Le fantasme de la guerre froide

Le scénario de la guerre froide dans l’Arctique n’est guère crédible.<br />
Photo: Agence Reuters Andy Clark Le scénario de la guerre froide dans l’Arctique n’est guère crédible.

De récents articles dans la presse ont fait état d'un prétendu retour à un état de guerre froide dans l'Arctique: les pays circumpolaires, à commencer par la Russie, mais aussi la Norvège, le Danemark et les États-Unis, auraient lancé d'ambitieux programmes d'armement destinés à asseoir de façon agressive leurs revendications dans la région. Le Canada, soumis à une pression militaire croissante, verrait sa souveraineté menacée par ses voisins ambitieux.

Pourtant, ce discours alarmiste souffre de nombreuses faiblesses.

De nombreux détails relevés dans les médias récemment ne résistent tout simplement pas à l'examen. Tout d'abord, concernant la menace de la Russie. Les bombardiers russes ont certes repris leurs vols arctiques, qu'ils avaient longtemps interrompus, sans pour autant violer l'espace aérien du Canada — s'en approcher n'a rien d'interdit: la vocation d'une armée est de s'entraîner et, si ces vols peuvent paraître déplaisants, ils traduisent surtout le désir de la Russie de cesser de perdre sa capacité opératoire dans la région, très diminuée depuis la ruine de l'Union soviétique, beaucoup plus que de développer une nouvelle force de frappe.

On oublie à quel point la capacité militaire de la Russie a diminué dans l'Arctique depuis la chute de l'URSS en 1991: la flotte du Nord est passée de plus d'une centaine de destroyers à une quinzaine aujourd'hui. Le programme récent de reprise des constructions survient après cette longue période de déclin du matériel et des capacités opérationnelles (grave manque d'entraînement) que n'a pu enrayer la manne du pétrole.

Certes, Moscou a annoncé la construction de six porte-avions, mais il y a loin de la coupe aux lèvres quand on sait la très faible efficacité des chantiers navals militaires russes et l'état lamentable du budget de construction de la marine. [...]

Souveraineté menacée?

La nouvelle classe de sous-marins lance-missiles Borei est effectivement en cours de développement, depuis 1996 d'ailleurs, mais, d'une part, elle connaît d'importants retards liés à de graves problèmes techniques et, d'autre part, elle n'étendra pas la force de frappe russe, mais viendra simplement compenser le retrait progressif des Typhoon et vieux Delta III.

La majorité des bâtiments de la flotte de surface est très ancienne et doit subir d'importantes rénovations pour demeurer efficace face aux navires de l'OTAN. Compte tenu des contraintes budgétaires, il est peu probable que la Russie réussisse à maintenir le niveau actuel de la flotte du Nord tout en menant à bien son important programme de construction. Il faudra voir si ces projets grandioses aboutiront: la rhétorique militaire russe dans l'Arctique — tout comme la canadienne d'ailleurs — est-elle soluble dans les contraintes budgétaires?

Or, en Russie comme au Canada, ces discours enflammés sur la nécessaire défense d'une souveraineté supposément menacée relèvent avant tout de la politique électorale et, dans le cas de Moscou, du désir de crédibiliser un poids international terriblement diminué depuis 1991. Lâcher des parachutistes au pôle Nord — sur la banquise, donc — ou y planter un drapeau sont des gestes sans aucune portée militaire ou juridique.

Achat de matériel


Ensuite, pour parler de guerre froide, il faut pouvoir observer le lancement de programmes d'armement en réaction aux décisions des adversaires présumés. Or les lancements récents en Norvège (frégates de classe Nansen, lancées 2004-2010, ou Svalbard, 2002), tout comme en Russie, sont le fait de bâtiments décidés voilà bientôt 8 à 10 ans, voire davantage dans le cas de la Russie du fait de l'extrême lenteur des chantiers navals à une époque où l'Arctique ne faisait pas la manchette des journaux: ils ne reflètent donc pas une course bien improbable, mais le souci des pays de la région de renouveler leur outil militaire en se dotant aussi d'une capacité plus moderne et capable de couvrir la région arctique. Acheter du matériel militaire ne signifie pas que l'on veut nécessairement s'en servir, mais répond à une politique d'optimisation du matériel face aux risques internationaux tels qu'ils sont perçus au moment de sa conception.

De fait, dans le contexte de la fonte des glaces et de l'ouverture potentielle de l'exploitation des ressources des zones économiques exclusives et des plateaux continentaux arctiques, il n'est guère surprenant que les États riverains se dotent progressivement d'outils pour faire appliquer leurs droits souverains sur ces espaces maritimes. Vouloir surveiller de nouveaux espaces pour y faire respecter la législation nationale ne signifie pas nécessairement que l'on entend engager un conflit avec son voisin.

Armement canadien

Enfin, l'armement du Canada lui-même est peu évoqué dans ces discours alarmistes des médias canadiens. Pourtant, en Europe, Ottawa est perçu comme menant une politique arctique fort agressive, à la fois sur le plan de la rhétorique politique comme sur celui des projets militaires lancés depuis 2004: organisation de manoeuvres militaires aéronavales annuelles; projets de construction de navires de soutien logistique à capacité arctique; de trois brise-glaces lourds armés; de six corvettes arctiques; d'une base navale à Nanisivik; d'une base militaire à Resolute; d'un réseau de radars à longue portée; de renouvellement complet de la flotte au coût de 35 milliards de dollars; achat tout récent de 65 chasseurs F-35... Nous pensons candidement que les projets du Canada, avec cette image de pays porteur de paix, ne sont pas destinés à faire la guerre, mais plutôt que les programmes des voisins, eux, seraient forcément belliqueux.

Le scénario de la guerre froide dans l'Arctique n'est guère crédible, et de nombreux chercheurs canadiens ont déjà souligné ce fait, dont l'auteur de ces lignes. Ce n'est pas parce que quelques journalistes et dirigeants reprennent ce slogan — pour ces derniers, souvent pour des raisons de politique intérieure — qu'il est crédible. La Russie n'a que peu d'intérêt à déclencher un conflit arctique avec l'OTAN — les quatre autres pays riverains de l'Arctique en font partie —, qu'elle n'a de toute façon aucune chance de gagner.

Et les enjeux sont faibles puisque environ 95 % des ressources estimées dans l'Arctique — ressources halieutiques ou en hydrocarbures — se trouveraient de toute façon à l'intérieur des zones économiques exclusives (ZEE) des pays riverains, que personne ne conteste. Contrairement à une idée reçue, l'Arctique n'est pas une région sans droit où prévaut une ruée rappelant celle du Far West: c'est le droit de la mer qui s'applique et qui prévoit l'attribution des espaces maritimes, et non la diplomatie de la canonnière, ce que les cinq pays riverains de l'Arctique ont, deux fois déjà, reconnu, en 2008 comme en 2010.

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Frédéric Lasserre - Directeur de projet ArcticNet et chercheur pour le programme Paix et sécurité de l'Institut québécois des hautes études internationales à l'Université Laval

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