L'Arctique de Stephen Harper

En entretenant une vision sombre de la géopolitique de l’Arctique, le premier ministre tourne le dos des Canadiens au monde circumpolaire.<br />
Photo: Agence Reuters Alister Doyle En entretenant une vision sombre de la géopolitique de l’Arctique, le premier ministre tourne le dos des Canadiens au monde circumpolaire.

Depuis cinq ans maintenant, Stephen Harper se rend dans le Grand Nord du pays afin de renforcer le sentiment d'appartenance des Canadiens à l'égard de l'Arctique. Si cette courte visite annuelle permet d'attirer l'attention sur l'immensité du territoire nordique et d'aborder (souvent par l'entremise des médias) certains enjeux pressants des Canadiens du Nord (santé, logement, éducation, emplois, infrastructures), il n'en reste pas moins que l'Arctique de Stephen Harper est surtout fondé sur une rhétorique de la peur.

En faisant de l'intégrité territoriale du pays («la protection et la promotion de la souveraineté du Canada dans notre Grand Nord») la «priorité numéro un» du gouvernement conservateur, le message qui en découle laisse faussement entendre que le Canada a plus d'ennemis que d'alliés dans son voisinage. Pourtant, c'est tout le contraire.

Un alarmisme fallacieux

Le 24 août dernier, le NORAD (Commandement de la défense aérospatiale de l'Amérique du Nord) aurait repéré deux avions militaires russes TU-95 Bears près de l'espace aérien du Canada en Arctique. Comme c'est le cas habituellement (puisque ce n'est pas le premier incident du genre), deux CF-18 des Forces canadiennes ont été dépêchés dans le secteur et les avions russes ont fait demi-tour (le NORAD qualifie ces vols stratégiques d'exercices militaires routiniers conformes au droit international). Or le porte-parole du cabinet du premier ministre, Dimitri Soudas, s'est aussitôt empressé de diffuser cette information à l'échelle du pays, au moment même où Stephen Harper se trouvait malencontreusement cloué au sol à Churchill en raison du mauvais temps.

La réaction de Harper n'a pas tardé: il a aussitôt précisé en conférence de presse qu'avec «les avions étrangers qui explorent le ciel, les navires qui sillonnent les eaux du Nord et les yeux du monde braqués sur nous, nous devons rester vigilants».

De fait, au début du mois d'août et pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, le Canada, les États-Unis et la Russie ont fait preuve de leur vigilance en menant conjointement des exercices militaires aériens dans un secteur au-dessus de l'Alaska et de l'Extrême-Orient russe (opération antiterrorisme nommée «Aigle vigilant»). De plus, au niveau maritime, dans le cadre de l'opération «Nanook 10» dans l'archipel Arctique canadien, des militaires du Canada, des États-Unis et du Danemark ont effectué des exercices militaires conjoints afin «d'augmenter l'interopérabilité et d'assurer une intervention collective aux problèmes émergents de l'Arctique».

À cet égard, le discours de Stephen Harper contraste également avec celui de son ministère des Affaires étrangères: dans la «nouvelle» politique du Canada pour l'Arctique, dévoilée le 20 août dernier, on y précise que «la souveraineté du Canada en Arctique est bien établie et de longue date [...]» alors que le Canada «ne prévoit pas de contestation militaire dans l'Arctique [...]».

Une coopération profitable

Les huit États du Conseil de l'Arctique (Canada, Danemark via le Groenland, États-Unis via l'Alaska, Finlande, Islande, Norvège, Suède et Russie) reconnaissent l'utilité et la rentabilité de la coopération circumpolaire. L'immensité de la région et l'ensemble des enjeux communs à tous les États incitent à renforcer le dialogue, les projets conjoints et le désir de prospérité régionale. Bâtir et entretenir la confiance entre les États circumpolaires demeure un long processus qui est en marche depuis le début des années 1990 en Arctique.

Le Conseil de l'Arctique — initié par le Canada et créé en 1996 — est un exemple notable de la collaboration établie. Ce forum international (qui sera présidé par le Canada en 2013 et les États-Unis en 2015) accueille les huit États arctiques, les participants permanents (communautés indigènes de l'Arctique) et les observateurs non arctiques (comme la France, la Grande-Bretagne et l'Allemagne), ainsi que certaines organisations internationales. Le Conseil facilite sans équivoque les discussions multilatérales qui mènent à la réalisation d'importants travaux qui concernent toute la planète. Ce dialogue évolutif est le pilier de la stabilité régionale dans le monde circumpolaire et s'avère très pertinent et utile dans le contexte actuel (et futur) lorsque les États sont appelés à s'adapter aux effets des changements climatiques.

Ne pas s'isoler

La plus grande menace à la sécurité nationale du Canada en Arctique est son isolement et son éloignement à l'égard de ses grands voisins alliés du monde circumpolaire. Le Canada doit absolument entretenir l'esprit de collaboration et de prospérité régional duquel il s'inspire depuis la fin de la guerre froide et qui le guidera — avec succès — à travers les nouveaux défis de sécurité traditionnels et non traditionnels qui émergent déjà avec la mutation géographique de l'Arctique. À cet égard, la politique étrangère du Canada pour l'Arctique de 2010 (outre la question de la souveraineté) est une excellente orientation stratégique et diplomatique qu'il faudra respecter, notamment au chapitre de la coopération bilatérale avec les États-Unis, le «premier» allié du Canada dans le Grand Nord.

Il faut reconnaître l'effort de Stephen Harper qui cherche à renforcer le sentiment d'appartenance canadien à l'égard de l'Arctique. Les Canadiens du Nord (notamment les Inuits) en profiteront largement et l'ensemble du Canada bénéficiera des retombées politiques, sociales, culturelles et économiques de cette initiative historique.

Cependant, il faut aussi dénoncer l'alarmisme fallacieux de Stephen Harper, qui alimente trop souvent des tensions diplomatiques évitables entre Ottawa et ses alliés. En entretenant une vision sombre de la géopolitique de l'Arctique, en anticipant des menaces tous azimuts fondées sur des perceptions infondées et en jouant les gros bras avec le voisinage, le premier ministre du Canada tourne le dos des Canadiens au monde circumpolaire et gêne l'intégration complète du pays à cette région.

***

Joël Plouffe - Chercheur à l'Observatoire de géopolitique de la Chaire Raoul-Dandurand de l'Université du Québec à Montréal et spécialiste de la géopolitique de l'Arctique

Harry Borlase - Université d'Akureyri en Islande et spécialiste du droit polaire

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

1 commentaire
  • France Marcotte - Inscrite 29 août 2010 13 h 16

    Attendre que la glace fonde, les pieds sur la bavette du poêle

    Ainsi, c'est depuis le début des années 90 qu'on en est à bâtir et entretenir la confiance entre les États circumpolaires qui permettra entre autres choses de "s'adapter aux effets des changements climatiques". Ça fait donc un petit moment qu'on s'installe là-haut à son aise en prévision de la grande récolte. J'aurais aimé que les auteurs nous disent en quoi toute cette belle harmonie entre les peuples s'accorde avec les objectifs de combattre les changements climatiques puisqu'on nous assure ici bas qu'il est prouvé que le réchauffement est causé par les activités humaines et qu'il serait castastrophique de voir la température moyenne s'élever au-dessus d'une certaine limite, ce vers quoi nous voguons allègrement. Alors, comment peut-on en même temps attendre que les glaces fondent un peu plus et s'inquiéter qu'il fasse plus chaud?