Octobre 70 - Notre part de responsabilité

Ayant été arrêtée et emprisonnée pendant 51 jours, en octobre, novembre et décembre 1970, j'ai été tentée comme plusieurs ou de témoigner de mon expérience, ou d'élaborer une énième analyse critique de ladite fameuse crise. Devant l'actuelle avalanche de tels récits et examens, j'ai perdu le goût de rajouter mon grain de sel.

Je me suis néanmoins penchée autrement sur le phénomène pour arriver à une conclusion déjà exposée il y a dix ans, dans un numéro de L'Action nationale (octobre 2000) sous le titre «De Londres à Ottawa, le terrorisme d'État dans l'histoire du Québec», à savoir que la répression de la volonté d'existence autonome de ma nation par des moyens démesurés, compte tenu du rapport des forces en présence, n'était pas un accident de parcours dans cette histoire, mais une constante. Il suffit de se rappeler coup sur coup 1810, 1837-1838, 1870-1885, 1918, pour en prendre conscience.

J'ai donc cherché à comprendre ce qui, dans la répétition du phénomène, dans sa variante de 1970, était directement lié au détournement du projet de libération nationale tel qu'amorcé au tournant des années 1950-1960 au profit d'un réaménagement des relations entre le Canada et le Québec, basé sur un partage différent des pouvoirs. Détournement lié à la crainte des élites tant québécoises que canadiennes que se produise le changement radical de la société québécoise visé par le mouvement indépendantiste.

Car il s'agit bien de cela. Ce n'est pas le peuple qui d'emblée a eu peur du FLQ, mais bel et bien tous les détenteurs d'un quelconque pouvoir dans un domaine ou l'autre de notre société. Puisqu'aussi bien, le projet d'indépendance du Québec est un projet révolutionnaire, doit-il être réalisé pacifiquement dans la plus stricte légalité de l'ordre établi?

Objectifs

L'indépendance du Québec a pour objectif et pour conséquence le renversement de la structure des pouvoirs du Canada tels qu'ils s'exercent d'un océan à l'autre, au service de sa classe dominante. [...]

Bien avant octobre 1970, cette classe dominante a tout fait pour briser l'élan du Québec vers une plus grande maîtrise de son destin. Ainsi, la Révolution tranquille a vite tourné court, se heurtant à la résistance du pouvoir fédéral qui, selon sa logique de centralisation, non seulement refusa de consentir de nouveaux pouvoirs au Québec, mais continua d'empiéter sur ses juridictions.

Il n'est dès lors pas étonnant que le discours et l'action indépendantistes soient combattus par tous les moyens, y compris la promulgation et la mise en application de la Loi sur les mesures de guerre. Que l'initiative politique d'une telle action ait été prise par Bourassa, Drapeau ou Trudeau n'a d'importance que pour la galerie, puisque l'un comme l'autre servait les intérêts de la même puissance et ne pouvait se dérober à ses injonctions.

La peur des mots

De toutes les peurs, la plus paralysante est celle des mots. C'est cette peur qui depuis 40 ans fait dévier le peuple québécois du chemin de son indépendance politique dans lequel il s'était timidement engagé à la fin des années 1950, après la longue phase d'aphasie entraînée par la brutale répression des rébellions de 1837 et de 1838.

On se souvient en effet que la nation canadienne-française parlait peu. S'il est vrai, comme le prétend la philosophie, que la maîtrise du langage est la conséquence d'une maîtrise préalable: celle de la situation, on ne peut guère s'en étonner. Exclue de la propriété, des affaires, de l'université, du pouvoir, la nation canadienne-française avait peu de mots et lui étaient interdits d'usage «domination», «exploitation», «aliénation», «contestation», «révolte», «révolution». Mots subversifs entre tous parce que trop parfaitement descriptifs de la réalité à nommer et à changer. Elle se taisait donc.

Tout à coup, à la charnière des décennies 50 et 60, ces mots apparurent dans les discours et les écrits de quelques-uns pour parler d'indépendance et de liberté. Et la jeunesse d'alors les a trouvés si justes, si vrais, si abrasifs, si mobilisateurs qu'elle s'en est emparée et est descendue dans les rues pour les crier haut et fort, afin que toute la nation les entende et s'élance dans un mouvement irrépressible de libération. Se grossirent alors les rangs des révolutionnaires, car autant que de permettre la compréhension de ce qui est directement en cause, le mot juste permet de formuler clairement les enjeux et de situer le lieu exact du combat.

La crainte des mots justes

Or, la charge explosive des mots adéquats à la réalité des situations problématiques fait peur. Et étrangement, aux réformistes encore plus qu'aux réactionnaires. Il fallait donc désamorcer ces mots dangereux qui assuraient la fécondité des débats et des combats.

Cela a commencé par la substitution des mots «souveraineté-association» au mot «indépendance», du mot «égalité» à celui de «liberté»; cela s'est continué par la substitution des mots «prise du pouvoir» à ceux de «lutte de libération nationale», des mots «campagne de financement» à ceux de «formation» et de «mobilisation politiques», pour finir par la substitution du mot «bénévole» au mot «militant».

Sans oublier la disparition du vocabulaire politique des mots «aliénation», «domination», «exploitation», proclamés désuets. Pourtant, c'est son aliénation, c'est-à-dire son impuissance, à concevoir son identité nationale comme une et indivisible, indissociable du droit à s'autodéterminer qui soumet le peuple québécois à un développement de sa société par des puissances étrangères à ses besoins et aspirations. S'il n'y avait pas aliénation, donc soumission à cet ordre des choses, il y aurait oppression. Or, l'oppression est insupportable et donne nécessairement lieu à une lutte de libération.

Il fallait donc rayer du vocabulaire politique ces mots qui rendaient la réalité immédiatement accessible à l'entendement de l'ampleur et de la gravité des enjeux de l'indépendance.

Négation de la réalité qui, à une profondeur bien plus grande que celle de la désapprobation du sort de Pierre Laporte, a empêché le peuple québécois de se soulever contre l'envahissement de son territoire et de ses libertés par l'armée canadienne. Voilà comment errent les aspirations de la nation dans les officines du pouvoir exercé ou à prendre.

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