Au-delà de la commission Bastarache

La  commission Bastarache est la «cerise sur le sundae» du démantèlement des institutions.<br />
Photo: Jacques Boissinot La  commission Bastarache est la «cerise sur le sundae» du démantèlement des institutions.

La commission Bastarache ne serait que ce cirque pitoyable dont a parlé Marc Bellemare, et la chose, bien que scandaleuse, pourrait être considérée comme un fait divers dans notre société: on en oublierait bien vite les tenants et les aboutissants.

Mais ce n'est pas le cas, la commission Bastarache me paraissant être plutôt la «cerise sur le sundae» du démantèlement de nos institutions. Aucune société, surtout quand elle est aussi fragile que la nôtre, ne peut se permettre le luxe d'institutions qui n'en sont plus vraiment. C'est là la grande leçon qu'on peut tirer dès maintenant de la commission Bastarache: la légitimité de l'institution politique et celle de l'institution judiciaire ne sont plus que des mots dépouillés de tout sens.

Ce n'est pas le seul fait du gouvernement actuel et du Parti libéral: le Parti québécois ne valait guère mieux quand il était au pouvoir, et les choses ne se sont guère améliorées depuis que Pauline Marois en est la cheftaine. Le 2 septembre dernier, elle donnait une autre fois toute la mesure de son incompétence en répondant aux journalistes qui l'interviewaient sur son silence par-devers les travaux de la commission Bastarache: «J'ai fait du travail de terrain, je me suis attelée à revoir mon organisation afin qu'elle soit prête pour la rentrée parlementaire.»

Elle a ajouté que, pour elle, Marc Bellemare et Jean Charest ne se livraient «qu'à une joute d'image», preuve, si besoin était encore d'en trouver une, de son affligeant manque de jugement. Les membres du Parti québécois, et en premier lieu ceux de son establishment, auraient dû être indignés de tels propos. Mais le Parti québécois n'a plus rien à voir avec le projet d'indépendance qui l'a fait naître: il est devenu le parti de ceux que l'idée de souveraineté a enrichis et rendus bourgeois. Et les bourgeois, comme on sait depuis Jacques Brel, plus ils deviennent vieux et plus ils deviennent bêtes!

Corruption

Avec la Révolution tranquille, le syndicalisme a forcé l'institution politique à reconnaître les droits des travailleurs et ceux de ce qu'on appelle le petit peuple. Le syndicalisme est lui aussi devenu une institution qui a abandonné ses idéaux pour mieux devenir un pouvoir d'argent. Dans les bilans annuels de nos centrales syndicales, l'argent qu'on y gère prend maintenant presque toute la place: on n'y parle pour ainsi dire pas de tous ces travailleurs laissés pour compte, notamment ceux qu'on appelle autonomes et qui se font exploiter impunément. Comme me l'a déjà dit un représentant syndical: «Ça demanderait trop de travail.»

Que certains syndicats vivent désormais de la corruption, rien là de bien étonnant. Qu'ils aient partie liée avec l'institution politique, rien là d'étonnant non plus. Et ils ne sont pas les seuls à ramer dans cette galère. Au dernier congrès de l'Union des municipalités du Québec, un fait important est passé inaperçu dans presque tous nos médias: on y a voté à l'unanimité une résolution demandant au gouvernement de ne pas tenir de commission d'enquête sur la construction.

Et pourquoi donc, croyez-vous? Parce qu'une commission d'enquête sur la construction serait descendue jusqu'aux instances municipales et qu'on y aurait sans doute appris pourquoi nos infrastructures routières nous coûtent jusqu'à 40 % de plus qu'en Ontario et aux États-Unis! En guise de récompense pour son appui au gouvernement, l'Union des municipalités lui demande aujourd'hui de prolonger son programme d'infrastructures. Si ce n'est pas là de la corruption, je me demande bien ce que c'est!

Québec corporatiste


Pour tout dire, le Québec de la Révolution tranquille, fondé sur la solidarité, est bien mort. Un Québec corporatiste lui a succédé, chacun travaillant pour sa chacune au détriment, s'il le faut, du bien commun. L'Union des producteurs agricoles le démontre chaque jour en faisant tout ce qu'elle peut pour empêcher l'émergence d'une agriculture alternative et écologique, parce qu'elle est un monopole et n'entend pas le partager. Qu'elle marche bras dessus bras dessous avec l'institution politique corrompue, quelle importance si le cochon, grassement subventionné, se porte bien!

Quant à l'Église chrétienne, elle a tué elle-même le Dieu qu'elle prétendait servir en se substituant à ces vendeurs pourris du Temple que le Christ a dû pourtant chasser à grands coups de fouet.

Relire Nietzsche

On aurait donc intérêt à relire Nietzsche, notamment ces deux paragraphes parmi tant d'autres qu'il a écrits sur la corruption: «On prétend que pour compenser en quelque sorte le reproche de superstition et de relâchement aux époques de corruption, les moeurs sont plus douces et que, comparée aux époques anciennes, plus croyantes et plus fortes, la cruauté était en diminution... Je ne reconnais qu'une chose, c'est que la cruauté s'affine maintenant et que les formes qu'elle revêtait anciennement lui sont dorénavant contraires: la blessure et le supplice, cependant, au moyen de la parole et du regard, atteignent, en temps de corruption, leur développement complet. Les hommes de la corruption sont spirituels et calomniateurs; ils savent qu'il y a d'autres façons d'assassinat que par le poignard et la surprise, ils savent aussi que l'on croit tout ce qui est bien dit.

Lorsque la décomposition a atteint son apogée, la corruptibilité et la trahison sont les plus fréquentes: car l'amour de l'ego qui vient d'être découvert est maintenant beaucoup plus puissant que l'amour de la vieille patrie, usée et rabâchée. L'avenir est alors si incertain qu'il faut vivre au jour le jour; un état d'âme qui donne jeu facile à tous les séducteurs — car on ne se laisse séduire et corrompre que pour "un jour" et l'on se réserve l'avenir et la vertu.»

Pour échapper au démantèlement systématique de nos institutions, il faudrait non seulement que se fasse entendre la parole citoyenne, mais que celle-ci devienne un formidable mouvement d'union et de solidarité et chasse du Temple québécois, avant qu'il ne s'effondre, tous ceux-là qui besognent à sa décomposition. Le parti de l'Union citoyenne, il est grand temps qu'on s'y mette, de préférence avec chacun un fouet à neuf noeuds au bout du bras!

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Victor-Lévy Beaulieu - Écrivain
10 commentaires
  • Catherine Paquet - Abonnée 25 septembre 2010 07 h 53

    La quadrature du cercle.

    Très intéresante réflexion de VLB. Mais il me semble que son intervention nous amène à tourner en rond.

    On demande à l'État de s'occuper de tout, et on lui reproche d'être impliqué et influent partout.
    Prenons un domaine que connaît bien VLB, l'agriculture. Les producteurs de lait, de porc, de fromage, de sirop d'érable et peut-être de carottes et de pommes de terre exigent que le gouvernement intervienne pour les protéger contre les mauvais jours et surtout pour écouler leurs produits qui sont généralement produits en trop grande quantité. Faut-il se surprendre que les gouvernements se mêlent de faire toute sorte de règlements, de quotas et de primes à la non-production... etc. Est-ce que vous ne créez pas u penchant vers la dépendance, avec ça...

    Je me demande bien ce que VLB proposerait de différent...

  • Robert Bernier - Abonné 25 septembre 2010 09 h 30

    J'embarque

    M. Beaulieu,

    Belle lettre, bien sentie, bien placée. Du souffle, comme toujours.

    J'embarque dans votre parti.

    Mais, comme il n'y a pas assez de temps avant une prochaine élection, je propose que le programme de ce parti soit comme suit. Non pas de monter une organisation et de présenter des députés dans tous les comtés. Mais 1) de monter une liste d'exigences qu'on poussera sur toutes les tribunes et sur lesquelles on demandera aux partis de se commettre et 2) de mettre en place un comité de vigilance avec des crocs acérés pour suivre la performance du parti qui aura été élu après coup et ce, quel fût-il.

    J'ai quand même un doute quant à notre succès. Que les montréalais aient réélu le même maire Tremblay après toutes les révélations sur la corruption dans son équipe m'a littéralemnt soufflé.

    On se souhaite bonne chance.

    Robert Bernier,
    Boucherville

  • miclem123 - Inscrit 25 septembre 2010 09 h 55

    Qui aura le courage de faire ce grand ménage?

    Je ne peux m'empêcher de faire un rapprochement entre la profondeur de l'analyse de monsieur Beaulieu et le reportage du Maclean's. Je n'approuve ni le contenu du reportage du Maclean's dans son entier, ni son ton francophobe, ni l'utilisation grotesque de l'image du Bonhomme carnaval, ni les stéréotypes historiques et politiques qu'on accole au Québec. Au delà du « Quebec bashing », je constate malheureusement que personne ne dépasse le niveau de l'orgueil national bafoué. Je laisse aux politiciens de feindre l'indignation: libéraux, péquistes et adéquistes et autres chercheront tous à se faire du capital politique. La vérité, c'est que comme peuple on a peur d'admettre qu'il y a du vrai dans ce reportage. Dans le grand livre de l'histoire, nous sortons à peine de l'ère duplessisme. Toutes nos institutions en sont marquées, qu'on le veuille ou non. Qui peut nier qu'éthiquement parlant, nos mœurs municipales sont très élastiques, du petit village à la grande ville. Qui pourrait nier que conflits d'intérêts, favoritisme et copinage sont encore monnaie courante dans le monde municipal et provincial. Qui pourrait nier l'influence indue des grands lobbies industriels ou corporatifs sur nos maires, députés et ministres? Qui pourrait nier nos scandales politiques sous Duplessis, sous Barrette et sous les gouvernements qui ont suivis? Qui pourrait nier la perte de confiance des citoyens causée par le scandale des commandites, les allégations sur l'attribution des contrats de construction, le trafic de places en garderies, le financement des partis politiques et toutes ces allégations sur les nominations partisanes? Peu importe que nous voulions faire un pays ou que nous choisissions de demeurer dans celui-ci, il faudra faire un grand ménage. Soyons assez honnête pour l’admettre, contrairement à madame Bombardier qui préférerait qu'on mette le couvercle sur la marmite. Qui aura le courage de faire ce grand ménage? Il n'y a personne en

  • France Marcotte - Inscrite 25 septembre 2010 10 h 26

    La politique au temps du gazouillis

    Cet inspirant communiqué se termine avec la proposition de la création du parti de l'Union citoyenne. J'aurais bien apprécié un autre paragraphe car le plus difficile reste à faire: mettre cette excellente suggestion en application. La création d'un nouveau parti se crée habituellement autour d'un groupe d'individus et d'un chef charismatique mais il pourrait aussi bien se créer autrement, par exemple par une mobilisation spontanée dans toutes les régions grâce aux nouvelles technologies, non?

  • Guillaume L'altermontréaliste Blouin-Beaudoin - Inscrit 25 septembre 2010 10 h 39

    Vers la fin de la monarchie inconstitutionnelle : se permettre des institutions qui en sont vraiment

    "Beau" portrait, pour son réalisme, que vous peignez M. Beaulieu.

    "La légitimité de l'institution politique et celle de l'institution judiciaire ne sont plus que des mots dépouillés de tout sens."

    On ne trouve même plus un anglo-montréalais pour clamer que cette situation, ce régime, cette monarchie inconstitutionnelle, génère honneur et enthousiasme.

    "[l'option du] Parti québécois n'a plus rien à voir avec le projet d'indépendance qui l'a fait naître: il est devenu le parti de ceux que l'idée de souveraineté a enrichis et rendus bourgeois."
    Je dirais, pour l'instant, caviardé (dans tous les sens du terme) ; et puis il ne s'agit pas de prendre le pouvoir, il s'agit de le modifier pacifiquement et démocratiquement. Je ne tiens pas à prendre un fouet, mais il urge qu'on cesse d'utiliser un whip pour forcer mon "représentant du peupe" à voter comme la ligne de parti, telle que définie par les donateurs du parti.

    Il s'agit de se permettre des institutions qui en sont vraiment, et avant que le Québec se ratifie une constitution par référendum, comme il est maintenant coutume dans les démocraties du 21e siècle (c'en est même, selon moi, l'indicateur), on a une question claire à se poser, les Australiens se la sont posé alors pourquoi pas nous : "Ratifiez vous la monarchie et les constitutions monarchistes de 1867 et 1982?"
    Question claire, processus clair aussi : 10% signent un registre qui déclenche un référendum.
    Processus clair, majorité claire aussi : si 50% plus un constituant 30% des citoyens disent "non", le démembrement est légitimé (démembrement au sens de ne plus être membre bien sur).

    Guillaume Blouin-Beaudoin