Une entente historique pour qui?

Selon l’entente conclue par l’Association des produits forestiers du Canada, si les compagnies agissent bien pendant trois ans dans leurs forêts du sud, Greenpeace et associés leur conféreront une sorte de bénédiction «certificatrice» et cesseront leurs protestations internationales.
Photo: Agence Reuters Selon l’entente conclue par l’Association des produits forestiers du Canada, si les compagnies agissent bien pendant trois ans dans leurs forêts du sud, Greenpeace et associés leur conféreront une sorte de bénédiction «certificatrice» et cesseront leurs protestations internationales.

L'Action boréale appuie les efforts consentis par tout autre groupe frère — étranger au Québec ou non — pour préserver la biodiversité malmenée de notre territoire et améliorer notre foresterie déficiente. Mais quand des groupes comme Greenpeace ou Canadian Boreal Initiative entendent gérer notre ressource forestière avec l'Association des produits forestiers du Canada (APFC), nous croyons que leurs visées outrepassent la simple légitimité politique.

Le 18 mai dernier, Greenpeace et huit autres grands groupes environnementaux annonçaient la conclusion d'une entente historique avec ce groupe de compagnies forestières, entente en vertu de laquelle Greenpeace et compagnie cesseraient, pour trois ans, leurs campagnes internationales de boycottage des produits des industries membres de l'APFC. En échange, les compagnies signataires s'engageaient à se retirer des forêts nordiques pour y protéger le caribou des bois, et à se civiliser dans leurs opérations en forêt sur le reste des secteurs de coupe qui leur sont attribués plus au sud. Le tout, présenté comme un fait accompli.

Leurs tractations qui ont duré deux ans furent maintenues secrètes, on ne sait toujours pas pourquoi. Le ministère des Ressources naturelles du Québec et celui de l'Environnement l'ont appris en même temps que nous, de l'Action boréale.

Questions sérieuses

Cette entente soulève de sérieuses questions. D'abord et avant tout, il s'agit de la gestion d'une ressource constitutionnellement publique, la forêt. Personne d'autre que le gouvernement, si incompétent soit-il, ne peut disposer de son aménagement. Point à la ligne.

Certes, les compagnies délaisseraient pour trois ans le territoire des caribous, mais comme le spécifie le patron des Industries Norbord de La Sarre: «Ce sont des volumes qu'on allait chercher en dernier recours parce qu'ils sont loin de l'usine. Ce ne sont pas des volumes sur lesquels on compte pour opérer.» De plus, dans les secteurs plus au sud où elles continueront de couper (mais sous surveillance), l'«entente historique» leur permettrait de récolter leur volume de bois annuel attribué, comme à l'habitude. Les mètres cubes ne seront que temporairement déplacés. C'est pourtant Greenpeace qui prône la réduction de notre consommation d'arbres!

Finalement, selon l'entente, si les compagnies agissent bien pendant trois ans dans leurs forêts du sud, Greenpeace et associés leur conféreront une sorte de bénédiction «certificatrice» et cesseront leurs protestations internationales. Les compagnies pourront alors écouler leurs produits maintenant verts sur des marchés de plus en plus exigeants à cet égard. Et Greenpeace, par cette supposée victoire, continuera de passer le chapeau aux portes des chaumières du monde.

Tâche compliquée


Petit problème. Premièrement: quitte à le répéter, le contrôle des opérations forestières en territoire public est du ressort gouvernemental. Deuxièmement: s'imaginer qu'un organisme issu de cette entente puisse veiller à ce que le territoire du caribou demeure intouché et en même temps contrôler la récolte de 20 millions de mètres cubes à la grandeur du Québec boréal relève de la pensée magique et peut-être même de la bêtise. Même le ministère des Ressources naturelles n'y est pas encore parvenu!

L'Action boréale, quant à elle, voit ses partenaires environnementaux lui compliquer singulièrement la tâche. Depuis dix ans, elle travaille à instaurer un réseau d'aires protégées autour des grandes communautés d'Abitibi-Témiscamingue. Son plan a été globalement accepté par le gouvernement, des aires ont été décrétées, des audiences publiques sont en cours, nous maintenons toute la pression nécessaire sur le gouvernement et les compagnies pour compléter le réseau. Nous aurions bien aimé dans tout ce processus recevoir un quelconque appui de groupes frères mieux nantis.

Sachant que le pourcentage (12 %) de territoire forestier boréal protégé voulu par le gouvernement pourrait éventuellement être atteint grâce aux territoires protégés pour les caribous du nord, nous craignons que les compagnies et le gouvernement ne soient plus tellement empressés de nous parler pendant ces trois ans. Et que la harde exceptionnelle de caribous forestiers au sud de Val-d'Or, non couverte par l'entente — Domtar n'a pas signé —, soit abandonnée à son funeste sort (une vingtaine de bêtes). Merci, camarades!

Nous aurions bien aimé être invités à l'élaboration de cette entente-cadre pour au moins signifier nos divergences. Mais, faut-il s'étonner de cet oubli démocratique venant de groupes qui ne tiennent pas d'assemblée générale, chez qui les membres n'ont pas de droit de vote?

Nous invitons maintenant Médecins sans frontières et les pharmacies Jean Coutu à régler les problèmes de santé du Québec grâce à une entente historique.

***

Henri Jacob - Président de l'Action boréale, groupe fondé par Richard Desjardins

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3 commentaires
  • Chryst - Inscrit 27 mai 2010 21 h 27

    Intérêts du Québec

    Par cette entente dite historique sur la forêt boréale, on voit bien que les intérêts du Québec seront toujours différents et qu’on est toujours mieux servis que par soi-même.

    Mais, devenez-vous cynique monsieur Jacob comme bien des québécois ?

    Michel Thibault ing. f. m. sc. écologie et pédologie

  • Michel Thibodeau - Inscrit 28 mai 2010 10 h 35

    Et la solution???

    La question est bonne...les questions du texte sont parfaites...
    Avons-nous quelque part un "homme de pouvoir" qui entend?

  • stefbrodu - Inscrit 31 mai 2010 12 h 50

    Tout fout le camp

    Très bon article.
    On sent effectivement le désespoir derrière le cynisme ! :-(

    Je me doutais qu'il y avait anguille sous roche avec cette entente présentée comme "historique", sortie de nulle part, et sans grand lendemain sur les ondes radio. Mais impossible d'en savoir plus.
    Merci d'avoir pris le temps d'expliquer ces vérités.

    Je regrette que ce ne soit pas davantage relayé par les journalistes...

    J'ai de plus en plus l'impression que beaucoup de compagnies et de politiciens prennent un malin plaisir à baffouer les règles les plus élémentaires de respect, de communication et de savoir vivre dans le seul but "d'écoeurer" les gens pour se tailler une place. Ainsi, pendant que leurs adversaires sont occupés à panser leurs plaies suite à de telles atteintes, ils ne se battent pas sur le fond de leurs idéaux.

    Indignez quelqu'un qui vous attaque, et il en oubliera de défendre son point pour se défendre en témoignant de son indignation.
    Et, pour indigner... Je trouve que certaines compagnies et certains politiciens se permettent de plus en plus tous les coups(-bas) qu'ils peuvent. Faudra-t-il aussi mettre Greenpeace dans le même sac ? (La réponse est évidente pour bien des gens depuis des lunes)

    De grace, ne vous laissez pas emporter par votre indignation.
    Continuez votre action dans la lumière et la transparence.

    SB.