est celle du philosophe militant. Une bonne part du travail des philosophes est de mettre de l'ordre dans notre compréhension du monde.

Nous sommes bombardés d'informations sur une foule de sujets qui nous choquent ou nous dérangent, mais devant lesquels nous restons perplexes ou désabusés. Nous sommes alors comme des enfants incapables de dénouer les lacets de leurs souliers. Philosopher, si l'exercice est réussi, consiste, entre autres, à défaire des noeuds, à tenter de comprendre pour surmonter le sentiment d'impuissance et être ensuite capable d'agir. [...]

Réformes et projets de loi


Les conservateurs ne sont pas des réalistes au sens strict. Ils sont pragmatiques, ce qui est différent. Ils veulent faire en sorte que leurs idées et leurs valeurs soient partout présentes et dominantes, même si cela demande de la patience. Ils sont pressés, mais ils veulent par-dessus tout s'assurer d'une influence durable de leur gouvernement. Ce ne sont pas des rêveurs: ils possèdent une vision claire de ce qu'ils veulent et de ce qu'ils sont capables de faire en quelques années à la tête du pays.

Dans cette optique, rechercher le pouvoir pour le pouvoir n'est pas intéressant pour eux. Le mieux est de créer, peu à peu, les conditions favorables à l'adoption de politiques qui auraient été inconcevables il y a quelques années à peine. Comment? En multipliant les réformes et les projets de loi. Plus les opposants au conservatisme auront de pain sur la planche, plus vite ils s'épuiseront, voire lutteront les uns contre les autres. Petit à petit, le conservatisme à la Harper fera son nid. D'où l'importance pour notre société de ne pas y mettre tous ses oeufs. D'où l'importance d'un peu de recul pour être capable d'une réflexion critique et constructive.

Pour bon nombre d'entre nous, la morale encadre la compréhension du monde politique. On peut s'opposer à cette vision des choses et juger la politique indépendante de la morale. Une telle conception se défend tout à fait, car il peut être dangereux de moraliser la politique ou, pour le dire autrement, d'utiliser la politique pour faire la morale aux autres. Par exemple, personne ne veut qu'un gouvernement lui dicte ce qu'il doit penser ou dire. Mais la morale ne se réduit pas au moralisme. La morale, ce sont aussi des principes d'équité dont nous avons besoin pour vivre ensemble.

Nous retrouvons ces principes dans les livres de philosophie politique, bien sûr, mais aussi, et surtout, dans notre vie de tous les jours, dans nos règles de société, implicites ou explicites. Nous savons que nous y tenons parce que nous sommes dégoûtés par le comportement malhonnête de telle ou telle personne, ou parce que nous sommes révoltés par les décisions administratives d'une grande compagnie, sans égard pour ses employés. Si nous ne comprenons pas toujours pourquoi, nous sentons que quelque chose ne va pas ou n'est pas acceptable lorsque nous sommes confrontés à des injustices. Nos intuitions, qui sont souvent justes, ne suffisent pas toujours à ce que nous nous respections mutuellement, mais il faut être autiste ou quelque chose de semblable pour ignorer les règles de base du vivre-ensemble. Nous connaissons ces principes et nous y tenons, car ils nous sont rappelés par des inconnus ou par nos proches, par les journalistes, par les intellectuels ou encore par les acteurs politiques.

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La Librairie Olivieri organise une causerie sur ce livre ce soir, à 19h.

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Nous publions des extraits de Contre Harper. Bref traité philosophique sur la révolution conservatrice (Éditions du Boréal) dont le lancement a lieu ce soir.

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4 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 25 octobre 2010 09 h 40

    Le Canada

    Élu démocratiquement, le gouvernement Harper représente la pensée d'une majorité de canadiens. La démocratie, faut vivre avec. Ne l'oublions pas,nous avons le privilège de rester dans le «plusse meilleur» pays du monde.

  • France Marcotte - Inscrite 25 octobre 2010 10 h 37

    Allo j'écoute!

    Le métier de philosophe militant, à la lumière de ce qu'en dit ici avec éloquence C.Nadeau, serait de plus en plus utile pour qu'on s'y retrouve dans ces vagues d'informations qui nous submergent et dans lesquelles on perd un temps fou à ne pas perdre le nord sans vraiment y parvenir. Le problème c'est que les philosophes militants ne sont pas légion et en général on sent les philosophes peu accessibles, tout isolés qu'ils sont dans leur lieu de recherche hors du temps, pour éviter la contamination de leurs idées. Mais il est temps que ça change. Quel emploi les penseurs font-ils par exemple des nouvelles technologies, ne peut-on imaginer une façon de les rejoindre facilement pour les consulter quand on se sent comme des chattes ne retrouvant pas leurs petits dans les labyrinthes des idées qui courent . À quand une ligne SOS philosophe?

  • Pierre Rousseau - Abonné 25 octobre 2010 11 h 12

    Démocratie????

    Il est aberrant de voir des gens prétendre que c'est démocratique qu'un gouvernement change les politiques majeures d'un pays avec seulement 37% de soutien des électeurs qui ont voté aux denrières élections. Il faut vraiment être une autruche avec la tête dans le sable pour ne pas comprendre que les 3 autres partis politiques représentent généralement la philosophie politique de la grande majorité des Canadiens, plutôt au centre, avec plus de 63% des votes enregistrés.

    Les néo-cons n'ont pas le mandat de changer ce pays à leur image car c'est justement anti-démocratique mais il faut admettre qu'ils ont eu le loisir de le faire grâce à l'insignifiance de l'opposition officielle et au manque de jugement politique des 3 partis d'opposition qui préfèrent penser en terme de leurs chances de gagner des sièges aux prochaines élections plutôt qu'au bien-être de ce pays sans bon sens!