Le temps présent

«Vous ne me direz pas que j'estime trop le temps présent; et si pourtant je n'en désespère pas, ce n'est qu'en raison de sa propre situation désespérée, qui me remplit d'espoir.» Ainsi le jeune Marx écrit-il à son ami Ruge en mai 1843. Cinq années plus tard, le peuple parisien se soulevait pour la deuxième fois en un peu plus d'un demi-siècle. Or, cette espérance qui se nourrit du désespoir de notre temps, il semble bien qu'elle soit à jamais perdue, tant notre époque a sombré au large des idéologies, sa citerne laissant s'échapper l'huile noire de nos désirs révolutionnaires sur les eaux mortes de la conscience.

Est-ce à dire que je suis nostalgique de ces idéologies qui, dans leur affrontement, ont marqué le XXe siècle du sceau pas très glorieux de l'horreur historique? Est-ce à dire que je crois encore au projet d'indépendance politique du Québec, quand ses représentants les plus en vue forment à présent un parti voué à la défense du peu qu'il reste? Est-ce à dire que le Canada offre encore une issue à ce débat, quand il enferme un millier de manifestants pacifiques en établissant une fois pour toutes son régime policier? Poser ces questions, c'est y répondre.

Saugrenus

Je ne crois pas faire faux-bond à la société dans laquelle je vis en tirant une fois pour toutes un trait sur ces projets politiques saugrenus que sont le Canada et le Québec, l'un faisant semblant de ne pas dominer l'autre, l'autre vivant dans l'illusion de sa sacro-sainte différence, niant par là d'ailleurs toutes les différences qui pourraient faire compétition à la sienne. On a beau jeu de se croire unique, lorsqu'on ignore le monde entier. Évidemment, on prétend ces jours-ci que le Québec s'ouvre au monde, et il ne se passe pas une journée sans qu'on nous rappelle ce mensonge à l'aide de témoignages vibrants qui consistent à célébrer un jeu de ballon rond dont la domination spectaculaire partout sur notre planète ne manque jamais de nous donner un exemple précieux de l'abrutissement des masses.

Loin de moi l'idée de jeter le blâme sur les joueurs, au demeurant fort talentueux, mais surtout sur la structure de domination que ce «Mondial» impose sur la vie politique au sens large. On peut ainsi se régaler, depuis un mois, de nombre de reportages sur l'Afrique. Est-ce à dire que le spectacle conditionne à présent le discours prétendument journalistique, qu'il régit notre rapport au monde de telle manière qu'il soit désormais impossible de publier (au sens de «rendre public») des informations sans que ces informations participent de l'obsession collective qui capte ponctuellement toute l'attention? Je laisserai à mon ami Guy Debord le soin de répondre à cette question: «L'imbécillité croit que tout est clair, quand la télévision a montré une belle image, et l'a commentée d'un hardi mensonge.»

Désespoir

Qu'y a-t-il donc de si pourri, au royaume de notre époque, pour que nous en soyons rendus à désespérer de tout, sans que cela ne nous remplisse d'espoir? Attendons-nous qu'il soit définitivement trop tard pour lancer les derniers assauts suicidaires de notre refus sur les murs invisibles, parce que non nécessaires, du pouvoir en place? Qu'attendons-nous pour dire NON? Parce que ce mot n'a plus aucun sens s'il n'y a aucun moyen d'en constater la portée réelle, tant il s'accompagne ici d'une connotation ambivalente, selon que l'on dorme dans le lit du réel, avec un fusil accroché au mur, ou de l'illusion, avec sa propre image en guise d'oreiller.

Et quand je dis NON, je parle à tous ceux qui envisagent la possibilité d'apprendre à nager avant que cette masse informe de valeurs mobilières et immobilières ne s'écroule comme un château de cartes, entraînant avec elle la poussière des milliards de morts qu'il lui aura fallu inventer pour établir sa grandeur et sa décadence.

Il en revient à nous — artistes, paysans, ouvriers et gens de métier — de refuser qu'on nous gave ainsi d'images sans qu'il n'y ait jamais possibilité de prendre part au spectacle. Devant la scène, on a installé de hautes clôtures, et tout autour, les policiers assurent votre protection contre vous-mêmes. S'il en est ainsi, refusez le spectacle. Allez vous faire voir ailleurs. Ne vous donnez surtout pas en spectacle dans la rue, légitimant ainsi la domination spectaculaire. Car si le pouvoir préfère agir en secret, il a tout intérêt à ce que sa contestation soit publique; que les artistes, ces contestataires par excellence, opposent à ce pouvoir une indignation aussi inoffensive que naïve. Car, comme le dit encore si bien Guy Debord: «Depuis que l'art est mort, on sait qu'il est devenu extrêmement facile de déguiser des policiers en artistes.»

***

Maxime Catellier - Écrivain

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3 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 8 juillet 2010 08 h 35

    Imbécilité ou imbécillité?

    Imbécilité ou imbécillité, les deux se dit ou se disent.

  • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 8 juillet 2010 22 h 57

    L'un ou l'autre

    L'un ou l'autre se dit ou se disent.

  • jackyboy - Abonné 8 juillet 2010 23 h 47

    Savoir conjuguer au présent

    Je me dis que la plume de Maxime Catellier dans tous ses états, poésie, roman, critique littéraire... pique juste là où ça compte : elle est fraternellement publique.

    Jacques Desmarais