Création de la richesse, l'autre version

Le Conseil du patronat du Québec (CPQ) s'est prononcé: le Québec ne crée pas suffisamment de richesse, par rapport aux États-Unis et aux autres pays de l'OCDE. Le Bulletin de la prospérité du Québec du CPQ nous amène à nous pencher sur la notion de création de richesse. Au premier degré, on comprend aisément, dans le monde économiste, que la richesse vise les profits des entreprises, profits qui mèneront à un équilibre du marché dans l'intérêt général. Plusieurs raisons nous poussent à remettre en question cette conception de la création de richesse et invitent à la repenser à partir d'un autre cadre de gestion, celui du coopératisme et du mutualisme, dans un contexte de développement durable.

D'abord, le néolibéralisme qui prédomine actuellement sur la planète entraîne son lot de dommages depuis un certain nombre d'années. Les crises financière, économique, alimentaire et écologique se succèdent. Pour illustrer la situation, le nouvel indicateur développé par l'Université d'Oxford établit à 1,7 milliard le nombre de «pauvres» sur la planète (Le Devoir, 15 juillet 2010). Autre conséquence de la domination de l'économisme: la finalité de nos organisations publiques et privées, tout comme les indicateurs de performance qui servent à les évaluer, ne se définit dorénavant que quantitativement. À force de mesurer ce qu'on valorise, on valorise ce qu'on mesure... et on finit par se référer à la richesse exclusivement en termes monétaires et à la poser comme la finalité d'une société. On nuit notamment à la réflexion collective et à une prise en charge de l'économie par les citoyens.

Économie plurielle


Ainsi, les systèmes d'éducation et de santé qui dépeignent les usagers comme de simples bénéficiaires orientent leurs actions en fonction surtout des coûts et moins en fonction des besoins des usagers. Quant aux travailleurs, le même système se concentre davantage sur les coûts de productivité et moins sur l'apport de chacun.

En contrepartie, de nombreuses voix sonnent l'alarme pour un développement qui tienne compte des limites de la planète et pour un retour à une économie plurielle au service des gens. L'heure est à la croissance qualitative et quantitative, à une nouvelle forme de développement. L'économie de consommation effrénée, adossée à une spéculation de plus en plus virulente et compliquée, doit céder le pas à une économie de services où la réutilisation, la réduction et le recyclage font équilibre à la production.

Ne serait-il pas temps de repenser ce qu'on valorise, ce qu'on recherche comme idéal de société? À l'heure du développement durable, où les défis sont à la fois locaux et globaux, la croissance infinie de l'économie et une définition de la richesse strictement basée sur des indicateurs monétaires représentent des idéaux néfastes, voire dangereux, comme le démontrent les crises économiques et écologiques. Un changement de culture managériale, un changement de paradigme s'annonce. Que signifie, entre autres, la création de richesse pour les coopératives et les mutuelles?

La création de richesse

Pour le coopératisme et le mutualisme, la création de richesse passe par la participation des membres et des usagers au projet d'entreprise. La genèse de la richesse mutualiste se trouve non pas dans la détention de capitaux d'une entreprise, mais plutôt dans la participation de chacun, par son épargne, son travail, sa production ou sa consommation des biens et services de l'entreprise, et toujours en fonction de ses besoins. Le point de départ de la création est l'apport du membre à sa coopérative.

Comprenons donc que les coopératives et les mutuelles «créent» vraiment quelque chose de différent: elles créent une richesse, une valeur, où les membres et les usagers sont la finalité du projet et non des moyens au service du capital. Ces entreprises à vocation démocratique, solidaire et équitable permettent à des personnes de s'engager, de travailler, de produire, d'épargner, de consommer, tout en prenant part à un projet de société. L'apport de chacun à sa coopérative a des répercussions pour soi-même et pour les autres sociétaires, mais aussi pour la collectivité. Participer au Mouvement Desjardins par son épargne ou par l'utilisation des multiples services permet aux caisses et à l'ensemble du groupe de s'engager dans la communauté comme aucune autre organisation privée ne sait le faire.

Une question de valeurs

Ainsi, dans la logique coopérative, sans apport du membre, pas de création. La spéculation, celle où on mise sur le rendement d'une entreprise, est donc exclue de la pratique entrepreneuriale. La spéculation n'apporte rien à la production et à la prestation de services par la coopérative. Dans ce type d'entreprise, la simple participation au capital d'une entreprise mutualiste ne crée pas de richesse. Adhérer au capital social d'une coopérative ou d'une mutuelle permet de faire affaire avec l'organisation et donne une voix, mais sans permettre à une minorité de contrôler le pouvoir décisionnel.

Donc, la démarche classique définit la richesse par la somme des avoirs individuels et sectorisés d'une catégorie de citoyens et de leur pouvoir d'achat. Si les organisations coopératives et mutualistes agissent dans une économie marchande, leur action et leur finalité sont au service des besoins de leurs usagers et de leurs membres, et non au bénéfice de quelques actionnaires privilégiés. La création de richesse dans l'univers coopératif et mutualiste est aussi fondamentalement une question de valeurs (au sens éthique du terme).

Le bien commun

Si le CPQ, dans son Bulletin, parle de richesse collective, le coopératisme et le mutualisme se démarquent en recherchant une répartition équitable de la richesse, pour ses membres et pour la communauté. L'idée du bien commun, le bien qui profite à ceux qui l'ont généré et qui a des impacts sur une collectivité plus large, mérite d'être considérée pour définir la richesse collective. Avec Desjardins, mentionnons Groupe financier SSQ, La Capitale, La Coop fédérée, Agropur, Groupe Promutuel, les coopératives funéraires, de services à domicile, etc.

Ces organisations, qui ont largement contribué et continuent à bâtir le Québec moderne, existent en raison de ceux qui y travaillent et y contribuent par leur épargne, leur production, leur consommation. Elles ne sont pas à la merci de la spéculation au profit d'un groupe de détenteurs de capitaux. N'est-ce pas là la vraie création de richesse, une richesse créée au bénéfice des usagers et des générations futures et, dans la mesure du possible, une richesse qui permet aux écosystèmes de se régénérer?

L'histoire le montre: le mouvement coopératif et mutualiste permet à des hommes et des femmes d'oeuvrer pour une économie humaine et pas seulement chiffrée. Ces citoyennes et citoyens s'organisent pour ne pas se faire organiser. Changeons de cap. Redéfinissons la création de richesse.

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Claude-André Guillotte et André Martin - Chercheurs pour l'Institut de recherche et d'éducation pour les coopératives et les mutuelles de l'Université de Sherbrooke (IRECUS)
10 commentaires
  • Guy Fauteux - Abonné 30 août 2010 01 h 23

    Oui mais

    Il n'y as pas de doute c'est un merveilleux principe de fonctionnement .
    Dans notre societe tout favorise leur mise en place et facilite leur prosperite.Les cooperatives et entreprises a but non lucratif beneficie d'immense avantage fiscaux. Cela etant dit pourquoi ne se forme t'elle pas en plus grand nombre et ne prospere t'elle pas a l'infini.
    La verite dure a vivre c'est que la prise de decision selon un modele collegial et communautaire est trop lente et politique ainsi a tout moment l'entreprise risque de perir de ses tiraillement.Bien sur il y as des exceptions et certaines de ces entreprises a but non lucratif survivent et prosperent tres bien si on pense au caisse poulaires et au cooperatives.Par contre grand nombre de ces entreprises a but non lucratif me laisse songeur. (Je pense a ADM,ATM, Nav Canada Hydro Quebec ,caisse de depot ,loto quebec,etc.)
    Dans le prive et pour certaine de ses pseudo cooperative et ceci pour accelerer la prise de decision bonne et/ou mauvaise cependant une decision doit etre prise pour la bonne marche des affaires et ceci a tout moment tout comme le fait le capitaine d'un bateau et/ou le commandant de bord dans un avion. Pour y arriver le secteur prive a compris depuis longtemps qu' un nombre tres restrain de personnes prennent les decisions et sont tres imputables pour le succes et/ou insucces de leur decisions.
    Une direction forte est peu etre un mal necessaire et incontournable.
    Ce defis les PME familliale le vivent a tous les jours et souvent la releve n'arrivent pas a gerer ce transfert de pouvoir.La tentation d'une direction collegiale etant trop forte.

  • Yvon Bureau - Abonné 30 août 2010 07 h 13

    Éloge de la richesse partagée

    Il y a eu un livre «Éloge de la richesse».


    Attendons celui de «Éloge de la richesse partagée»

  • oracle - Inscrit 30 août 2010 07 h 40

    Vrai seulement en théorie

    Le système prôné par les auteurs est resté jusqu'ici strictement théorique sur au moins un des éléments clés de leur thèse, à savoir la répartition équilibrée des richesses dans un système économique qui se veut équitable. Ce thème est par ailleurs noyé dans une pléthore de préoccupations, essentielles certes, mais de nature à mélanger royalement le lecteur moyen qui continuera probablement à s'interroger sur la pertinence des coopératives et des mutuelles à résoudre les problèmes de société ciblés par le document.
    Maintenant ma question : dispose-t-on de statistiques sur le nombre de sociétaires de Desjardins devenus millionnaires à partir de leur mise initiale de cinq dollars ?

    Pierre-Michel Sajous

  • Paul Verreault - Inscrit 30 août 2010 09 h 07

    Moins de pauvreté

    Par ses politiques sociales et familiales acceptées par l'ensemble des Québécois, la pauvrteté a reculé parmi les familles monoparentales, entre autres, et ça nous honore en tant que Québécois. Le profit, la richesse à tout prix et "tout de suite" ne peuvent qu'appauvrir une société. Vive la sociale-démocratie!

  • Frédéric Pearson - Abonné 30 août 2010 09 h 33

    Spéculation

    @oracle

    Le texte nous parle d'un modèle dont la finalité N'EST PAS le bénéfice pour l'actionnaire mais le bien-être du membre et de l'usager. L'auteur nous donne de gros exemples de réussite comme Desjardins, mais de façon globale il y a plusieurs dizaine de milliers d'emplois dans les coopératives et mutuelles au Québec (voir www.coopquebec.coop). Il n'y a donc rien de théorique là-dedans! Que du concret!

    Certains croient qu'investir 5$ permet de gagner des millions. On peut toujours rêver de gagner à la loto. Moi, l'économie casino, je n'y crois pas vraiment...