Ceci n'est pas un buffet

On ne s'étonnera guère que les bonzes de l'industrie énergétique réunis à Montréal se promettent encore un bel avenir. D'après le président de Shell, la demande mondiale pour les hydrocarbures devrait augmenter de 50 % d'ici à 2030. Cette perspective, qui devrait réjouir les actionnaires de sa compagnie, semble pourtant lui peser comme un fardeau. L'entreprise devra répondre à cette entité tyrannique dont elle est la servante, la demande mondiale, car il en va du salut de l'humanité, qu'il s'agit d'arracher aux affres de la «pauvreté énergétique». Quel argument oserait-on opposer à d'aussi nobles motifs?

La croissance infinie des activités d'exploitation des ressources naturelles est soutenue, dit-on, par le caractère exponentiel de la demande mondiale, alors qu'émergent à la modernité les pays les plus populeux du monde. C'est la nature des besoins humains d'être infinis, et cela se traduit, pour les industriels, par l'impératif de produire aussi infiniment que le marché pourra l'absorber, et que l'homme pourra se goinfrer.

Au demeurant, persiste toujours cette croyance fondamentale voulant que la Terre soit essentiellement un stock de ressources inépuisables. Oh! Toutes nos actions sont guidées par la rareté, dit-on, et l'on sait bien que viendra un jour où certaines choses manqueront, mais qu'importe, hic et nunc, c'est l'abondance et la planète entière est conviée au buffet.

Pas de limite!

Or, ce qui fait l'attrait d'un buffet, au sens profond qu'on lui donne dans l'Amérique populaire, c'est l'absence de limite. D'où l'étrange homologie entre l'infinité des besoins qu'exprime la gargantuesque demande mondiale et le nerf de la guerre froide qui sévit entre les grands acteurs économiques, la course à l'accumulation illimitée du capital. Les gens bien renseignés comme le président de Shell diront que ce qui dirige, c'est la demande, et que le profit de son entreprise est la condition nécessaire de son activité destinée à répondre à cette demande. Selon cette logique, c'est la nature humaine qui nous entraîne dans cette spirale d'exploitation sans fin.

Mais d'autres, des naïfs sans doute, diront que la vie sur Terre n'est pas un buffet. Que la nature est en fait un ensemble de systèmes à l'équilibre délicat, dont notre propre survie dépend, et qui nous impose de facto la limite au-delà de laquelle cet équilibre est rompu. Ils rappelleront que nos conditions d'existence pendant cinq mille ans ont permis de maintenir ces équilibres, et que ce n'est que depuis deux siècles que tout — climat, cultures et sociétés — est chamboulé. Ils diront surtout que si la demande nous impose ses décrets, c'est bien parce qu'on l'a créée, et qu'on n'a de cesse de la stimuler, en creusant le trou béant de notre désir de marchandises.

En chacun de nous

On ne saurait être pour la «pauvreté énergétique» des masses déshéritées, mais faut-il célébrer le fait qu'elles s'engagent à notre suite dans le pillage effréné du monde? Un désir n'est proprement humain que s'il rencontre dans quelque idée sublime — le beau, le bien — une limite qu'il fait sienne. Comment faire en sorte que la limite des écosystèmes devienne la nôtre, comment la faire nôtre sans nous condamner à la misère? Ce n'est pas au Congrès mondial de l'énergie que se discute la réponse, mais en chacun de nous.

L'enjeu, pour ceux qui sont sensibles à cette question de la limite sans laquelle il n'y a pas de liberté, n'est pas seulement de changer leur mode de vie, mais de parvenir à imposer leurs vues et à les faire triompher des intérêts de ceux qui n'y croient pas. Au-delà de l'éthique, la lutte politique s'annonce.


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1 commentaire
  • Guillaume L'altermontréaliste Blouin-Beaudoin - Inscrit 16 septembre 2010 07 h 02

    urgence d'exploiter le gaz naturel... qui s'échappe du pergélisol

    Je suis de ceux qui croient que l'utilisation du méthane (gaz naturel) peut faire partie des technologies énergétiques qui sont durables et vont même régler la question écologico-énergétique ; j'habitais St-Michel lors du méga-verglas et, grâce à la récupération du méthane émanant de l'ancien dépotoir qu'on a transformé en complexe environnemental, nous continuâmes à avoir de l'électricité.

    Je crois, oui, au développement d'autres filières énergétiques : le mini-éolien et le photo-voltaique pour l'électricité, le solaire-thermique (tuyaux noirs dans une serre avec le soleil qui passe par une loupe) pour l'eau chaude et la chaleur, le méthane aussi pour la cuisson et la chaleur. J'appuie celles qui me permettent d'être maitre chez moi, que je peux produire moi-même et peux complémenter au réseau d'hydro-électricité national.

    J'appuierai ceux qui veulent transformer nos fosses sceptiques en générateurs d'énergie plutot qu'en bombe à algues bleues, ceux qui veulent transformer nos résidus verts et bruns en énergie plutot qu'en couts et émission de gaz à effet de serre, ceux qui veulent innover et transformer un négatif en positif en nous rendant maitres chez soi avec les technologies du 21e siècle.

    Maintenant, si vous voulez convaincre les québécois es que vous voulez dévouer vos efforts et votre outil de développement (capital) à nous forer, qu'il y a urgence d'extraire un gaz de schale qui aura plus de valeur après le "peak oil", je tiens à plaider qu'il y a urgence de récupérer le méthane qui s'échappe actuellement du pergélisol et qui menace potentiellement notre survie. Nous devrions orienter le développement de la filière du méthane à prévenir un désastre plutot qu'à en créer un ; et ce pour moins cher.

    M.Caillé, je vous défie à un débat public : urgence de forer ou de récupérer le méthane du pergélisol?

    Guillaume Blouin-Beaudoin
    altermontrealiste@hotmail.com