Oka, 20 ans plus tard - Les dessous d'un conflit historique

La stratégie des Guerriers de diviser et de déstabiliser la Sûreté du Québec, dès son arrivée à Oka, a manifestement bien fonctionné<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir La stratégie des Guerriers de diviser et de déstabiliser la Sûreté du Québec, dès son arrivée à Oka, a manifestement bien fonctionné

Il existe de nos jours des centaines de revendications territoriales autochtones au Canada, ce qui parfois a provoqué des crises politiques. Cependant, l'ampleur de la crise d'Oka demeure inégalée et certains facteurs en sont responsables, particulièrement le blocage, pendant 57 jours, d'un pont reliant une banlieue à un grand centre urbain et l'implication, du côté amérindien, d'une «Société des Guerriers» possédant une certaine expérience militaire.

Au-delà des diverses interprétations de l'histoire de la crise d'Oka et des multiples questions qu'elle soulève, que s'est-il passé le matin du 11 juillet 1990 et quelles sont plus précisément les circonstances de la mort du caporal Marcel Lemay?

Le blocage du pont Mercier

Les conséquences du blocage du pont Mercier par des Mohawks de Kahnawake le 11 juillet 1990 étaient évidemment beaucoup plus importantes que celles de la barricade d'Oka érigée sur un chemin de terre que personne n'empruntait vraiment. La barricade empêchait strictement les entrepreneurs de se rendre à l'endroit où ils pouvaient commencer à agrandir le fameux terrain de golf — c'est l'agrandissement de ce terrain et la construction projetée de condominiums de luxe sur des territoires ancestraux revendiqués par les Mohawks qui sont à l'origine de la crise, rappelons-le.

Quelle était donc la stratégie poursuivie par ceux qui ont bloqué le pont à Kahnawake et quelles en ont été les conséquences? Précisons d'entrée de jeu que le blocage du pont Mercier s'est fait après l'arrivée des policiers à Oka, mais avant l'échange de coups de feu. Dans la mémoire collective, le blocage du pont a été effectué en réaction à l'intervention policière menée à Oka pour enlever la barricade. Il faut examiner ici heure par heure le déroulement des événements à Oka-Kanesatake et à Kahnawake et, notamment, distinguer le moment de l'arrivée de la Sûreté du Québec à Oka, à 5h45 le matin et, près de trois heures plus tard, son avancée en territoire revendiqué par les Mohawks dans le but d'enlever la barricade. C'est à ce moment-là qu'est décédé le caporal Marcel Lemay.

«Dévier l'attention»

Philip Deering, un traditionaliste bien en vue de Kahnawake, a affirmé au coroner Guy Gilbert (l'auteur du rapport sur la mort du caporal Lemay, remis en 1995) que le blocage du pont Mercier avait comme objectif de «dévier l'attention de la Sûreté du Québec» qui intervenait à Oka. Quant à Joe Norton, chef du Conseil de bande de Kahnawake au moment de la crise, il a expliqué au coroner qu'un représentant des Guerriers lui avait répondu que le blocage du pont servait à donner un «tremendous moral boost» aux Mohawks de Kanesatake, qui résistaient alors aux policiers de la Sûreté du Québec, à Oka.

L'avancée de la Sûreté du Québec dans la pinède, afin de lever la barricade qui bloquait un chemin de terre situé dans le parc municipal d'Oka, s'est produite plus de deux heures après l'arrivée des policiers à Oka. Le pont a été bloqué peu de temps après l'arrivée des policiers à Oka et bien avant l'ordre d'enlever la barricade.

Donner l'ordre, malgré tout


L'effet «surprise» à Oka souhaité par la SQ, qui avait décidé d'intervenir à 5h45 le matin, était complètement raté parce que l'usage de gaz lacrymogènes et de grenades assourdissantes n'arrivait pas à intimider et à faire fuir les manifestants. Hésitante devant des hommes armés et bien cachés, et de plus en plus nombreux, mais n'arrivant pas à éloigner, isoler ou arrêter des femmes et leurs enfants, ainsi que des hommes non armés qui s'opposaient à la venue des policiers et au démantèlement de la barricade, la direction de la Sûreté du Québec donne malgré tout l'ordre d'avancer à 8h50 du matin. Les manifestants non armés étaient situés entre les policiers et les membres armés de la Société des Guerriers.

En l'espace de vingt à trente secondes, au moins 93 tirs d'armes à feu ont été entendus, dont 51 provenaient des armes de cinq ou six policiers. Le coroner a estimé qu'au moins trois autochtones ont fait usage de leurs armes, depuis deux endroits différents. Le coroner affirme qu'un «miracle» a fait qu'il n'y eut qu'un seul mort. Les policiers ont tiré à «hauteur d'homme» dans un mouvement balayé, d'un angle minimal de 90 degrés; ces tirs n'étaient pas dirigés vers une cible identifiée.

Le champ de vision de la plupart des tireurs, de part et d'autre, était obstrué par des gaz lacrymogènes lancés par les policiers. L'analyse de l'impact des projectiles sur les arbres de la pinède et sur des voitures situées sur la route 344, projectiles qui auraient été tirés par les occupants mohawks, indique, selon le coroner, que ces tirs provenaient de trois endroits différents. Du «secteur» D et du «secteur» E pour ce qui est de la plupart des projectiles, qui auraient peut-être été tirés en haut de la tête des policiers. Selon les traces de l'impact d'un projectile sur un arbre, ce serait du «secteur» B, situé plus à l'ouest, qu'aurait été tiré le projectile qui a atteint le caporal Marcel Lemay. Toujours selon le coroner, tout indique que les membres de la Société des Guerriers ont tiré en premier.

Prise du pont

Des extraits du rapport du coroner indiquent clairement, à mon avis, que c'est la prise du pont Mercier qui a poussé la Sûreté du Québec à poser un geste qui va précipiter le Québec dans cette crise de 78 jours.

«Il aurait fallu dépêcher à Kahnawake sans délai le Groupe d'intervention (GI). Mais les trois équipes disponibles à la Sûreté du Québec étaient déjà à Oka, la quatrième était à Akwesasne, et la cinquième en vacances (selon le témoignage du directeur général adjoint Lizotte).»

Celui qui donna l'ordre de lever la barricade, le directeur adjoint Lizotte, ajoute, en faisant référence au blocage du pont Mercier à Kahnawake: «Je veux avoir une intervention, je veux régler le cas d'Oka le plus rapidement possible, regarde, j'ai la province qui est en train de revirer à l'envers.»

La stratégie des Guerriers de diviser et de déstabiliser la Sûreté du Québec, dès son arrivée à Oka, a manifestement bien fonctionné. Contrairement à ce que rapportent les médias et presque l'ensemble des documents sur la crise d'Oka, y compris des mémoires de maîtrise, la prise du pont ne s'est pas effectuée après l'échange de coups de feu. Le blocage du pont a poussé la SQ à donner l'ordre d'enlever la barricade malgré le danger et une évaluation inadéquate de la situation, ce qui a provoqué l'échange de coups de feu pendant lequel est mort le caporal Lemay.

«Ils ne tireront pas»

L'idée selon laquelle les Mohawks armés n'allaient pas tirer sur des policiers a été soutenue devant le coroner pour expliquer, et surtout pour justifier, la décision d'intervenir. Voici à ce sujet, selon le rapport du Coroner, un extrait des discussions qui se sont tenues le 9 et le 10 juillet:

«Selon le directeur général adjoint Lizotte, à une question que le directeur général lui pose alors, l'inspecteur-chef répond qu'il est convaincu que les Mohawks ne tireraient pas, qu'il n'y aurait pas de problème et que l'opération serait de courte durée. Citant le rapport de Mme Falardeau, le directeur de la sécurité en dégage l'extrait selon lequel "rien n'indique que les Mohawks seraient les premiers à se servir des armes". On ne semble pas s'être arrêté à la mention du rapport faisant état "qu'il y aura peu de sang", l'inspecteur Charland ayant expliqué à l'enquête que, selon lui, cela s'entendait "pas de sang".»

«Encore une fois, à la question du directeur général "Crois-tu qu'on va avoir des problèmes?", le responsable du Service de renseignement aurait répondu en substance comme suit: "Ils ne tireront pas, on se fera pas tirer." Le directeur Lavigne confirme en outre que l'inspecteur-chef Charland lui a rappelé les différentes opérations où la Sûreté du Québec est intervenue à Oka depuis deux ou trois ans, sans qu'il y ait d'affrontement ou de problème comme tel.»

Changement d'opinion

Le coroner écrit que le responsable du Service de renseignement, l'agent Jodoin, s'est présenté au quartier général à trois heures du matin, six heures avant la mort du caporal Lemay, et a informé le responsable de l'opération sur le terrain qu'il avait changé d'opinion quant à savoir si les Guerriers allaient tirer. L'agent Jodoin rapporte avoir mentionné au lieutenant Marcotte que, dans le contexte, nonobstant ce qu'il avait dit, au contraire, le 9 juillet au directeur général adjoint Lizotte, quant à lui, «il n'irait pas là».

Le responsable de l'opération sur le terrain a déclaré au coroner qu'il ne se souvenait pas de ce changement d'opinion du responsable du Service de renseignement. En présentant l'histoire récente de la Société des Guerriers, j'ai montré lors de l'enquête du coroner que de sérieux indices laissaient croire que des Guerriers pouvaient tirer sur des policiers et que la Sûreté du Québec connaissait ces faits (Trudel, 1995).

Nous sommes prêts à mourir

La position des manifestants à la barricade suivait le mode traditionnel qu'ont adopté les Mohawks, au cours de leur histoire, à l'occasion de conflits avec des policiers. À l'avant, les femmes mènent le groupe et, derrière, les hommes les défendent. Il importe de rappeler que le chef (traditionaliste) de la maison longue de Kanesatake, Samson Gabriel, s'opposait à la présence d'armes à feu et du drapeau des Guerriers sur la barricade. Les représentants de ces traditionalistes ont d'ailleurs quitté le lieu de cette barricade quelques jours avant la fusillade, justement parce que la Société des Guerriers en avait pris le contrôle. Ils ont clairement affirmé qu'avoir laissé sur place des femmes et des enfants, entre deux groupes armés qui risquaient de se tirer dessus, avait été irresponsable.

Selon une version des événements donnée par des Mohawks aux journalistes York et Pindera publiée dans le livre People of the Pines, l'ordre donné par les leaders de la Société des Guerriers consistait à faire usage de leurs armes seulement dans la situation où les policiers tireraient. Les directives étaient alors de répliquer et de tirer au-dessus des têtes des policiers. Selon cette version, environ trente hommes armés étaient présents à l'arrivée des policiers à 5h45.

Une heure plus tard, une douzaine d'autres hommes de la communauté, qui ne faisaient pas partie de la Société des Guerriers, se sont ajoutés au groupe qui avait des armes. Au moment de la fusillade, ils étaient de 50 à 75 hommes armés. La majorité de ces hommes n'ont pas fait usage de leurs armes au moment de l'échange de coups de feu. Cinq ou six l'auraient fait en tirant au-dessus des têtes. Certains ont confié aux journalistes qu'ils étaient bien cachés et que, de leur position, ils auraient été en mesure de tirer et de tuer les policiers qui avançaient pour lever la barricade.

Vingt ans plus tard, on ne sait toujours pas avec certitude qui, des Guerriers ou des policiers, a tiré en premier. Deux versions s'opposent également quant à savoir si le caporal Marcel Lemay a été visé et tué intentionnellement. L'enquête du coroner tend à démontrer cette dernière hypothèse pendant que des Mohawks ont plutôt avancé l'idée qu'une balle tirée par les policiers a pu ricocher sur un arbre et atteindre mortellement Marcel Lemay, ou encore que le tir d'un policier a pu l'atteindre directement.

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Ouvrages cités:

-Rapport d'enquête du coroner Guy Gilbert sur les circonstances du décès de monsieur Marcel Lemay, Bureau du coroner, 1995.

-Pierre Trudel, Recommandations faites à l'enquête du coroner Guy Gilbert sur les causes et circonstances de la mort du caporal Marcel Lemay. Recherches amérindiennes au Québec XXV(4), 1995.

-Geoffrey York et Loreen Pindera, People of the Pines, Little, Brown and Company, 1991.

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Pierre Trudel - Professeur d'anthropologie au cégep du Vieux-Montréal et chargé de cours au Département de science politique de l'UQAM
3 commentaires
  • Michel Mongeau - Abonné 10 juillet 2010 09 h 26

    Objectivité et mauvaise foi

    À propos de cette crise qui a secoué le Québec à l'été 1990, monsieur Trudel avance des faits, présente les zones d'ombre et d'incertitude, en suscitant le questionnement d'une manière objective et rigoureuse. Parallèlement, la Presse a rencontré madame Ellen Gabriel, pour une entrevue liée à cet inoubliable conflit. Elle était la porte-parole des Mohawks face aux médias durant la crise. Madame Gabriel crie aujourd'hui au racisme, dénie toute responsabilité aux siens, accusant même la SQ d'avoir fauché la vie du caporal Lemay. Que de mauvaise foi et d'auto-intoxication! Nous pensons plutôt que les deux parties en conflit ont effectué des erreurs, mal jugé certains aspects de la situation et précipité un conflit déchirant et définitivement trop long. Mais si le conflit reposait, à la base, sur un profond différend lié à la construction d'un golf et de condos sur une terre revendiquée par la communauté amérindienne de Kanasatake, le recours à l'action radicale et violente était-il le seul et plus efficace stratagème auquel pouvait avoir accès la communauté amérindienne d'alors? Surtout que nous savons maintenant que de multiples accords ont été ratifiés à la satisfaction mutuelle de toutes les parties.

  • Bernard Terreault - Abonné 10 juillet 2010 13 h 59

    Excellent

    On voit malheureusement trop peu d'analyses aussi fouillées.

  • - Inscrit 10 juillet 2010 15 h 01

    Violence inutile et néfaste.

    S'il est une leçon qu'on peut tirer de la crise d'Oka c'est que la violence n'a rien réglé à Kanesatake. Qui que ce soit qui ait commencé à tirer, il n'en reste pas moins que les deux parties, d'une part les Mohawks de Kanesatake et, d'autre part, les gouvernements n'ont pas réussi à trouver un terrain d'entente.

    Par contre, depuis 1990, il y a eu des nations autochtones qui ont négocié et obtenu des traités par la voie de la négociation. Par exemple les Nisga'a ont un traité entré en vigueur en 2000 et qui a pris au-delà de 100 ans à négocier avec, en plus un recours aux tribunaux (l'affaire Calder devant la Cour suprême du Canada).

    Mais pour réussir une négociation, il faut que les parties soient de bonne foi et M. Ciaccia a démontré aussi que les gouvernements ne l'étaient pas; ils savaient que l'affaire pourrait se régler mais ils n'ont pas levé le petit doigt pour le faire. En fait ils confirmaient que la violence ne règle rien.

    Donc, ça prend beaucoup de patience pour en arriver à un règlement (100 ans pour les Nisga'a...) et on ne doit pas s'étonner que certains membres des peuples autochtones perdent patience. Mais il n'en reste pas moins que la violence n'est pas une alternative valable et n'a pas de chance de générer un règlement qui soit à la satisfaction des parties.