Stephen Harper est-il vraiment l'ami d'Israël?

Un soldat israélien gardant à vue les navires humanitaires attaqués lundi.
Photo: Agence Reuters Uriel Sinai Un soldat israélien gardant à vue les navires humanitaires attaqués lundi.

L'assaut de Tsahal contre la flottille humanitaire qui se dirigeait vers la bande de Gaza lundi 31 mai a provoqué l'indignation partout dans le monde. Partout? Non, car un gouvernement résiste encore et toujours à l'opinion commune ou au simple bon sens. Armés d'une potion magique dont le principal ingrédient est l'indifférence des citoyens, Stephen Harper et son gouvernement se permettaient, encore une fois au nom de tous les Canadiens, d'exprimer de timides regrets pour les pertes de vies humaines entraînées par l'assaut de l'armée israélienne. Mais aucune condamnation, aucune demande d'enquête ne se fit entendre alors même que Benjamin Nétanyahou était devant lui au moment des événements.

Dans un article paru le mardi 1er juin dans le journal Haaretz, le chroniqueur Gideon Levy qualifiait l'événement de «mini-opération Plomb durci». Selon lui, l'assaut de Tsahal contre la flottille humanitaire a été justifié par le même genre de discours proclamé par les autorités israéliennes au moment de la dernière guerre contre Gaza. En résumé, si le gouvernement d'Israël regrette le nombre de victimes, la partie à blâmer est en face. Nous avons en effet pu entendre les mêmes justifications.

Tout d'abord, Israël n'aurait pas agi en premier, mais en réaction à un acte illégal. Le porte-parole du premier ministre Benjamin Nétanyahou, Mark Regev, a affirmé à l'AFP que les militants de la flottille, y compris les militants du navire Mavi Marmara, arraisonné lundi à l'aube, «ont déclenché les violences». Nous avons pu entendre le même message du côté du ministre de la Défense, Éhoud Barak. Reste à voir ce qui est légal ou non dans les circonstances. Le blocus de Gaza, condamné partout dans le monde et même en Israël? Le contrôle des eaux territoriales de la bande de Gaza? Selon les accords de paix d'Oslo de 1993, Israël s'est imposé comme le gardien des côtes de Gaza sur une distance de 20 milles (32 km). Mais en dehors de la légitimité même d'un tel accord, faut-il rappeler que l'assaut eut lieu en dehors des eaux territoriales?

Bavure?

Ensuite, les manifestations de violence des passagers de la flottille auraient justifié l'assaut, puisqu'elles prouvent les intentions belliqueuses des prétendus militants humanitaires. Mais dans ce cas, comment expliquer qu'il n'y ait aucune victime du côté de Tsahal? Et surtout, n'est-ce pas le rôle même de l'armée, dans une opération de ce genre, d'agir avec toutes les précautions possibles? Il y aurait eu environ une dizaine de morts du côté des militants. On ne parle pas ici de blessures légères, mais de mort d'homme. Peut-on encore parler de bavure ou de dommages collatéraux?

Comme l'écrit Gideon Levy, personne ne s'est posé en haut lieu la question de savoir pourquoi une telle chose. En quoi cette opération était-elle nécessaire? Elle ne servait certainement pas à rétablir l'image d'Israël à l'étranger. Faut-il alors y voir précisément la volonté du gouvernement Nétanyahou: montrer, envers et contre tous, la croyance en l'adage selon lequel la raison du plus fort est toujours la meilleure? Mais un tel credo mène à l'autodestruction d'Israël, ou en tout cas, conduit à un État dont ne voudront plus bientôt les Israéliens eux-mêmes. En quatre ans, le blocus de Gaza n'a absolument rien apporté de positif à Israël. En revanche, ce blocus ne peut laisser qu'un goût amer dans la bouche de tous ceux qui persistent à croire en la possibilité d'un État israélien légitime.

Le Canada, un allié


Dans ce cas, pourquoi Harper s'entête-t-il à appuyer les pires politiques israéliennes? Cet appui, disons le tout net, est moins fondé sur des motivations stratégiques que sur des principes partagés entre notre gouvernement et la coalition au pouvoir en ce moment en Israël. Certes, Stephen Harper est connu pour ses nombreux appuis aux politiques les plus critiquables de l'État hébreu quant au droit international, par exemple au moment des conflits récents au Liban et à Gaza.

Rappelons également la crise au sein de Droits et Démocratie, à la suite du refus par notre gouvernement de venir en aide à des organismes soupçonnés de trop d'affinités avec les mouvances propalestiniennes. Les membres du Congrès juif canadien ont honoré Harper en mai dernier pour son engagement dans la cause d'Israël. De son côté, l'organisation B'nai Brith vient de lancer une campagne pour féliciter notre gouvernement pour son appui indéfectible à Israël. Tout pousse à voir dans le Canada l'un des principaux alliés de la cause sioniste. Est-ce bien le cas? Voilà qui demande une plus ample réflexion.

Les conservateurs ne sont peut-être pas aussi pro-sionistes qu'on pourrait le croire et ils ne le seraient probablement pas du tout si les colombes et non les faucons dominaient la Knesset. On le sait, depuis l'élection de Harper, le Canada vit, à sa mesure, dans un univers proche à plusieurs égards de celui des États-Unis sous George Bush. Ce qui compte, pour notre gouvernement comme pour celui de Benjamin Nétanyahou, est la raison du plus fort. Or, à défaut d'être vraiment fort, le mieux pour le Canada, du moins dans la logique du gouvernement actuel, est de le laisser croire.

Choisir ses amis

En hurlant avec les loups, nous espérons régler nos comptes avec tous les agneaux qui oseraient se désaltérer sans notre permission. Nous ne nous imposons pas par survie, mais par principe, par volonté d'affirmer un changement d'identité: nous ne sommes plus des agents de la paix, mais des acteurs crédibles des rapports de force entre les puissances internationales. Cette manifestation de force a ses petits effets à l'extérieur, par exemple avec Israël, et à l'intérieur, comme en témoignent l'augmentation du budget de l'armée canadienne ou encore les sommes hallucinantes consacrées à la sécurité lors du prochain sommet du G8 et du G20.

En appuyant de manière inconditionnelle les actions de Tsahal et les décisions de Benjamin Nétanyahou, Stephen Harper montre qu'il n'est pas un ami d'Israël. On ne saurait logiquement se prétendre tel en appuyant les autorités israéliennes, lesquelles bloquent toutes possibilités d'un accord équitable entre elles et le peuple palestinien. On se saurait se montrer pro-Israélien en encourageant tout ce qui conduit à la poursuite des violences, au maintien du blocus de Gaza et à l'occupation des territoires palestiniens. On ne saurait appuyer l'État d'Israël en nettoyant le revolver avec lequel il joue à la roulette russe depuis trop longtemps. Stephen Harper ne se soucie manifestement guère d'Israël. Ce qui compte pour lui est de jouer les durs, et ce, peu importe le prix à payer. Avec de tels amis, le peuple israélien a beaucoup plus à perdre qu'à gagner.

***

Christian Nadeau - Département de philosophie de l'Université de Montréal

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5 commentaires
  • Michel Habib - Inscrit 3 juin 2010 09 h 44

    Courage de M. Harper!

    M. Nadeau,
    Votre article est vraiment biaisé, car vous ne tenez aucunement compte de la position Israelienne. Je concède qu'ils auraient pû employer une autre stratégie pour détourner ces navires de leur objectif, surtout que les navires étaient en zone internationnale.
    Mais vous et moi, regardons cet événement étant assis confortablement dans nos salons et bureau. Savez-vous ce que c'est d'avoir un voisin qui menace constamment de vous tirer dessus, à tirer sur vos enfants, vos parents?? Vous feriez tout en votre pouvoir pour vous protéger, même en resistant à ceux qui veulent aider votre voisin. Ces situations, il est vrai, ouvrent la porte à des abus des deux côtés.

    Je me demande pourquoi vous ne critiquez pas ces militants franchement provocateurs, qui défient volontairement Israel, et dont les buts sont bien plus politiques qu'humanitaires! Il leur a été offert de déposer au port Israelien tous les produits «humanitaires», qui seraient ensuite acheminés à Gaza par les Israeliens...mais non, ils provoquent la querelle dans l'espoir de faire mal parraître Israel. J'ai vu hier soir des vidéos montrant clairement les militants entrain de battre violemment les soldats descendants un à un de l'hélicoptère, avec des bars de fer et autres objets.
    La perte maheureuses des vies humaines doit être également attribuée aux militants eux-mêmes. Israel doit se défendre et se faire respecté, pas selon notre vision occidentale des choses, mais selon leur contexte.
    J'ose dire bravo à notre premier ministre qui a le courage de ne pas hurler avec les loups, sans discernement.

    Michel Habib.

  • Marie-Claude Huot - Abonné 3 juin 2010 11 h 04

    effectivement...

    Effectivement, si Harper était vraiment l'ami du PEUPLE israélien, il essaierait de contribuer au processus de paix, plutôt que d'appuyer tous les gestes et décisions du gouvernement israélien, sans égard aux conséquences. Comme plusieurs, je rêve de la paix au Moyen-Orient... mais je ne crois pas malheureusement que je verrai ça de mon vivant.

  • Jean-Guy Poupart - Abonné 3 juin 2010 12 h 01

    Harper sioniste!

    J'ai beaucoup apprécié votre analyse M. Nadeau.
    Depuis une dizaine d'année, j'ai lu différents livres sur la situation au moyen orient. Spécialement sur la création d'Israel.
    1-Israel est devenu un état après avoir utilisé le terrorisme pour chasser les britanniques. (lire Ô Jérusalem de Lapierre et Collins).

    2-Depuis 1948, Israel a joui de l'aide internationale (surtout US) pour se maintenir à flot.
    Israel a opprimé les palestiniens et le fait encore en occupant des terres palestiniennes., en faisant de Gaza un ghetto, ni plus ni moins que ça.
    Moins pire que Varsovie, mais ghetto quand même.

    3-Je considère les palestiniens comme des résistants face à l'occupant Israélien. Tsahal pour moi a des comportements de SS.

    4-Que le Canada supporte Israel après que ce dernier ignore des résolutions de l'ONU (disponibles sur Wikipédia). Ça m'échappe!

    Le Canada devrait demander à Israel :
    1-de mettre en place les résolutions de l'ONU, longtemps ignorées.
    2-de se retirer des territoires occupés immédiatement!
    3-d'avoir une inspection régulière par des membres de l'ONU de GAZA et du traitement de l'aide humanitaire acheminée vers Gaza
    Merci!

  • Marc André Bélanger - Inscrit 3 juin 2010 12 h 47

    @ M. Habib

    "Savez-vous ce que c'est d'avoir un voisin qui menace constamment de vous tirer dessus, à tirer sur vos enfants, vos parents? Savez-vous ce que c'est d'avoir un voisin qui menace constamment de vous tirer dessus, à tirer sur vos enfants, vos parents?" Vous voulez dire, ce que c'est d'habiter Gaza et d'avoir l'armée Israélienne qui vous menace constamment?
    "ces militants franchement provocateurs, qui défient volontairement Israel" et donc mérite la mort?
    "les produits «humanitaires», qui seraient ensuite acheminés à Gaza par les Israeliens..." Bonne idée de laisser le geôlier distribuer les vivres à sa guise.
    "Israel doit se défendre et se faire respecté, pas selon notre vision occidentale des choses, mais selon leur contexte." C'est-à-dire en faisant fi du droit international et des droits de l'homme? Comme, par exemple, lorsqu’ils ont volontairement bombardé des heures durant un poste d’observation de l’ONU?

  • France Marcotte - Inscrite 3 juin 2010 19 h 47

    Changement d'identité: étrangers à ce pays

    "...nous ne sommes plus des agents de la paix, mais des acteurs crédibles des rapports de force entre les puissances internationales", fait dire M.Nadeau à ce Canada. Voilà donc ce que S.Harper voudrait laisser croire au reste du monde. Mais qui ça le Canada, les quelques 30% de la population qui ont voté pour lui, qui lui permettent d'usurper le pouvoir? Les 70% autres deviennent étrangers à ce pays, à ce que devient ce pays, captifs d'un gouvernement qui ne les représentent pas. Juste la photo de ces deux ravisseurs de leur population respective est désolante, vulgaire: les deux personnages se serrent la main fermement, se regardant dans les yeux, semblant se dire, lèvres serrées: nous sommes d'accord et nous entendons bien pour en dire le moins possible. Harper ne sert pas sa population, il fait de sa population des figurants dans son ascension vers des ambitions qui ne regardent que lui. Il gouverne au-dessus de nos têtes. Il fait peur.