Pédiatrie sociale - Tristes conséquences pour Olivier, Karine et Stéphanie...

Ce serait une erreur de voir la pédiatrie sociale comme une ennemie du système public et du communautaire ou de penser que des centres de pédiatrie sociale ne peuvent pas cohabiter avec un système de santé public fort.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Ce serait une erreur de voir la pédiatrie sociale comme une ennemie du système public et du communautaire ou de penser que des centres de pédiatrie sociale ne peuvent pas cohabiter avec un système de santé public fort.

Dans sa lettre «Donner au Dr Julien en appauvrissant le système public», parue le 12 août dernier dans le quotidien Le Devoir, madame Monique Moquin-Normand, travailleuse sociale, soulève plusieurs points importants. À titre de médecin du Centre de pédiatrie sociale Centre-Sud et au CSSS Jeanne-Mance, je suis à même de constater que notre système public se fait progressivement démanteler et que les compressions actuelles dans les CSSS vont faire mal.

Avant la fusion des établissements qui a donné naissance aux CSSS, les budgets des CLSC et CHSLD de notre territoire étaient équilibrés. La fermeture de l'hôpital Jacques-Viger a creusé un trou et nous devons maintenant tous payer pour le combler. Dans le quartier Centre-Sud, le budget pour aider les familles à inscrire leurs enfants aux camps de jour a fondu. On ne remplace plus les départs des intervenants et on coupe dans les services préventifs. Ce seront en fin de compte encore les plus démunis qui vont payer le plus.

Il faut s'insurger contre ces compressions. Mais critiquer certaines façons de faire et essayer d'en trouver d'autres ne doit pas être vu comme une défense d'un démantèlement du système public. Il faut revoir nos façons de travailler. Apprendre à accueillir et sourire avant de demander la carte d'assurance-maladie, voir l'enfant dans sa globalité et ne pas rester collé aux «symptômes». Arrêter de parler de «cas», de «codes» et de «statistiques». Travailler activement à apprivoiser ces enfants et ces familles, à les accueillir sans jugement.

Comprendre comment le vécu de l'enfant peut influencer sa façon d'être et trouver des pistes autres que le recours systématique à de la médication. Parfois, la solution est aussi simple que de croire en leur valeur et en celle de leurs parents, de les inscrire dans une ligue de soccer, de permettre au réseau élargi de soutenir la famille, de redonner du pouvoir et de l'espoir, de soutenir les rêves et défendre les droits de ces enfants.

Des attitudes qui font obstacle

Médecin de famille au CLSC des Faubourgs, j'ai décidé de démarrer un centre de pédiatrie sociale dans le quartier Centre-Sud parce que je voulais pouvoir faire plus pour les enfants que j'accompagne. On parle beaucoup de travail multidisciplinaire, et c'est en pédiatrie sociale que j'ai enfin les moyens de l'appliquer de façon véritable. Je rencontre les enfants avec une adjointe clinique, travailleuse sociale de formation, et la famille a la possibilité d'inviter les personnes importantes pour l'enfant: voisins, famille, amis, professeurs, professionnels du CSSS ou des Centres jeunesse. Tout se fait en présence de l'enfant et de sa famille, tout le monde entend les mêmes choses et tente de travailler dans le même sens.

La pédiatrie sociale est beaucoup plus souple, plus communautaire et plus près des familles que nous accompagnons. Il n'est pas question de remplacer le système existant, mais plutôt d'offrir une approche complémentaire. Le CSSS Jeanne-Mance soutient d'ailleurs notre centre de pédiatrie sociale en mettant à notre disposition une travailleuse sociale. Nous ne sommes pas là pour réinventer la roue, mais pour travailler avec les institutions et les organismes communautaires en place. C'est une erreur de voir la pédiatrie sociale comme une ennemie du système public et du communautaire ou de penser que des centres de pédiatrie sociale ne peuvent pas cohabiter avec un système de santé public fort.

Difficultés et bénéfices

La pédiatrie sociale n'est pas une entreprise facile. Étant autonome financièrement, je dois maintenant travailler à la survie de mon centre et trouver des moyens de financement. Pourtant, malgré les difficultés, les bénéfices en valent le coût.

Je n'arrive plus à concevoir des «réunions d'équipe» où l'on parle de «cas» alors que les gens concernés ne sont pas assis à la table. Je n'arrive pas à concevoir un système ou l'évaluation par le ministère ne se fait que sur la base de «statistiques» qui ne parviennent pas à traduire ce qui se fait sur le terrain. Je ne veux plus d'un environnement où on doit prendre un numéro et attendre son tour derrière la ligne jaune sur le plancher pour voir quelqu'un derrière une vitre comme à la banque; un système où le roulement du personnel fait en sorte qu'on ne reconnaît pas la personne à l'accueil d'une visite à l'autre. Pour des gens méfiants, marginalisés, habitués à être traités comme des moins que rien, qui ont vécu des expériences négatives aux mains des institutions, ces attitudes sont des obstacles réels aux services auxquels ils ont droit.

C'est pourquoi nous avons besoin d'approches hors-norme, car les normes posent parfois des obstacles insurmontables pour les personnes marginalisées. Karine s'est vu refuser les suppléments alimentaires durant sa grossesse, car la seule porte d'entrée au programme était une entrevue avec une travailleuse sociale, ce que son chum lui interdisait. Elle a préféré laisser tomber jusqu'à ce qu'on fasse assez de bruit pour qu'elle puisse voir une infirmière. Kevin et Julie se sont fait annuler leur rendez-vous pour leurs vaccins, sans en être avertis, car leur mère tout juste déménagée se retrouvait maintenant hors territoire. Cette famille avait tissé un lien de confiance avec une infirmière, lien difficile à transférer. Celle-ci a dû s'organiser pour les vacciner en cachette. Lorsque l'infirmière rend visite à la famille de la petite Stéphanie, qui pleure sans arrêt et présente un retard de croissance, elle réalise que la famille, n'ayant pas les moyens de payer pour le lait, met moins de poudre dans la bouteille que ce qui est nécessaire. Il faudrait trouver du lait à donner, ce qu'elle ne peut plus faire, car cela va à l'encontre du statut d'établissement «ami des bébés».

Que faire?

Quand je vois Olivier dont tout le monde se plaint du comportement à l'école, alors que ses problèmes sont liés à un trouble du langage, que tout le monde met de la pression sur sa mère et lui fait sentir qu'elle est incompétente, qu'est-ce que je fais? J'attends encore pour lui des services en orthophonie, comme il le fait déjà depuis presque quatre ans? Ou est-ce que je tente de trouver de l'argent là où il est — au privé! — pour lui permettre d'avoir les soins auxquels il a droit?

Je suis conscient d'être dans une position de devoir demander de l'argent privé pour pallier les lacunes du système public. Mais quand à la fin de l'entrevue, sa mère nous dit merci et qu'elle a enfin l'impression d'avoir quelqu'un de son côté, je me dis qu'on fait ce qu'il faut. L'enfant est sorti du bureau avec un poids de moins sur les épaules, on pouvait le voir physiquement: il n'était pas «un malade» ou «un problème», juste un petit gars à qui on n'a pas respecté le droit d'avoir les soins dont il a besoin, comme tant d'autres.

En voie de disparition

Le modèle des CLSC est un modèle extrêmement intéressant, celui qui m'a convaincu d'être médecin de famille. Malheureusement, ce modèle est en voie de disparition. Depuis la fusion des établissements en CSSS, la proximité qui caractérisait le programme Enfance-Famille du CLSC des Faubourgs n'existe presque plus. Depuis quelques années, les familles dont j'effectue le suivi ne peuvent plus me dire qui est l'infirmière qui les suit, parce qu'ils n'en ont plus. Pour avoir des services plus importants, il faut remplir des critères bien objectifs et réducteurs de ce que constitue la «vulnérabilité».

Malgré tout cela, les intervenants font un travail colossal et il ne faut pas minimiser la qualité des interventions qu'ils font. Malheureusement, ceux qui tentent de contourner le système et agir de façon hors-norme lorsque nécessaire se font taper dessus, quittent ou tombent dans l'épuisement professionnel... À la fin, le ministère regarde les statistiques et décide que le travail n'est pas assez efficace. Il compare notre quartier avec d'autres, plus nantis, et il décide que nos interventions coûtent trop cher. Il faut donc «rationaliser» et «harmoniser», et ce seront les Olivier, Stéphanie et Karine qui en paieront les conséquences.


 
2 commentaires
  • jerome savary - Inscrit 26 août 2010 22 h 08

    Plus d'argent pour nos enfants

    Ce que revendique le Dr Julien, c'est en grande partie la même chose que Mme Moquin-Normand, dans sa lettre parue dans LE Devoir du 12 août dernier: plus d'attention et plus d'argent pour nos enfants.
    Si le Dr Julien travaille avec son modèle en pédiatrie sociale, ce n'est pas en vase clos, comme l'explique dans cette lettre le Dr Harper, nouveau pédiatre social dans le quartier Centre-Sud. La base de la pédiatrie sociale repose sur le partage d'informations et l,action de tous les acteurs proches de l'enfant. C'est l'opposé du travail en solitaire!
    Mme Moquin-Normand se désole des coupes dans le budget du Québec destiné aux enfants et familles vulnérables, et elle a raison. Le Dr Julien l,avoue aussi humblement. Malgré son travail, la situation des enfants vulnérables des quartiers pauvres de Montréal et du Québec se détériorent.
    Le Québec est-il digne de ses enfants?
    Pas en ce moment. Pas lorsqu'il coupe de moitié le nombre de places en camps de vacances et camps de jour offertes aux enfants vulnérables, comme c'est le cas dans le CSSS où travaille Mme Moquin-Normand ; où les budgets de soutien aux familles d'enfants déficients ou handicapés ont aussi été coupés.

  • Anne Marie Bergeron - Inscrit 29 août 2010 12 h 06

    Ne tirez pas sur le messager

    Merci d'avoir bien voulu partager votre expérience de médecin en milieu défavorisé et de nuancer le discours de Mme Moquin-Normand. Merci de faire une différence auprès des enfants et de leur famille.