Toronto - La ville des états d’exception

Les mesures prises contre les itinérants et les «marginaux» sont un bon exemple de la volonté de contrôler l’espace public et ce qui s’y passe.
Photo: Agence Reuters Christinne Muschi Les mesures prises contre les itinérants et les «marginaux» sont un bon exemple de la volonté de contrôler l’espace public et ce qui s’y passe.
Au-delà de l’indignation et de l’inquiétude, ces événements sont aussi le symptôme d’une tendance actuelle plus profonde. Il est possible de la rattacher à ce que le philosophe Giorgio Agamben désigne par l’«état d’exception», c’est-à-dire la suspension des droits et principes qui régissent la vie en société dans les démocraties libérales pour les remplacer par des mesures d’urgence prises le plus souvent par le pouvoir exécutif. Ce mécanisme législatif exceptionnel intervient, par exemple, lors des conflits armés ou de catastrophes naturelles, événements durant lesquels il est difficile, voire impossible, de rassembler les élus, mais qui exige une intervention rapide.

Libertés civiles


La critique issue des sciences sociales a pu cependant montrer, en reprenant les arguments d’Agamben, qu’une des caractéristiques du néolibéralisme et des groupes qui en profitent est précisément de faire reposer leur domination sur des états d’exception à des degrés variables. Dans le grand jeu de la concurrence internationale, on ne compte plus ainsi les assouplissements apportés au droit du travail ou fiscal pour attirer chez soi capitaux et entreprises. Dans la lutte contre le terrorisme, on n’hésite pas à enfreindre les libertés individuelles. Et ainsi de suite.

La ville constitue également un terrain de choix pour que s’expriment de telles logiques. Or, elle revêt un caractère important, puisqu’elle constitue le creuset duquel ont émergé, au fil des siècles, les libertés civiles. L’agora chez les Grecs, le forum chez les Romains, le beffroi et sa place dans les villes flamandes sont tous des symboles de l’affranchissement et de l’émancipation de la société civile. La dynamique d’émancipation semble toutefois s’enrayer aujourd’hui, alors même que plus de la moitié de l’humanité réside dans un environnement qu’on peut qualifier d’urbain.

Un monde de protections


La ville d’aujourd’hui est d’abord devenue un monde de protections qui prennent des formes très variables — assurances, retraites, sécurité personnelle, etc. Le domaine du logement est touché, et depuis longtemps, par cette logique de la protection. Le modèle paradigmatique est celui des «quartiers résidentiels fermés» dont l’accès est réservé aux seuls résidents et à leurs invités, quand cela est permis et à certaines conditions, soulignons-le.

L’apparition des «quartiers résidentiels fermés» correspond à une privatisation de l’espace par enfermement. Elle limite ainsi le principe de libre circulation des biens et des personnes et constitue une forme d’exception aux droits et libertés de la société libérale. La ségrégation résidentielle qu’elle entraîne ne rend plus possible le côtoiement des classes sociales dans l’espace public, pourtant un des moteurs de la constitution des États-nations.

Ces différentes logiques prennent évidemment une tournure dramatique lorsque les femmes et les hommes les «plus puissants du monde» choisissent de se rassembler en ville. Les clôtures fleurissent alors et l’espace se privatise à grande vitesse. En ce sens, Toronto ne peut s’interpréter comme un événement accidentel, mais s’inscrit bien dans une tendance plus lourde qui est perceptible à tous les échelons de la société: celle de préférer la protection à l’échange.

Un espace public policé

L’autre tendance observée ces dernières années dans les villes et qui s’appuie en partie sur des états d’exception est la volonté marquée de  contrôler l’espace public et ce qui s’y passe.

Les mesures prises contre les itinérants et les «marginaux», c’est-à-dire ici celles et ceux dont les conduites dans l’espace public ne sont pas jugées «normales», en sont un bon exemple. La mise en place d’un mobilier urbain qui ne permet plus de «flâner» et surtout de s’allonger, dans de nombreuses villes du monde, en est un autre. Le tri effectué à l’entrée de certains espaces commerciaux ou de loisir en constitue un troisième. Les exemples précédents illustrent bien la volonté de gérer les espaces publics comme des lieux «policés» et «aseptisés». Ce contrôle, largement assuré par les forces de l’ordre, se fait cependant dans des limites très précises, celles de l’exercice de la «violence légitime de l’État», principe qui autorise, par exemple, un État à priver un citoyen de sa liberté de mouvement dans des circonstances bien précises.

Étouffoir du droit à l’expression

Ces limites semblent avoir été dépassées lors du sommet du G20 à Toronto. Il ne semble en effet pas, à première vue, que les manifestants représentaient un danger particulier pour l’ordre public. On ne parle pas ici d’un groupe en colère prêt à en découdre avec les forces de l’ordre pour faire entendre ses revendications, même si certains individus étaient venus avec de telles intentions et les ont mises en œuvre. Au contraire, les arrestations massives ont opéré comme un étouffoir du droit à l’expression dans l’espace public.

Combinées à la mise en place de barrières et à la privatisation de l’espace, elles ont contribué à casser l’espace de discussion et d’expression que constitue l’espace public dans les démocraties libérales. C’est là que réside la vraie inquiétude face aux événements de Toronto, celle d’une généralisation dans le recours à l’exception pour gérer des événements, tels que des sommets ou des forums, qui devraient être pourtant au cœur de la vie démocratique des sociétés contemporaines. Il serait temps de corriger le tir pour refaire de la ville un espace d’échange et pour lui permettre de remplir à nouveau son rôle d’agora et de forum.

À voir en vidéo