Idées - Cycleux, cyclistes; chauffards, chauffeurs

J'ai 49 ans. Je le précise parce qu'après le 8 novembre, il en sera autrement et j'aurai vécu le tiers de ma vie! Je fais du vélo depuis le précambrien, qui est, grosso modo, le stade géologique équivalant au conservatisme social en politique.

Je pédale pour aller au travail, hiver comme été, pour me rendre chez des amis, pour faire mes courses, etc. J'ai horreur de déplacer les 5000 livres de mon tracteur Toyota pour acheter une pinte de lait. Je pédale aussi à des fins touristiques, avec tente, sac de couchage, litre de vin rouge, sauf si je dois aussi traîner un canot de 17 pieds et demi.

Je ne pédale pas toujours. À bord de mon tracteur, j'ai eu assez souvent à barrer les quatre roues — ce qui a pour effet le déplacement d'objets hétéroclites qui jonchent le sol du véhicule depuis la première élection de Camillien Houde, le 5 février 1923 — ce qui me permet d'attester devant jury qu'il y a une pléthore d'imbéciles qui pilotent des vélos sans être dotés d'un cerveau du poids moléculaire d'une broche de «bécik»! Des p'tits cons? Non, Monsieur! Peu importe leur âge!

Tout cela étant dit, «que faire?», comme l'a déjà dit Lénine, confronté à un carambolage de vélocipèdes et de draisines sur la place Rouge, en 1920?

L'État doit-il légiférer? Doit-on cantonner les vélos aux pistes cyclables? Qu'on fasse cela et je vous annonce le dépôt d'un projet de loi proposant que les automobiles soient utilisées seulement dans les cours des centres commerciaux, c'est-à-dire là où elles sont toutes anyway!

Revenons à la délinquance des pédaliers. Je vais vous avouer quelques fautes, lesquelles sont aggravées par le fait que j'ai l'intention de récidiver. En vélo, j'enfreins le Code de la route minimalement trois fois par jour. Pourtant, je ne suis pas un suicidaire mi-intentionnel — vous savez, Monsieur, le genre de type qui fait des wheellys sur Décarie? J'ai survécu au scandale des commandites, aux pertes de la Caisse de dépôt, à l'absence de réponse au rapport Malouf et, pis encore, j'ai survécu au fait que mon voisin ne le sait pas! Être vivant après ça, Madame, c'est de la résilience avec un grand Z!

Je passe donc aux aveux, quitte à m'exposer à 25 ans de prison ou, en commutation de peine, à une semaine à Ottawa. J'ai déjà:

-lors d'un tour à vélo, traversé Rimouski sur une gosse — si l'on fait fi des deux heures affalé au Crêpe Chignons, à siroter des lattés — via la terrible 132, parce qu'à l'aller, j'avais perdu deux heures dans les méandres de la piste cyclable municipale;

-j'ai déjà traversé des feux rouges et je le ferai encore, primo, parce qu'il faut bien, quelque part, aller plus vite pour compenser la différence entre les émissions de CO2 de mon tracteur et les émissions de méthane de mon vélo... Secundo, parce que c'est souvent moins dangereux de traverser au rouge quand c'est libre que de rester là à risquer de se faire écraser le pancréas — le pancréas? Oui, Madame! Le pancréas est fréquemment mis en bouillie lors d'un accident — par un connard qui tourne à droite à la lumière sans faire de stop (parce que chez moi, Madame, dans le Berceau du développement durable, il y a des types qui confondent le privilège de tourner à droite après arrêt quand la voie est libre avec le droit de tourner à droite à tout moment!);

-souvent — non, Madame, je n'en rougis même pas —, il m'arrive de passer d'une frip, sans crier «gare au scandale dans l'industrie de la construction et au financement des partis politiques via de l'argent dépensé en trop dans différents ministères parce que les firmes qui ont le contrat donnent au parti libéral et quelquefois, même au PQ», du trottoir de droite au trottoir de gauche, pour me retrouver — oui madame! — en sens inverse, ce qui pourrait même émouvoir le cardinal Marc Ouellet, pourtant impassible devant le sort de fillettes mises enceintes à 13 ans, probablement par le vicaire de la paroisse.

-tous les jours, j'emprunte la grande rue — comme un vrai char, Madame, faut-tu-êt-effronté-Madame — pour me rendre à mon collège, et ce, même s'il existe un moyen de m'y rendre par la piste cyclable. C'est que, voyez-vous, le moteur, c'est moi. Et je préfère, le matin, parcourir 1,1 km que 3,5 km. C'est comme ça!

Tout ce texte était pour dire que j'aime les pistes cyclables à condition de ne pas être obligé d'y être. Et puis, j'aime aussi les routes nationales avec un accotement pavé. Ça, c'est le nec plus ultra. Quand je pédale, je ne veux pas manquer les restos, les cafés, les vraies affaires qu'on ne voit pas de l'ancienne track pour les gros chars!

Je termine en écrivant que ceux et celles qui font les lois qui nous concernent, je ne les vois jamais à pied ou à vélo, car ils sont bien planqués dans leurs quartiers de riches, dans les 450 de ce monde. J'ai dit!

***

Jean-François Léonard, Victoriaville
 
4 commentaires
  • JoDu - Inscrite 25 mai 2010 11 h 35

    Excellent !

    Très drôle votre texte ! Et en plein dans le mille. J'ajouterais qu'on voit de plus en plus d'endroits où les piétons ne disposent même plus de trottoirs pour circuler, et je ne parle pas des autoroutes ici. Vive les chars. Les pauvres irons pédaler ailleurs !

  • Pierre Lajeunesse - Inscrit 25 mai 2010 16 h 13

    Éviter systématiquement les automobiles qui se dirigent vers vous

    Un texte très bien écrit mon cher. Par contre, vous oubliez de mentionner un fait historique, le prix à payer probablement pour côtoyer des cégépiens qui apprennent l’histoire « sans date ». Il y a 43 ans, un gamin d’à peine 6 ans a dû vous apprendre à traverser les rues. En effet, votre mère vous avait bien appris à regarder à gauche, puis à droite, puis à gauche avant de traverser. Mais elle avait omis de mentionner de ne pas traverser lorsqu’il a des autos qui roulent vers vous, ce que j’ai dû faire « in extremis ». Je suis ravi de constater que mon conseil a fonctionné et que vous avez su éviter, pendant le premier tiers de votre vie, de vous faire entrer dedans. Malheureusement, je n’ai pas respecté mes propres consignes. Un habile chauffard a réussi à éviter avec brio la ligne blanche qui délimitait la piste cyclable pour venir me frapper de plein fouet. Bref, quel que soit le chemin que vous emprunter, prenez pour acquis qu’en tant que cycliste, vous êtes une cible privilégiée et que votre seul salut est d’éviter systématiquement les automobiles qui se dirigent vers vous.

  • Pierre B - Abonné 26 mai 2010 11 h 55

    Bravo Bravo !!!

    Monsieur Léonard,

    Un texte bien ficelé qui résume en tout point le fond de ma pensée (à l'exception que pour ma part, je ne serais guère en mesure de livrer avec autant de mordant le fond de ma pensée)

    Bref, c'était succulent !

    Un ancien élève de l'UQTR

  • Valerie Harvey - Abonnée 26 mai 2010 20 h 49

    Excellent

    J'adore! L'humour, la pertinence, tout! Bravo!
    C'est pareil pour moi...