Lettre à la ministre Nathalie Normandeau - Au service des gens, pas de l'industrie

Dominic Champagne s’était exprimé avec fougue lors de la séance d’information des représentants de l’industrie du gaz de schiste à Saint-Édouard-de-Lotbinière, le 22 septembre dernier.
Photo: Yan Doublet - Le Devoir Dominic Champagne s’était exprimé avec fougue lors de la séance d’information des représentants de l’industrie du gaz de schiste à Saint-Édouard-de-Lotbinière, le 22 septembre dernier.
Quand Guy A. Lepage vous demande, et avec lui bien des citoyens du Québec, quelle urgence il y a à précipiter ce développement que tout le monde s'accorde à considérer pour le moins suspect, c'est avec un talent rare que vous désamorcez, en affirmant que le débarquement de l'armada n'est prévu que pour 2014 et que (je vous cite, mais j'abrège): «Y a rien qui presse justement... [...] On est à la phase actuellement d'intéresser des entreprises à venir mesurer ce que contient notre sous-sol. [...] Alors, on se dit [...] quelle formidable occasion! [...] D'ici là, on va s'inspirer des recommandations du BAPE. [...] On va prendre le temps nécessaire pour faire les choses correctement [...] qu'on soit la province en Amérique du Nord qui aura recours aux plus hauts standards en matière d'environnement pour la mise en valeur de notre gaz naturel.»

Mais pendant que les compagnies explorent, Madame la Ministre, pendant que le BAPE mène ses audiences et pendant qu'on vous écoute gagner du temps à Tout le monde en parle, des forages sont en cours. Pas en 2014, mais ICI et MAINTENANT! Et à chaque forage qui a lieu, ce sont cinq tonnes de produits chimiques qui sont injectées dans le sous-sol, sans que l'on connaisse les impacts sur les nappes phréatiques et les sources d'alimentation en eau potable! Et il y a des gens qui habitent près de ces zones de forages! Car les permis que vous avez allègrement accordés sont situés dans le coeur historique et agricole, dans la zone la plus habitée du Québec!

Gentilly

De grâce, ne nous parlez pas «des plus hauts standards» quand vous autorisez l'industrie à se soustraire aux lois, en privilégiant l'application de l'archaïque et inacceptable Loi sur les mines plutôt que la Loi sur la qualité de l'environnement. Quand nous savons que ces forages peuvent actuellement émettre des contaminants, c'est faire insulte à notre intelligence que de prétendre à une conciliation exemplaire entre les intérêts d'une industrie réputée polluante et la protection de l'environnement, de la santé et de la sécurité des citoyens! Give me some truth, chantait Lennon!

Mercredi soir, des citoyens d'une dizaine de villages du comté de Bécancour, soucieux de ce qui se passe sur leurs terres, se sont rassemblés à Gentilly à la rencontre de tous les maires des municipalités de la région. Après chaude discussion, ils ont obtenu de leurs élus qu'ils recommandent officiellement au gouvernement un moratoire immédiat sur les gaz. Simplement, ils ont dit: «Wô, les moteurs!» Je me disais que c'est de ce côté-là des choses que vous devriez venir ces jours-ci, Madame la Ministre...

Politique de l'abstrait

Si vous passez par là, vous entendrez combien, malgré vos discours rassurants, les gens savent que les menaces sont réelles, combien les inquiètent les cas de contamination recensés en Pennsylvanie, au Colorado, en Arkansas, et dans le Wyoming. Combien ils trouvent sage le moratoire décrété par les gens de New York. Et combien, s'ils ne sont pas opposés à la création de la richesse, ils ont soif de justice et de vérité.

Plus vous vous enfoncez à nier l'évidence et à défendre cette industrie, plus vous exhortez vos concitoyens à l'écoute et au respect quand c'est l'industrie que vous devriez exhorter au respect des habitants de cette terre, vous ne faites la preuve que d'une chose: vous en êtes rendue à faire de la politique dans l'abstrait, Madame.

Mouvement collectif

En vous enfermant dans la tour d'ivoire de vos obsessions comptables, prête à tout sacrifier sur l'autel du laisser-faire, de la productivité et du développement économique, vous avez abandonné aux mains des mercenaires le peuple qui vous a élue.

Ces derniers temps, je ne peux m'empêcher de songer que vous êtes assise dans le même fauteuil que René Lévesque alors qu'il était ministre des Richesses naturelles. L'ironie de l'Histoire nous dit qu'il était parti à travers le Québec avec son tableau noir et sa craie pour bien faire comprendre à la population les enjeux de l'exploitation de cette importante richesse naturelle qu'est la force de l'eau. Au service des intérêts de ses concitoyens! Après quoi, le gouvernement libéral avait déclenché des élections afin de faire sanctionner son projet. Que nous sommes loin aujourd'hui de cet extraordinaire mouvement collectif!

Dans toute cette affaire, Madame Normandeau, vous avez aussi rendez-vous avec l'Histoire. Et plus les citoyens s'informent et se mobilisent, plus la sagesse et la clairvoyance populaires se manifestent, plus vous vous rapprochez de la croisée des chemins. Une fois rendue, soit vous vous comporterez en véritable femme d'État en vous mettant réellement au service de vos concitoyens, soit vous agirez en femme de parti, en servant les intérêts de l'industrie et de ses nombreux amis qui sont parfois aussi les amis du parti...

Quoi qu'il advienne, comme René Lévesque en 1962, vous irez tôt ou tard en élections. Et alors, vous connaîtrez le jugement et le pouvoir de ce peuple qui, un jour, avait décidé d'être maître chez lui.

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