Retrait du formulaire long du recensement - Des solutions d'ailleurs déjà tentées ici

Dans certains pays nordiques, comme la Belgique, les recensements sont moins lourds et moins coûteux qu’au Canada. Si cette recette européenne fonctionne bien, c’est que ces pays ont comme support statistique de base un registre de population, ce qui n’est pas le cas ici.
Photo: Agence France-Presse (photo) Dans certains pays nordiques, comme la Belgique, les recensements sont moins lourds et moins coûteux qu’au Canada. Si cette recette européenne fonctionne bien, c’est que ces pays ont comme support statistique de base un registre de population, ce qui n’est pas le cas ici.

Dans la suite des communiqués de presse que vous avez envoyés le 26 juillet dernier et des commentaires qui ont suivi dans le Globe and Mail et Le Devoir, j'aimerais revenir sur le thème «le recensement ailleurs». Ces médias évoquent la situation des pays nordiques, de la Belgique et des Pays-Bas, où les recensements sont moins lourds et moins dispendieux. Pour être bien au fait de la question, on peut lire en ligne un excellent article de Paolo Valente de UNECE (Genève) intitulé «Comment la population est-elle recensée dans les pays européens en 2010» (http://www.ined.fr/fr/ressources_documentation/publications/pop_soc/bdd/publication/1506/).

Si cette recette européenne fonctionne bien, c'est que ces pays ont comme support statistique de base un registre de population, ce qui n'est pas le cas du Canada, loin de là!

Un projet d'établir un tel registre pour le Québec a vu le jour au milieu des années 1970, mais a vite été relégué aux oubliettes par les interventions des bien-pensants, style Pierre Elliot Trudeau, et des défenseurs du droit à la vie privée. En effet, de tels registres requièrent de la part des citoyens de déclarer, obligatoirement, non seulement les naissances et les décès, mais aussi les changements de domicile, trois types d'événements nécessaires à la mesure des phénomènes démographiques de base que sont la fécondité, la mortalité et la migration.

Ces bonnes gens déclaraient que le Canada n'était pas un état policier et que ses citoyens n'avaient pas à déclarer de façon obligatoire leurs changements de domicile et que, comme aux États-Unis, on était libre de se déplacer comme on le veut, sans contraintes, sans carte d'identité par exemple.

J'avais alors montré les effets pervers d'une telle attitude dans un texte intitulé «Le registre de population: laboratoire contesté du démographe», à l'occasion de mon discours d'intronisation à la Société royale du Canada en novembre 1976.

En voici un extrait: «Or pour beaucoup de gens, enregistrer officiellement à la statistique un changement d'adresse est une atteinte à la vie privée. Ces même gens sèment à tout vent — pour parodier Larousse — leur nouvelle adresse: les parents et amis, le postier les agents de distribution des allocations sociales et même le percepteur d'impôts. Mais surtout pas de déclaration officielle à la statistique, qui serait la seule à utiliser celle-ci de façon neutre et anonyme.»

Inclure cette nouvelle façon de procéder dans les moeurs de notre société permettrait de jumeler les nombreuses informations disponibles dans les fichiers administratifs sans déranger les citoyens avec des collectes d'informations jugées souvent fastidieuses et coûteuses. Mais il y avait le syndrome du Big Brother, qui existe toujours au fait.

Au Québec aussi

Plus tard, un autre projet vit le jour au Québec: établir un registre central d'adresses pour le gouvernement, afin d'éviter aux citoyens les affres d'informer plusieurs fois plutôt qu'une les divers ministères et administrations parapubliques d'un déménagement.

On aurait alors économisé beaucoup de temps et d'énergie aux citoyens qui de toute façon informent spontanément ces organismes pour recevoir entre autres leur carte d'assurance maladie ou leur permis de conduire. Bien plus, d'importantes sommes d'argent sont en jeu en considérant les nombreuses transcriptions d'une même information et les courriers délivrés à une mauvaise adresse. De nouveau, peine perdue devant le syndrome du Big Brother.

Bref, votre comité devrait saisir l'occasion qui se présente de revoir en profondeur nos modes de cueillette d'informations auprès des citoyens, en leur évitant le plus possible les inconvénients d'une collecte d'information jugée par certains abusive. Les pays qui ont de tels registres de population s'en félicitent, d'autant plus que ces instruments sont devenus d'une très grande efficacité depuis qu'ils sont informatisés.

Le Canada aurait donc avantage à suivre leur exemple et à mettre sur pied un Registre national de la population.

D'ici là cependant, pas question d'éliminer l'obligation pour un certain nombre de citoyens de remplir le questionnaire long du recensement, le seul qui permet d'avoir de bonnes bases de sondage pour d'autres collectes d'informations non présentes dans les fichiers administratifs, comme les valeurs et les opinions.

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Jacques Légaré - Professeur émérite de démographie à l'Université de Montréal

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