La mythique Révolution tranquille

Pendant les années 50, écrit Jacques Godbout, l’école était gratuite et obligatoire jusqu’à l’âge de 16 ans, mais la majorité des Canadiens français ne terminait pas neuf ans d’études.<br />
Photo: OMER BEAUDOIN CENTRE D’ARCHIVES DE QUéBEC Pendant les années 50, écrit Jacques Godbout, l’école était gratuite et obligatoire jusqu’à l’âge de 16 ans, mais la majorité des Canadiens français ne terminait pas neuf ans d’études.

Les artisans de la Révolution tranquille qui ont combattu le régime Duplessis et le conservatisme clérical ont présenté une image honteuse de la société franco-québécoise d'avant le Grand Soir de 1960. Ses élites véhiculeraient alors un conservatisme réactionnaire basé sur une valorisation de la vie rurale et du catholicisme traditionaliste. Pour plusieurs chercheurs, cette Grande Noirceur ne s'appliquerait pas uniquement au régime Duplessis, mais elle remonterait encore plus loin dans le temps, depuis l'échec des Rébellions de 1837-1838, ou même depuis le début de la Nouvelle-France.

Le réveil de la société francophone en 1960 serait l'effet de la croissance industrielle issue de la Seconde Guerre mondiale. Avec la Révolution tranquille, le Québec entrerait de plain-pied dans le monde moderne, adoptant des valeurs libérales et démocratiques en accord avec une société industrialisée. Il comblerait ainsi son retard du Québec sur les autres sociétés nord-américaines. Les années 1960 marqueraient donc une rupture profonde dans l'histoire du Québec, soit la fin d'un long Moyen Âge et l'entrée des francophones dans la modernité.

Ce récit s'est imposé dans la mémoire collective au point qu'il a acquis un caractère mythique. Et comme toute construction mythique, il déforme la réalité et propose un récit fabuleux plutôt qu'un raisonnement logique. L'objectif au départ de cette interprétation était de provoquer un changement important d'orientation de la société francophone, quitte à noircir son passé en mettant en évidence son retard et son infériorité.

Le syndrome du retard


Sans être véritablement une révolution, la Révolution tranquille a effectivement provoqué une transformation profonde de la société dans un laps de temps très court, pendant une décennie. Elle a comporté un rejet des valeurs traditionnelles clérico-conservatrices au profit d'un projet de société s'inscrivant dans la modernité.

Mais le désir de combler rapidement ce qui est perçu comme un retard a eu pour effet de renforcer l'appétit pour la nouveauté. Les nouveaux décideurs sont animés du désir de promouvoir une société avant-gardiste, plus ouverte aux changements que les autres sociétés nord-américaines. Cette volonté de se projeter vers l'avant a eu des conséquences majeures qui marquent encore notre société.

Rappelons que la Révolution tranquille a signifié un assainissement des moeurs politiques, une volonté de démocratisation, une réforme du système d'éducation, un accès plus facile aux soins de santé et un rôle plus marqué de l'État dans le domaine économique. Mais elle a comporté également des transformations sociales aux répercussions profondes. Ainsi en est-il de la pratique religieuse qui a connu un déclin de sorte qu'elle est devenue beaucoup plus faible au Québec que dans le reste de l'Amérique du Nord.

Le taux de fécondité où le Québec s'illustrait avant les années 1960 s'est affaissé rapidement au point que, dans les années 1980, il est un des plus faibles parmi les pays industrialisés. Par contre, le taux de divorce s'est rapidement accru tout comme les unions libres pour lesquelles le Québec est devenu, dans les années 1980, le champion en Occident. Plus préoccupant, c'est le moment aussi où la province a le douloureux avantage de se situer parmi les régions du monde où le taux de suicide est le plus élevé.

Ces données sont révélatrices d'un tissu social beaucoup plus lâche qui découle de l'éclatement des valeurs liées à la Révolution tranquille. L'avant-gardisme du Québec ne comporte pas que des avantages, il implique un coût social élevé.

L'affirmation démocratique

La transformation des valeurs est sûrement le changement le plus important issu de la Révolution tranquille. Il conditionne les autres bouleversements qui lui sont habituellement associés comme l'expansion du rôle de l'État, la sécularisation de société québécoise et l'affirmation du nationalisme québécois. Ces valeurs qui guident les mesures adoptées par le gouvernement Lesage se rattachent au courant de pensée libéral tel qu'il s'affirme en Occident après la Seconde Guerre mondiale et qui animent les gouvernements des pays industrialisés. Ce sont l'attachement aux libertés individuelles et au système démocratique de gouvernement, une vision optimiste et matérialiste du monde, la sécularisation de la société et le confinement de la religion à la vie privée.

Il comprend aussi un rôle accru de l'État en matière économique et sociale rendu nécessaire depuis la crise économique des années 1930. Le gouvernement Duplessis résistait à cette dernière avenue, mais celui de Jean Lesage s'y est engagé rondement.

Ces valeurs se situent aux antipodes du courant de pensée conservateur diffusé par l'Église catholique au Québec depuis le XIXe siècle et qui animait le gouvernement Duplessis. Inspiré d'une interprétation conservatrice du message évangélique, il pose comme principe fondamental que les valeurs morales et religieuses doivent guider prioritairement la vie des individus comme des collectivités et il accorde une place primordiale aux principes d'ordre et d'autorité. Estimant être une institution supérieure à l'État, l'Église se méfie du système démocratique et s'adjuge une responsabilité première dans les domaines de la santé, de la charité publique et de l'éducation. Enfin, elle privilégie le travail agricole parce qu'il est perçu comme plus favorable au développement des qualités morales.

À mesure que les idéaux de la Révolution tranquille s'imposent dans les années 1960, cette dernière vision du monde devient de plus en plus marginale, d'autant plus que l'Église révise son message avec le Concile Vatican II au milieu des années 1960. La pratique religieuse recule, les vocations se font moins nombreuses et les fidèles prennent leurs distances avec l'enseignement de l'Église, comme l'illustrent le recours au divorce civil et l'utilisation rapide de la pilule contraceptive. Il y a un net repli de l'autorité cléricale et une sécularisation de la société francophone.

La modernisation du Québec


Ces changements marquent évidemment un virage très important de l'évolution du Québec. Mais là où le bât blesse, c'est du côté de la représentation de l'histoire du Québec portée par les artisans de la Révolution tranquille pour les périodes antérieures à 1960. Ils l'ont présentée comme si l'idéologie cléricale régnait sans partage et que les élites laïques se seraient ralliées à cette vision conservatrice. Mais ce n'est pas ce qui ressort de la recherche historique depuis les années 1970.

Le Québec francophone est travaillé par le processus d'industrialisation depuis la fin du XIXe siècle, et le taux d'urbanisation des francophones est comparable à celui de la moyenne canadienne. Une vision libérale du développement de la société est portée par une faction très importante de la bourgeoisie canadienne-française. Elle s'exprime tant dans le milieu des affaires francophones (nombreuses chambres de commerce) qu'à travers le Parti libéral qui domine complètement la vie politique au Québec pendant la première moitié du XXe siècle. Orientant ses politiques vers le développement industriel du Québec, il appuie les institutions démocratiques et défend du mieux qu'il peut l'autonomie de l'État par rapport à l'Église. Les quotidiens à grand tirage nés au début du siècle (La Presse, La Patrie, Le Soleil) diffusent sa vision libérale de la société.

La Révolution tranquille ne représente pas l'entrée du Québec dans la modernité. La société francophone comporte depuis longtemps une structure sociale diversifiée et elle est traversée par un vigoureux courant libéral qui fait contrepoids au conservatisme clérical. Les artisans qui ont lutté pour l'avènement de la Révolution tranquille l'ignorent et ils imaginent que le Québec a toujours vécu dans la Grande Noirceur.

Présentant une image honteuse du cheminement des francophones, ils ne se sentent aucune filiation avec un courant de pensée antérieur, ni aucun lien avec des devanciers. C'est à une coupure brutale avec leurs racines qu'ils invitent les Franco-Québécois. Le passé devient un repoussoir, une mauvaise conscience. Effaçons la mémoire pour créer un homme nouveau. Mais il n'était pas nécessaire de tout liquider. En 1960, l'histoire des francophones avait déjà un caractère de diversité et comportait une tradition démocratique.

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9 commentaires
  • Marcel Bernier - Inscrit 28 septembre 2010 02 h 44

    Ah! Les ornières...

    C'est très facile de faire dire à l'histoire tout et son contraire (révisionnisme, quand tu nous tiens!). Il s'agit de choisir certains évènements pour mystifier le chaland.

    Admettons, quand même, qu'à une certaine période, l'Église ait perdu son pouvoir d'obscurcir les consciences, avec ses arrière-mondes, et que nous avons dû nous tourner vers la réalité et le monde qui nous entoure pour en comprendre toutes les intrications. Et que notre représentation de ce qui vaut la peine d'être vécue s'en soit trouvée transformée.

    Maintenant, pour comprendre toutes ces transformations, il y a lieu de tenir compte des influences subies : nous ne vivons pas en autarcie. En ce sens, et à cette période, c'est tout l'Occident qui était en effervescence. Et donc, nous avons embarqué dans le train du changement, souvent à notre corps défendant, parce que nous ne pouvions faire autrement. De là, à en octroyer tout le mérite à une certaine élite, je ne suis pas prêt à prendre cela pour du cash. C'est l'ensemble de la population qui se trouvait à être obligé d'évoluer sous peine d'être traité d'attardés.

  • Marcel Bernier - Inscrit 28 septembre 2010 04 h 00

    Une légende...

    Autrement qu'un mythe, la Révolution tranquille est une légende. Puisqu'aucun historien ne peut connaître toutes les causes des phénomènes à l'étude, il doit écrire une légende, mais une légende dans laquelle manquent la plupart des causes.

  • France Marcotte - Inscrite 28 septembre 2010 08 h 42

    Les artisans de la Révolution tranquille

    "Mais là où le bât blesse, c'est du côté de la représentation de l'histoire du Québec portée par les artisans de la Révolution tranquille pour les périodes antérieures à 1960. Ils l'ont présentée comme si l'idéologie cléricale régnait sans partage et que les élites laïques se seraient ralliées à cette vision conservatrice. Mais ce n'est pas ce qui ressort de la recherche historique depuis les années 1970", dit l'auteur.
    J'aurais aimé qu'il définisse ici un peu plus précisément qui étaient ces artisans. Ils ne faisaient pas partie semble-t-il de l'élite laïque libérale, encore moins des tenants de l'idéologie cléricale. Alors qui étaient-ils? De mythiques personnages?

  • Gérard Lévesque - Abonné 28 septembre 2010 10 h 43

    De la belle Histoire...

    Que voilà un bel article dont les nuances sont le fruit du travail historique bien fait. Conséquemment le ton tranche avec celui, acrimonieux mais compréhensible, de l’article de Jacques Godbout.

    Quant au courant libéral ayant amorcé les bons côtés de ce qu’on attribue de façon restrictive à une certaine modernité, je présume que des représentants de l’Église de l’époque, tels les Georges- Henri Lévesque, Jean-Paul Desbiens, Mgr Alphonse-Marie Parent en ont constitué des acteurs de premier plan. Cela peut probablement représenté un élément de réponse à France Marcotte. Le fait d’en tenir compte pourrait peut-être permettre d’éviter que la sécularisation du Québec soit perçue tel le rejet du bébé avec l’eau du bain par l’ignorance de ses nombreux initiateurs.

  • Bernard Terreault - Abonné 28 septembre 2010 11 h 44

    TRANSITION

    Né en 1940, ayant étudié et travaillé 10 ans à l'étranger, je suis assez vieux pour avoir vu passer cette "révolution" qui a affecté tout le globe, mais un peu plus brutalement le Québec et quelques autres sociétés, l'Espagne par exemple, et très brutalement, et avec un certain retard, d'autres, surtout dans les pays moins développés. Malgré l'individualisme forcené qui est prétendûment la valeur de cette nouvelle société (charte des droits, consumérisme, épanouissement personnel, moi, moi, moi), l'expérience montre que l'homo sapiens est un animal social qui a besoin de valeurs partagées avec son groupe d'appartenance (voisins, collègues). Plus la transition a été radicale, plus elle a causé, malgré ses bénéfices indéniables, de traumatismes : presque rien dans les sociétés protestantes avantgardistes, désenchantement, baisse de natalité et pessimisme au Québec et pays latins, Allemagne, Europe de l'Est, Japon, violence et corruption généralisées dans bien des pays sous-développés et chez les autochtones canadiens.