Conférence israélo-palestinienne de Washington - Occulter une asymétrie infinie

La confusion entre symétrie et impartialité joue parfois de piètres tours aux acteurs et aux observateurs du lancinant «conflit israélo-palestinien». Au nom de l'impartialité, les observateurs se voient contraints à une symétrie de traitement strictement minutée, quantifiée, pesée. Il faudrait sans fin renvoyer dos à dos Israéliens et Palestiniens, sous peine d'accusation de partialité. Il faudrait analyser symétriquement les deux sociétés et exceller dans la double expertise simultanée d'Israël et des Palestiniens. Et pourtant, l'injonction d'impartialité occulte une asymétrie infinie entre les deux parties sommées de se parler cette semaine à Washington.

Rappelons ce que représente aujourd'hui Mahmoud Abbas: l'Autorité palestinienne sise à Ramallah est une administration de facto agissant sans légalité interne ni internationale. Conçue pour s'éteindre en mai 1999 en vertu des accords d'Oslo qui l'avaient créée, cette Autorité perdure sous perfusion internationale contrôlée par Israël. Le Conseil législatif palestinien ne légifère plus, au profit d'un gouvernement par décrets d'un pouvoir exécutif inconstitutionnel. Depuis le 13 juillet 2007, le Conseil des ministres palestinien et son président, Salam Fayyad, n'ont jamais reçu l'investiture du Conseil législatif exigée de la Loi fondamentale. Élu président de l'Autorité palestinienne en 2005, Mahmoud Abbas n'est enfin plus constitutionnellement en poste depuis 2009 et demeure, coopté par Israël et les États-Unis.

Secteurs essentiels


L'apparente autonomie légale palestinienne est contredite par le quotidien réel dans les Territoires occupés. La gestion de tous les secteurs essentiels appartient à Israël, directement ou non: eau du robinet et des cultures, mouvements des personnes et des biens entre villes et vers l'extérieur, registre d'état civil et papiers d'identité, sécurité, défense, électricité, libertés fondamentales, frontières, espace aérien, sous-sols, développement urbain et rural, grands axes routiers, meilleures terres.

Mahmoud Abbas est toléré par le gouvernement israélien, dans une ville entourée de bases militaires et de postes de contrôle; les contestataires trop indociles — islamistes ou nationalistes comme Yasser Arafat — sont neutralisés régulièrement. Le territoire sur lequel se déploie son autorité partielle représente près de 20 % de la Cisjordanie, soit environ 5 % de la Palestine historique, 10 % de «l'État arabe» créé par l'ONU en 1947. Cet espace résiduel est fragmenté en enclaves disjointes par un réseau de routes et de colonies juives en croissance permanente.

Mahmoud Abbas ne pourrait négocier qu'en tant que président de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), seule instance palestinienne internationalement capable de traiter diplomatiquement. Mais l'OLP est une institution aujourd'hui sclérosée, marginalisée et délégitimée: les mouvements islamistes palestiniens y sont absents et elle est censée représenter l'ensemble des Palestiniens — plus de dix millions de personnes.

Cependant, les négociations et échecs palestiniens successifs ont forcé l'abandon implicite par les dirigeants palestiniens de la plus importante revendication nationale: l'application du droit au retour des sept millions de réfugiés palestiniens (y compris leurs descendants) poussés à la fuite dès 1947 en vue de la création d'Israël et lors des guerres subséquentes en 1948.

Au sommet de l'asymétrie

La conférence de Washington va occulter momentanément ce contexte par la mise en scène d'une fausse symétrie médiatique, diplomatique, protocolaire. Dirigeants israéliens et palestiniens ne sont pas deux partenaires sur un pied d'égalité, mais un patron et un employé dans une relation de dépendance discrétionnaire.

Pour se rendre à Washington, Mahmoud Abbas devra obtenir l'autorisation de l'armée israélienne pour sortir de Ramallah, franchir les différents points de contrôle et prendre l'avion. Sa survie politique, économique et physique est entièrement dans les mains du gouvernement israélien et dépend donc de sa capacité à ne pas trop déplaire à Israël. Cette image est difficilement admissible: pour les dirigeants israéliens, par refus de se voir accoler l'image de l'oppresseur; pour les dirigeants palestiniens, par déni ou refus d'admettre leurs échecs et leur impuissance au terme d'une lutte nationale épuisée.

Pessimisme ambiant


C'est pourquoi cet événement diplomatique suscite autant de pessimisme dans les rues palestiniennes ou israéliennes. Il se déroule dans un contexte largement dégradé par rapport au processus d'Oslo qui échoua: le parrain américain est affaibli par ses échéances électorales et ses propres guerres, les Palestiniens sont épuisés et divisés, les Israéliens sont radicalisés.

L'option d'un État palestinien indépendant se heurte au paradoxe d'une emprise israélienne aujourd'hui inégalée sur l'espace qui lui serait dédié. Cette option importe cependant pour nombre d'acteurs, car elle permettrait: 1) de garantir le contrôle israélien sur l'espace palestinien tout en maintenant sa population non-juive en dehors du périmètre démographique et démocratique d'Israël; 2) de contenter symboliquement des potentats palestiniens cooptés à la tête de quelques enclaves, tout en entretenant la confusion entre revendication nationale et illusion étatique.

Il s'agirait ici d'un simple processus sémantique permettant de renommer une réalité inchangée. C'est pourquoi quelques acteurs, de part et d'autre, plaident pour une annexion formalisée des Territoires palestiniens par Israël: les uns afin de porter leur lutte pour l'égalité des droits et libertés palestiniens à l'intérieur du cadre civil israélien, les autres pour parfaire un projet colonial maintenant séculaire.

***

Vincent Romani - Professeur de science politique et directeur de l'Observatoire sur le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord (OMAN) de la chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l'UQAM

À voir en vidéo