Services sociaux - Donner au Dr Julien en appauvrissant le système public

Bien que privé, l’organisme du Dr Julien recherche les fonds publics et veut se servir de professionnels du réseau public.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Bien que privé, l’organisme du Dr Julien recherche les fonds publics et veut se servir de professionnels du réseau public.

Le 28 juillet dernier, nous apprenions par les médias que le Dr Gilles Julien était privé de 1 million de dollars de fonds publics «promis» et qu'il devait réduire radicalement ses activités, notamment dans Hochelaga-Maisonneuve. En moins de 24 heures, le ministre de la Santé, Yves Bolduc, s'est engagé à verser jusqu'à 1 million pour ce «projet unique de pédiatrie sociale novatrice».

Que savons-nous de ce projet? Depuis 13 ans, le Dr Julien gère son organisme, Centre d'assistance d'enfants en difficultés, grâce au financement de la Fondation Chagnon qui a été et demeure sa principale source de revenus. Ce centre «unique» offrirait «toute une gamme de services souples» pour enfants vulnérables avec des éducateurs, des médecins, des travailleurs sociaux. En fait, leurs interventions de base sont semblables à ce qui se fait dans l'ensemble des services destinés aux enfants: l'écoute, le lien avec les parents, la sensibilité aux conditions de vie...

Par contre, plutôt que de favoriser l'ancrage de l'enfant dans le milieu social naturel, le Dr Julien veut créer des milieux ou agir directement sur eux — par exemple camp de jour, bourse pour fréquenter l'école privée. Il subventionne même d'autres ressources.

Il se dit à contre-courant des organismes déjà en place. Bien que privé, son organisme recherche les fonds publics et veut se servir de professionnels du réseau public. Il ambitionne de créer un nouveau réseau, une sorte de conglomérat de services, présent un peu partout au Québec et relevant de pas moins de cinq ministères.

Le Dr Julien est un médecin spécialiste et il recrute des médecins pour diriger ses succursales de services psychosociaux. Ses relations publiques sont particulièrement efficaces grâce à la fameuse et récurrente Guignolée des médias, qui lui amène dons et notoriété.

L'expérience innovatrice des CLSC


Il y a bientôt 35 ans, le gouvernement du Québec a mis en place le réseau des CLSC dans une perspective affirmée d'accessibilité, de prévention, d'intervention précoce et de multidisciplinarité (travailleurs sociaux, psychoéducateurs, orthophonistes, auxiliaires familiales, organisateurs communautaires, psychologues, infirmières et médecins, etc.). Dans cette approche globale, la collaboration avec divers organismes de la communauté est essentielle pour soutenir et outiller le mieux possible les personnes vulnérables.

Les services psychosociaux sont peu connus parce qu'ils ne s'adressent pas à l'ensemble de la population, mais justement aux personnes à risque, en difficulté, présentant une maladie, un handicap, une vulnérabilité particulière ou liée aux étapes de la vie. Ils sont en immédiate périphérie des services médicaux, en milieu scolaire, dans les garderies, dans les milieux d'hébergement, mais ont aussi pignon sur rue et le citoyen peut directement y avoir recours.

Le travail psychosocial consiste avant tout en accueil, écoute, validation et soutien; puis en évaluation et en intervention au niveau des émotions, des pensées, de la résolution de problèmes personnels, relationnels ou organisationnels, principalement par des consultations thérapeutiques, de la mobilisation de ressources, de la défense de droits, etc. Nous nous appuyons sur les forces des gens et du milieu afin d'améliorer leur qualité de vie et leur capacité à être davantage maîtres de leurs vies.

Soutenir les gens vulnérables, c'est aussi s'intéresser aux causes plus indirectes de leurs problèmes, protéger leur dignité et éviter la stigmatisation. Il faut savoir écouter, conseiller, mais aussi s'informer, se former constamment et réfléchir. Cela demande du temps, de l'engagement et de l'amour pour l'humain.

Qu'ils soient préventifs, d'intervention précoce ou thérapeutiques, les services aux enfants et aux familles constituent une partie importante du travail dans les CLSC du Québec. Ils constituent des services de loin plus précoces que ceux qu'offre la Direction de la protection de la jeunesse et couvrent une gamme importante de besoins. Dans chacun des quartiers, des collaborations se sont construites avec les organismes communautaires.

Où est le «hors-norme»?

Pourquoi l'organisme du Dr Julien devrait-il avoir le privilège d'être «hors-norme»? Est-ce une pratique administrative correcte que d'engager des sommes considérables sans avoir eu de budgets en bonne et due forme? Si un programme de subventions exige la concertation entre organismes et que le Dr Julien refuse cette pratique, n'est-il pas normal qu'il n'ait pas accès à ces subventions? Pourquoi a-t-il eu le privilège vraiment «hors-norme» de rencontrer cinq ministres durant deux heures?

Il est des questions sur lesquelles beaucoup d'intervenants pourraient être d'accord. Mentionnons:

1- Le peu de considération du temps et de la disponibilité nécessaires pour le travail psychosocial et la multidisciplinarité.

2- Le fait que ministres et hauts fonctionnaires connaissent peu ces services et leur importance.

3- La précarité du financement et le financement «par projets» dans les organismes communautaires, mais aussi dans les CLSC.

4- Les nombreuses instances de contrôle et de surveillance pointilleuses.

5- L'objectif gouvernemental d'atteindre une plus grande «productivité», soit une plus grande quantité d'actes en banalisant les problématiques complexes et sans égard pour le travail dans son ensemble.

La «machine gouvernementale» reçoit ses directives des autorités politiques. Cela se traduit en exigences parfois déraisonnables pour les organismes. Mais, il est inadmissible dans une société démocratique que les normes s'appliquent, selon le bon plaisir du ministre, à certains mais pas à d'autres. Si on les écoutait, les intervenants du réseau auraient aussi beaucoup à dire sur certaines normes, directives et contraintes.

Les coupes

Les services publics à la petite enfance et aux familles dans les CLSC (maintenant intégrés aux CSSS) sont victimes des politiques idéologiques et budgétaires du gouvernement Charest et subissent des coupes en ce moment même. Ce ne sont pas des services «gras dur», en personnel ou en budgets compte tenu de leurs mandats.

Cette année, mon CSSS a coupé de moitié le nombre de places en camps de vacances et camps de jour offertes aux enfants vulnérables; il a aussi coupé dans les budgets de soutien aux familles d'enfants déficients ou handicapés. Il s'apprête à réduire de 12 % les budgets de l'ensemble du programme Famille-Enfance-Jeunesse. Les compressions de la loi 100 sont aussi à venir. Et cela, après avoir été bousculés par la grande «réingénierie» de Charest depuis cinq ans.

Les coupes frappent non seulement les services pour la petite enfance et les familles, mais aussi tous les services de première ligne. Dans mon CSSS, par exemple, pour une population de 140 000 personnes, trois points de service sur quatre ont été fermés pour «la première des premières lignes», soit l'accueil social. Par ailleurs, les services de «suivi adultes» ne seront offerts que sur deux sites. Des postes sont déjà disparus et d'autres seront abolis ou non remplacés dès que les absences ou l'attrition le permettront.

Ce sont les plus vulnérables qui souffrent le plus de la perte des services de proximité. Le personnel du Dr Julien dans Hochelaga-Maisonneuve est de 18 personnes; c'est plus que toute la «première ligne adultes» de mon CSSS, qui couvre quatre territoires défavorisés de CLSC. [...]

La popote roulante La Petite Marmite de l'organisme communautaire Projet changement est exclusivement au service des personnes en perte d'autonomie directement recommandées par notre CSSS; elle existe depuis 30 ans et fonctionne avec un demi-salarié et des bénévoles. Son budget n'est que de 40 000 $ par année. Son prochain budget est complètement coupé. La popote vit sa dernière année.

Juste dans le cadre de la loi 100, des coupes de 900 000 $ ont été demandées au CSSS Lucille-Teasdale, qui couvre le quartier Hochelaga-Maisonneuve.

Solidarité sociale ou relations publiques


L'État se départit de ses responsabilités et des services s'y rattachant, qu'il abandonne à des ressources privées, souvent «hors-norme». Ces situations sont la plupart du temps discrètes ou ambiguës et ceux qui en sont victimes sont sans recours. Mais il y a des situations extrêmes qui mettent en évidence l'ampleur du désengagement. L'émission Enquête l'an dernier et le site Rue Frontenac plus récemment ont dévoilé des conditions d'hébergement scandaleuses et des problèmes importants d'abus dans des ressources privées pour déficients intellectuels. Ces ressources étaient utilisées par deux centres de réadaptation en déficience intellectuelle. Le Centre de réadaptation Lisette-Dupras est sous tutelle depuis juin 2010. Mais le gouvernement n'a-t-il pas lui-même mis en place ce système semi-privatisé dans lequel de telles choses peuvent se produire?

Les fusions d'établissements ont réduit les possibilités d'opposition au gouvernement par des gestionnaires responsables. Les syndicats sont encore à tenter de se réorganiser. Il est très difficile de revendiquer sur la place publique des budgets pour développer de nouveaux services ou même pour s'opposer à la détérioration de ceux qui existent. Le Dr Julien est le représentant de son organisme et il peut le faire, bien soutenu par la puissante Fondation Chagnon.

Il n'y a pas de marketing pour défendre les services psychosociaux des CLSC. Pas de lobbying, même pas de petites publicités. Les services publics sont le fruit d'une volonté politique d'entraide sociale, ils ne devraient pas en avoir besoin. Ils devraient être connus, reconnus. Mais voilà; le message que la population entend à leur sujet, répété ad nauseam, par le gouvernement et les bonzes du rapetissement de l'État est: «Ils coûtent trop cher, ils sont inefficaces...» Ce poison est régulièrement répandu par les médias. [...]

Il y a beaucoup d'intervenants créatifs et dévoués, qui travaillent depuis cinq, quinze, ou trente ans dans les services psychosociaux parapublics. Leur travail est dans l'ombre et ils s'y consacrent avec énergie. Ce sont des gens de terrain qui ne sont pas consultés, ni écoutés, ni visibles. Malgré le fait que le modèle des CLSC ait été applaudi et reconnu tant aux États-Unis qu'en Europe pendant trois décennies, son travail multidisciplinaire et psychosocial est méconnu des médias et du grand public.

Non seulement l'organisme du Dr Julien essaie-t-il de réinventer la roue, mais son existence contribue à fragiliser les services publics. Où croyez-vous que le gouvernement va aller chercher les budgets? En coupant les subventions à Bombardier, ou plutôt en pigeant dans les budgets des services psychosociaux publics? [...]

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Monique Moquin-Normand - Travailleuse sociale, mère de trois enfants et résidante de Hochelaga-Maisonneuve
26 commentaires
  • Bernard Dupuis - Abonné 12 août 2010 09 h 02

    La «bienfaisance» spectacle.

    Merci de nous informer de ces faits relativement au sujet des bienfaiteurs et des projets «hors normes». Nous vivons manifestement dans une société qui entretient l'ignorance et les préjugés relativement au travail social des employés de l'état. De plus, nous sommes obnubilés par l'information spectacle produite par des médias affamés de vedettariat afin de mousser l'idéologie hyper-libérale, sa valorisation des actions privées et sa dévalorisation du travail des employés du secteur public.

    Bernard Dupuis, Berthierville.

  • Fabienne Desbiens - Abonnée 12 août 2010 09 h 33

    Je ne savais pas...

    ...comme la plupart d'entre nous j'imagine. C'est aussi vous que l'on devrait entendre au téléjournal et lire dans les journaux. Merci pour cette importante mise au point. Je souhaite de tout coeur que votre opinion soit répandue plus largement, je trouve que vous feriez un excellent sujet de reportage!
    Et dire qu'on balance plus de 700 millions à remplacer des pancartes... pas besoin de chercher l'erreur...Je salue aussi tous ceux qui oeuvrent dans ce milieu où je pense qu'il faut vraiment être "fait fort".

  • Jean-Marie Comeau - Abonné 12 août 2010 09 h 39

    BESOIN PRESSANT D'INFORMATION

    Merci pour toute l'information contenue dans cet article. Voilà ce qui nous manque le plus! Une information complète, claire, qui reflète la réalité plutôt qu'un discours idéologique. Il me semble nécessaire de se rappeler l'importance réelle d'un service public qui a les moyens d'agir efficacement. Dans cette situation, ce sont encore les plus faibles qui paient la note de la diminution des services publics.

  • Raphaël Labrosse - Inscrit 12 août 2010 09 h 47

    Quoi?

    Je m'en doutais. L'agitation des médias m'apparaissait suspecte. Il ne fait du bien que dans Hochelaga-Maisonneuve et sur l'initiative d'un seul homme? Reverrons-nous le gâchis des écoles privées et des écoles publiques se transporter dans les besoins des gens vulnérables? Je vais suivre le débat.

  • Diane Barré - Inscrite 12 août 2010 09 h 51

    Appui au secteur public

    Tout à fait d'accord. La misère n'est pas seulement à Montréal. Si chaque région se met à créer ses propres services parallèles, financés par les ministères, ce sera un retour en arrière. Il est grand temps que les médias reconnaissent le travail des employés du secteur public dans tous les domaines et en informent le grand public que l'on entend chialer constamment sur les lignes ouvertes. Ces émissions ont remplacées le "perron de l'église après la grand messe!) "chialages sans fondement, destructifs et démoralisants"