Débat sur l'euthanasie - La culture de la mort

L’autonomie, si désirable et typique d’une définition contemporaine de soi rivée à l’âge adulte, subit les assauts de la réalité, dans le vieillissement moteur ou neuronal, la maladie chronique, et un pronostic létal.
Photo: Illustration: Christian Tiffet - Le Devoir L’autonomie, si désirable et typique d’une définition contemporaine de soi rivée à l’âge adulte, subit les assauts de la réalité, dans le vieillissement moteur ou neuronal, la maladie chronique, et un pronostic létal.

Hors débats polarisés, «l'assistance active à mourir» requiert d'être envisagée dans ses soubassements: quels sont les motifs impensés de la demande euthanasique actuelle? De surcroît, à tant évoquer la dignité? En logique élémentaire témoignant de la «digne» spécificité humaine à réfléchir, si une demande se trouve dans les discours, c'est que l'offre se pointe!

Or, cette offre est insidieuse.

Primo, elle combine une valeur phare dans les pays nord-occidentaux et une conjoncture démographique singulière. En effet, nous sommes nourris au petit lait de «l'autonomie», équivalant davantage au talent à se débrouiller seul qu'à la faculté de penser par soi-même. Évidemment, personne ne rechignera face à l'indépendance fonctionnelle, évitant d'être un fardeau pour les autres, ponctuellement ou continuellement. Mais voilà que ce critère, si désirable et typique d'une définition contemporaine de soi rivée à l'âge adulte, subit les assauts de la réalité, dans le vieillissement moteur ou neuronal, la maladie chronique, et un pronostic létal. Le «surtout ne pas être un poids...» peut alors méconnaître la portée de l'interdépendance — entendre être soigné et prendre soin —, ouvrant potentiellement un univers étonnant de mises en relations ou d'évolution des subjectivités.

Retour à la performance


Or, la conception dominante du bien-être, voire du plaisir, attribue une place congrue à la joie d'exister, à se penser tel (voire à se relier aux autres dans des circonstances involontaires), pour la limiter au caractère directement agréable. Aussi, lors de douleur (physique), il est rare qu'on s'arrête à sonder quelle souffrance (morale, affective, existentielle) surgit.

On propose plutôt, même on précipite, le soulagement. Nous sommes ainsi «naturellement» confortés vers le retour à la performance ou à la jouissance. En revanche, axés sur la binarité plaisir-déplaisir, nous apprenons peu la vision plurielle des choses, pédagogie de l'altérité valable à tous âges. Ce caractère monolithique de l'identité, couplé au poids démographique grevant les budgets en santé, engendre une règle implicite de civilité: disparaître quand on ne correspond plus aux critères dominants de vie utile, «valable», appréciable.

Euthanasie à la carte


En pareil contexte, clamer que l'euthanasie n'est l'objet que d'un choix individuel trahit l'introjection réussie d'une configuration des mentalités et des données épidémiologiques d'autant plus puissante qu'elle reste tacite. L'euthanasie à la carte se présente alors secrètement comme une solution, élégante pour certains, malmenés depuis belle lurette dans leur goût de vivre, ou encore comme une issue consentie face à des noeuds communicationnels, voire des dérélictions, jugés irréversibles, sinon comme un aménagement «civilisé» des responsabilités intergénérationnelles globales et familiales, qui a le mérite d'être entériné, salué par tous.

Deuxio, l'offre euthanasique résulterait d'un greffon entre nos conceptions actuelles de la temporalité et la technique bio-médico-hospitalière déployée couramment. Question de temps, fondamentale, d'abord parce qu'euthanasier signifie «devancer le moment de la mort». Nous sommes à cet égard saisis dans les rets du pouvoir d'une industrie de soutien bio-mécanique qui a sans doute davantage prodigué des soins que nui à l'être souffrant, même eu égard à l'acharnement thérapeutique en constante régression, effet non négligeable des discussions publiques, des formations d'équipes soignantes, en souci bioéthique.

Même si l'arrêt ou l'abstention de traitement ne sont pas impartis à la définition juridique de l'euthanasie, les questions soulevées (hors allocations des ressources...) demeurent lancinantes, singulièrement pour les proches, puisqu'il y a jeu avec la mort: faut-il en admettre le caractère inéluctable, même brutal? La retarder? L'adoucir? La suspendre? Où poser la limite?

Paradoxe


Un paradoxe de fond demeure: nous confions notre santé au système médical et, dès que nous estimons qu'il abuse de son autorité, nous cherchons à nous défendre de ce relatif arbitraire en nous réfugiant sous l'abri du droit, tout aussi apparemment sécurisant, suivant la légalisation — même nuancée — de l'euthanasie. Ces batailles de juridictions, brouillées d'intérêts innommés, viendraient phagocyter l'expression, justement, d'une liberté, celle de penser radicalement, c'est-à-dire aux racines de notre humanité, ce que nous investissons là. Et au registre de notre rapport au temps, nous trouvons la propension démiurge moderne: celle de contrôler, commander la survenue des deux moments transcendant la vie en société et, de ce fait, nimbés de mystère, à savoir naissance et mort.

En quoi vouloir décider de l'heure de sa mort témoignerait-il d'une revanche de la tyrannie des agendas empoignant un «curriculum mortis», ou un curriculum vitae plus ou moins flou ou troué? D'une angoisse sédimentée et irrecevable? Ou encore, serait-ce l'indice d'une représentation de l'heureuse détermination humaine, mais qui se déborderait, trop enserrée dans une définition de l'existence vécue sous le tempo épuisant de la plénitude et de l'intensité continues? En ce cas, qu'advient-il de la place au travail «autonome» du temps, dans son oeuvre silencieuse pour nous faire mûrir tout au long de l'existence, comme dans ce qu'il opère de basculement vers l'inconnu?

In fine, pourquoi l'expression de nos fantaisies et de nos volontés concernant «l'heure de notre mort» aboutirait-elle absolument à une liquidation des contradictions de maints ordres ET de leur porteur? Pourquoi ne se prêterait-elle pas d'abord à une recherche de ce qui s'inscrit et se révèle là comme vitalisant, pour chacun qui affronte son destin? C'est peut-être que nous résistons à affronter ce tournant dernier de notre destin que nous le préférerions commandité à la hauteur de «l'autonomie» apprise. C'est peut-être que, depuis longtemps accoutumés, si ce n'est déprimés par une culture obsédée par un sauve-qui-peut compulsif, nous nous coulions dans le goût de mort, de tabula rasa, qu'elle peut générer. À discuter.

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Luce Des Aulniers - Anthropologue et professeure au département de communication sociale et publique à l'UQAM et membre du CRISE (Centre de recherche et d'intervention sur le suicide et l'euthanasie)

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