Le droit de manger avant le droit de commercer

Depuis l'effondrement des marchés financiers en 2008 et la récession générale qui a suivi, les chefs d'État ont tout mis en oeuvre pour assurer une reprise économique vigoureuse. S'ils ne s'entendent pas sur toutes les mesures pour y remédier, leur diagnostic est toutefois unanime: c'est la dérégulation du secteur financier qui a causé ce séisme à forte magnitude économique. Et c'est grâce à la réglementation que les banques canadiennes se sont le mieux tiré de la récession mondiale, épargnant du coup à leur gouvernement les sommes astronomiques que d'autres ont dû injecter pour renflouer leur secteur bancaire.

Dans une très large mesure, l'explosion de la crise alimentaire mondiale au début de 2008 avait justement été causée par de fortes spéculations sur les cours internationaux du maïs, du blé, du riz et du soya, dans un contexte de forte déréglementation. Soumis, lui aussi, aux aléas du «tout au marché», le système alimentaire bat très lourdement de l'aile. Malgré l'engagement des pays du monde, en 1996, à la réduire de moitié d'ici 2015, la faim a doublé, affligeant aujourd'hui un milliard cent millions de personnes sur la planète. Un citoyen sur six ne mange pas à sa faim sur terre, et ceux qui la travaillent seraient pourtant capables d'en nourrir 12 milliards!

Paradoxalement, le rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l'alimentation, Olivier De Schutter, nous rappelle que 70 % de ceux qui souffrent de la faim dans le monde sont des travailleurs agricoles et des paysans — dont 70 % sont des femmes! Les revenus qu'ils tirent de l'agriculture sont insuffisants. Ils ont, le plus souvent, été forcés par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international à abandonner leurs cultures vivrières au profit des cultures d'exportation (café, cacao, bananes, etc.) qui ne leur assurent ni revenus décents, ni de quoi se nourrir. Quant à celles et ceux qui maintiennent des cultures vivrières, ils assistent la plupart du temps, impuissants, au dumping d'aliments venus d'ailleurs, lourdement subventionnés et vendus sur leurs marchés locaux à des prix qu'ils n'arrivent pas à concurrencer.

En 2008, la disponibilité globale de nourriture à l'échelle planétaire était pourtant un peu plus élevée que nos besoins actuels. D'ailleurs, le problème de la faim afflige de plus en plus les pays riches, qui ne manquent pourtant pas de nourriture. Aux États-Unis, où la production d'aliments est deux fois supérieure aux besoins de la population, un Américain sur six ne mange pas à sa faim. Au Canada, pays exportateur net d'aliments, 800 000 Canadiens ont eu recours aux services d'une banque alimentaire en 2009, une hausse de plus de 17 % par rapport à 2008. On le voit bien, les inégalités du système alimentaire mondial ne dépendent pas de notre capacité à produire mais découlent d'un problème d'accès à la nourriture dû à une répartition inégale de la richesse.

L'autre face du trouble alimentaire

Mais le trouble alimentaire revêt aussi l'allure opposée. Le surpoids et l'obésité, autrefois réservés aux pays développés, touchent aujourd'hui 1,2 milliard de citoyens. Ainsi, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, le nombre de personnes en surcharge pondérale dépasse celui des affamés et cause désormais plus de décès que la faim. Les deux principaux facteurs en cause sont la sédentarité et une offre alimentaire occidentale trop riche, incontrôlée et débridée.

On le voit bien, si la dérégulation des marchés financiers est à l'origine de la pire crise économique depuis 1929, le même laxisme a entraîné le système alimentaire mondial dans l'aberration. Selon la Coalition pour la souveraineté alimentaire, les choses sont claires: l'établissement d'un nouveau système alimentaire équitable, durable et universel, passe par plus d'encadrement du commerce, pas moins. Son avènement exige que les droits de la personne — droit à l'alimentation, au travail décent, à la santé, à un environnement sain — prévalent sur le droit commercial de l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Le problème n'est pas le commerce: c'est de l'ériger en droit plus effectif que les droits de la personne. Et ce nouvel ordre alimentaire mondial passe impérativement par le droit des peuples à leur souveraineté et à leur autonomie alimentaires.

À cet égard, Bill Clinton déclarait à l'ONU en 2008 que les dirigeants du monde et ceux des institutions internationales, lui y compris, s'étaient trompés depuis trente ans en prônant la libéralisation du commerce agricole. Ce faisant, il proposait que les États retournent à une plus grande autosuffisance alimentaire pour éviter d'autres crises comme celle de 2008. De nombreuses voix se sont ajoutées à la sienne depuis, notamment au sein des Nations unies et du Parlement européen.

La Coalition croit qu'il faut profiter des sommets du G8 et du G20 pour alerter les dirigeants sur les désordres alimentaires de ce monde et en tirer les leçons qui s'imposent. En tant qu'hôte, le Canada doit assumer un leadership international fort en faisant la promotion active de l'exception agricole et alimentaire et du droit des peuples à leur souveraineté alimentaire, tout comme il l'a fait pour la reconnaissance de l'exception culturelle à l'UNESCO. Stephen Harper et ses collègues du G20 devraient mettre autant d'énergie et de conviction dans l'établissement d'un nouvel ordre alimentaire mondial qu'ils en mettent actuellement dans la création d'un nouvel ordre financier mondial.

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Ont signé ce texte les membres du conseil d'administration de la Coalition pour la souveraineté alimentaire: André Beaudoin (UPA Développement international), Alain Bouchard (Fédération des coopératives d'alimentation du Québec), Richard Décarie (Banques alimentaires Québec), Jean-Paul Faniel (Table de concertation sur la faim et le développement social du Montréal métropolitain), Christian Lacasse (Union des producteurs agricoles), Daniel Lachance (Centrale des Syndicats du Québec), Jean Lortie (Fédération du commerce de la CSN), Alain Pélissier (Fondation Monique-Fitzback), Sidney Ribaux (Équiterre) et Ron Versteeg (Producteurs laitiers du Canada).

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