Réplique à Pierre Fortin - Pourboires et marges de profit

Dans son édition de samedi, Le Devoir faisait paraître une longue lettre d'opinion de l'économiste Pierre Fortin, qui exprimait de vives inquiétudes devant la possible entrée en vigueur d'un règlement modifiant les conditions de travail des personnes salariées à pourboire. Nous ne partageons pas du tout ces inquiétudes. Voici pourquoi.

Nous avons au Québec deux taux de salaire minimum: celui qu'on appelle communément le «taux régulier» et qui est présentement fixé à 7,30 $, et celui qu'on nomme «le taux pour les salariés qui reçoivent habituellement des pourboires», fixé à 6,55 $. C'est dans le règlement de la Loi sur les normes du travail qu'on retrouve la définition de ce qu'est un salarié qui reçoit habituellement des pourboires. Cette définition est toutefois si large qu'elle inclut des travailleurs qui ne sont pas de véritables salariés à pourboire, ce qui est profondément injuste. On parle ici de ceux qui travaillent dans des établissements de restauration rapide, ces endroits où il n'y a pas de service aux tables et où la clientèle laisse parfois un peu de monnaie au fond d'un petit pot près de la caisse... Le projet de règlement propose d'éliminer cette injustice et d'exclure de la définition de salarié à pourboire ceux qui travaillent dans «un lieu où l'activité principale consiste à fournir des services de restauration à des clients qui commandent ou choisissent des produits à un comptoir et qui paient avant de manger», ce que nous approuvons sans réserve.

M. Fortin s'inquiète «des conséquences économiques néfastes pour la rentabilité des restaurants, l'emploi et la rémunération des travailleurs et la qualité du service à la clientèle». Il critique longuement les études d'impacts effectuées par la Commission des normes du travail et donne «ses estimations» personnelles, qui font craindre le pire pour les chaînes de restauration rapide et leurs employés. Il importe de préciser un certain nombre de choses.
- M. Fortin semble croire que la nouvelle Loi sur les normes du travail assure le taux régulier du salaire minimum (7,30 $) à toutes les personnes salariées, y compris celles qui sont payées 6,55 $ et qui n'arrivent pas à toucher 7,30 $ malgré l'ajout de leurs pourboires. Il a mal compris. La Loi assure à tous le salaire minimum, mais ce salaire minimum varie selon que l'on est considérée une personne salariée à pourboire ou non. Le salaire minimum assuré aux personnes salariées à pourboire est de 6,55 $, pas un sou de plus. C'est le client qui décide du montant du pourboire et l'employeur n'en est pas responsable.
- Il n'y a que deux provinces au Canada qui ont un taux de salaire minimum particulier pour les gens à pourboire, soit le Québec et l'Ontario. Cependant, en Ontario, seules les personnes qui rendent un service aux tables dans un établissement avec permis d'alcool sont considérées comme des salariées à pourboire.
- Le salaire minimum est plus élevé au Québec que dans la plupart des provinces canadiennes. Mais les entreprises paient beaucoup moins cher au Québec pour les frais d'électricité, de taxes municipales, de location d'espace commercial, etc. Elles savent faire le compte...
- La grande majorité des établissements de restauration rapide sont de grandes chaînes, souvent multinationales, dont la santé financière n'est en rien fragile. On ne peut certainement pas en dire autant de leurs employés.
- La grande majorité des établissements de restauration rapide paient déjà leurs travailleurs au taux régulier du salaire minimum, ce que reconnaît d'ailleurs M. Fortin. On peut donc dire que la réalité est en avance, une fois de plus, sur la réglementation. La nouvelle réglementation viendra simplement normaliser une pratique quasi généralisée et éliminer la concurrence déloyale, ce qu'apprécieront certainement les entreprises de restauration rapide qui paient le taux régulier du salaire minimum. L'Association des restaurateurs du Québec croit d'ailleurs que cette catégorie de salariés devrait toucher le salaire minimum régulier.
- Lorsqu'on évalue les coûts occasionnés par une hausse du salaire minimum, il ne faut pas prendre en compte uniquement la hausse des coûts directs, c'est-à-dire les coûts salariaux. Il faut aussi prendre en compte la baisse des coûts indirects: un meilleur salaire et de meilleures conditions de travail entraînent systématiquement une hausse de la motivation et de la productivité ainsi qu'une baisse du taux de roulement dans l'entreprise, donc une diminution réelle des frais reliés à l'embauche, à la formation et à la supervision. M. Fortin ne parle jamais de cet aspect des choses. Nous avons fait une petite enquête auprès des travailleuses et des travailleurs des comptoirs de restauration rapide. La plupart ont travaillé pour plusieurs chaînes et ils ont leur palmarès des mauvais employeurs dans ce secteur: en première position viennent ceux qui n'accordent pas le taux régulier du salaire minimum. On les fuit comme la peste, et on essaie d'y travailler le moins longtemps possible.

Le premier objectif du salaire minimum, c'est de protéger une main-d'oeuvre vulnérable qui n'a aucun rapport de force pour négocier son salaire. Ce n'est pas de protéger les marges de profit des entreprises. La prochaine fois que vous commanderez un beigne et un café à un comptoir, pensez-y... surtout si votre beigne est aux fraises: ces fraises auront peut-être été cueillies au Québec par une travailleuse ou un travailleur agricole exclu du droit au salaire minimum par le même règlement.