Parcs nationaux - Les 40 ans de l'expulsion de Forillon

Il y a quarante ans, les gouvernements provincial et fédéral expulsaient les Gaspésiens de la péninsule de Forillon. Environ mille personnes étaient touchées. On parlait alors d'expropriation; en fait, une loi spéciale a permis d'expulser les gens de mon pays.

Il est permis de penser que les Gaspésiens, dans l'ensemble, ont fondé beaucoup d'espoir dans les études et les rapports du Bureau d'aménagement de l'Est-du-Québec (1963-1966). À l'époque, l'exode de la jeunesse illustrait très bien la gravité de la situation économique de la région. Ceci est encore trop vrai en 2010. Au début des années 1960 cependant, les gouvernements avaient la possibilité d'investir économiquement. Ils n'avaient pas à composer avec les déficits d'aujourd'hui, c'est pourquoi fut entreprise une étude gigantesque qui se termina en 1966 par le dépôt du Plan de développement de la région-pilote, soit celle du Bas-Saint-Laurent-Gaspésie-Îles-de-la Madeleine.

Impact positif

Les auteurs de ce fameux plan feront une multitude de recommandations. L'une d'entre elles propose la création d'un parc national à l'extrémité de la péninsule gaspésienne.

En outre, les investissements prévus dans le secteur touristique doivent créer 3000 emplois. C'est ce discours qui plaît aux Gaspésiens. On leur sert les mêmes espoirs pendant des années.

En 1970, quatre ans après le dépôt du plan du BAEQ (le Bureau d'aménagement de l'est du Québec), Guy Fortier, député de Gaspé à Québec, s'exprime en ces termes pendant qu'on s'apprête à expédier les avis d'expropriation: «Sur le plan économique, le parc Forillon sera un facteur très stimulant [...] l'afflux de visiteurs, grâce à la collaboration des deux gouvernements, pourra fournir, d'après les estimateurs, un nombre approximatif de 3000 nouveaux emplois d'ici quelques années.»

Il ne s'agit pas de nier l'impact positif d'un parc national, mais de démontrer qu'on a vraiment amplifié la réalité. Il ne faut pas oublier que le BAEQ envisageait la création de 28 000 emplois sur le territoire-pilote.

Lentes négociations

Au lendemain de la publication du rapport du BAEQ, la population gaspésienne est dans l'expectative. Une armée de spécialistes a déferlé sur la région: on attend des résultats. C'est bien beau les recommandations du Bureau, mais ce ne sont pas des décisions! Les années 1966-1968 se caractérisent par l'attente. Les négociations entre le fédéral et le provincial sont très lentes aux yeux de la population.

À la suite du dépôt du rapport du BAEQ et de ses propres enquêtes, le gouvernement du Canada manifeste un intérêt certain pour l'établissement de son premier parc national québécois dans la péninsule de Forillon. Les chiffres du Bureau sont très prometteurs. Seulement pour la période de mise en oeuvre du parc, on dépenserait plus de 12 millions de dollars. La population s'impatiente parce que tout ceci est sur papier, mais ne se concrétise pas. Elle n'a d'ailleurs aucune raison de s'inquiéter d'une éventuelle expropriation majeure parce que personne n'en a jamais rien laissé entendre, au contraire.

Finalement, après de longues consultations, Ottawa et Québec signent un accord le 26 mai 1968: le Plan de développement du Bas-Saint-Laurent, de la Gaspésie et des Îles-

de-la-Madeleine. C'est ici que l'on décide officiellement de la création d'un parc national dans la péninsule de Forillon. Nouveau vent d'espoir même si deux revendications majeures ne sont pas retenues: la réorganisation du réseau routier et l'industrialisation du territoire.

Pressions très fortes

Le tourisme sera l'un des principaux leviers économiques de la région, avec une injection de plus de 22 millions de dollars. La création d'un parc national représente près de 50 % de cet investissement. Si on a maintenant les liquidités pour investir, encore faut-il s'entendre sur la façon de céder le territoire du futur parc au gouvernement fédéral. C'est une condition sine qua non du gouvernement canadien à l'investissement de ses millions.

Après de longues discussions, on s'entend sur la signature d'un bail emphytéotique de 99 ans. Malgré certaines prétentions selon lesquelles seul le Québec est réfractaire à l'établissement de parcs nationaux canadiens sur son territoire, d'autres provinces n'accueillent pas toujours ces parcs comme des cadeaux, au contraire. Cependant, les pressions sur le gouvernement québécois sont très fortes. Le gouvernement de Pierre E. Trudeau, de même que la majeure partie de la population, désire ardemment la création d'un parc national. Acculée au mur, l'Union nationale signe l'entente préliminaire le 21 mai 1969. Malgré tout, on n'a pas encore délimité le pourtour exact du parc Forillon.

Vider la péninsule

Lorsqu'on tracera les limites du parc, on verra bien qu'il y a plusieurs centaines d'individus à exproprier. Or toute une philosophie centralisatrice explique que l'urbanisation est la solution aux problèmes économiques de la région. Cette façon de voir, que partagent les gouvernements, permet de procéder à ce que j'appelle «le retour à la ville». Pendant les crises économiques, les villes essaient de canaliser leur excédent humain vers les campagnes.

Quelques générations plus tard, la main-d'oeuvre étant plus rare dans les centres urbains, on se sent en droit de vider une partie de l'arrière-pays ainsi que la péninsule de Forillon. «Mandaté» philosophiquement, on peut procéder officiellement par l'arrêté en Conseil 509 du 11 février 1970 qui scelle le sort de plusieurs centaines d'individus. Presque personne n'élève la voix: on ne s'oppose pas à 3000 emplois. L'accord officiel créant le parc national Forillon sera signé peu de temps après l'accession au pouvoir du nouveau premier ministre provincial, Robert Bourassa. C'est à compter de l'automne 1970, lorsqu'on avisera les gens qu'ils doivent quitter leur propriété, que le ton commencera à monter véritablement.

Parcs nationaux

Aujourd'hui, le parc national Forillon est connu d'une bonne partie des Québécois. Sans être le catalyseur économique régional, il a quand même un impact positif sur la Gaspésie. En réalité, c'est peut-être le principal apport qui résulte de l'entente de 1968. Seul véritable impact majeur de cette entente, le parc Forillon ne peut relancer la région, la saison touristique étant beaucoup trop courte.

Ce parc a cependant permis au fédéral de faire son entrée officielle dans les parcs nationaux au Québec. Pierre E. Trudeau et son ministre responsable des parcs nationaux, Jean Chrétien, y tenaient. Remarquons toutefois que cette victoire du fédéral n'est pas totale. En effet, le gouvernement du Québec ne cède pas ses droits sur le territoire ad vitam aeternam. Le bail de 99 ans liant le Québec et le Canada est un compromis que le gouvernement Trudeau a dû faire pour pouvoir «mettre les pieds au Québec».

Ceci est une exception à la politique relative aux parcs nationaux, selon laquelle le fédéral doit être propriétaire du territoire avant d'y investir certaines sommes d'argent. Le gouvernement canadien n'a pas admis qu'il n'était que locataire du terrain. Interrogé à ce sujet par le chef de l'opposition, Robert L. Stanfield, le ministre des Affaires indiennes et du Nord canadien, Jean Chrétien, déclare: «Nous n'avons pas l'intention de changer notre politique relative aux parcs, ni de signer d'autres ententes de même nature, et le gouvernement fédéral est propriétaire en bonne et due forme des terrains de la péninsule de Forillon.»

Souvenons-nous que le bail emphytéotique de 99 ans est le compromis auquel en sont venus le gouvernement libéral du Canada et l'Union nationale. Mais pendant les années 1970, la situation se détend quelque peu avec l'arrivée de Robert Bourassa à la tête de la Belle Province. C'est pourquoi le Québec cède plus facilement quelques autres territoires, comme, par exemple, la zone du parc de la Mauricie. Avec le parc national Forillon, la glace est rompue, le précédent est créé.

Au début des années 1970, on expulsera d'honnêtes citoyens de chez eux. Certains vont «traîner» nos gouvernements en cour. Avec le jeune avocat Lionel Bernier, ils battront la batterie d'experts de nos dirigeants. Le juge leur donnera raison. À quoi sert d'avoir raison des années après avoir été spoliés? Aujourd'hui, lors d'une visite au parc national Forillon, les guides vous relateront très peu de choses de cette triste page de l'histoire gaspésienne. L'ignorent-ils? Ont-ils ordre de ne pas en parler? L'histoire est trop souvent écrite et racontée par les vainqueurs! Les yeux remplis de larmes, saluons ceux que nos gouvernements ont expulsés.

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Jean-Marie Thibeault - Historien et professeur au cégep de la Gaspésie et des Îles

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