Un cancer, le capitalisme?

À la une d'une récente édition du Devoir, à l'occasion du 1er mai, fête des Travailleurs, on pouvait lire: «Le capitalisme, "cancer" incurable?» Pourtant, contrairement au cancer, c'est l'homme qui est à l'origine du capitalisme. Nous avons donc le pouvoir de changer les choses.

Mais avant de modifier ou de réparer des doctrines économiques, il importe de changer l'homme. Et c'est là le grand défi, puisque jamais le génie humain n'a réussi à créer, malgré des guerres, les révolutions à répétition et de multiples projets de société, les uns plus imaginatifs que les autres, une société où tous les êtres humains pourraient y vivre, comme le souhaitait Aristote, une vie pleine, c'est-à-dire une société où chacun aurait une place et un rôle à jouer, ce qui contribuerait à satisfaire l'ensemble de ses besoins fondamentaux.

Pourtant, l'être humain est fondamentalement un être social qui a besoin des autres pour assurer son développement et son avenir. D'ailleurs, lorsqu'il raisonne un projet du «vivre ensemble» avec les gens de son milieu, comme les dirigeants de 45 pays l'ont fait à la suite de la Grande Guerre meurtrière des années 1940, il n'hésite pas, dans des constitutions ou des déclarations solennelles des droits de l'homme, à affirmer l'importance de «la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables» et de faire en sorte que, par l'enseignement et l'éducation, soit reconnu que «tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité» (Déclaration universelle des droits de l'homme, article 1).

Autrement dit, comme l'écrit Jacques B. Gélinas (revue Possibles, Reconstruire l'économie sur le coopérativisme, volume 32, automne 2008), l'histoire de l'organisation des sociétés humaines est marquée soit par un courant primaire où prévalent la domination, le travail des plus faibles et le pillage des biens produits par d'autres collectivités, soit par un courant civilisateur où tend à s'affirmer un esprit de coopération et d'équité qui émane des aspirations humaines les plus profondes de liberté, d'égalité et de solidarité.

Perte de repères

C'est bien connu: depuis les années 1970, le capitalisme a repris du galon. C'est en plagiant quelques auteurs réputés que se résument les changements: «C'est l'engrenage des accélérations conjugué à l'économie sans partage de l'économie et à l'irresponsabilité des dirigeants qui explique ce basculement du monde»? (Michel Beaud, Le Basculement du monde, La Découverte, 2000) Le libéralisme a subi en 2008 ce que des observateurs qualifient «d'un infarctus libéral» (Manière de voir, Le Monde diplomatique, janvier 2009).

La population perd ses repères; elle est devenue impuissante devant la vague des changements. Elle subit des crises récurrentes (sept crises de 1973 à 2008) sur lesquelles les individus n'ont aucun contrôle. Ils n'ont qu'à en subir les effets négatifs. Les valeurs changent: c'est désormais le chacun pour soi. L'important, c'est le profit, le rendement sur le capital — plus important que la création d'emplois. Pour créer de meilleurs rendements, on n'hésite pas à abolir des postes. C'est la lutte pour la vie.

Et la population en vient à croire que tel est le monde aujourd'hui, qu'elle n'y peut rien — et subit les contrecoups du renouveau du courant primaire: la domination du capital, l'exploitation des uns par les autres, les lois du marché responsables de bien des excès (par exemple, les excès dans les rémunérations sont dus, dit-on, aux marchés!). Même les États sont soumis aux diktats des marchés! Les gens, entraînés par les grands vents du courant primaire, en viennent à croire qu'ils vivent d'abord et avant tout dans des économies et non dans des sociétés. Qu'ils sont au service de l'économie, du capital.

La collectivité

Pourtant, ce ne sont pas les structures et les lois qui font un pays, une collectivité. Ce sont les collectivités qui font ce que sont les collectivités. Ce sont les gens qui savent ce qui leur convient — et c'est pourquoi il faut des structures sur lesquelles ils ont prise. Au niveau de l'État s'impose une démocratie vraie, réelle, participative, décentralisée, de proximité. Là où les gens peuvent agir. Au niveau des entreprises, il faut, dans les sociétés par actions, une plus grande participation actionnariale. Il faut humaniser le capitalisme. Et il faut davantage d'entreprises sous contrôle démocratique (coopératives, mutuelles, entreprises de l'économie sociale) afin de redonner aux individus, devenus de simples consommateurs ou bénéficiaires de l'État, leur statut de citoyen et même en faire des entrepreneurs collectifs.

Ce qui corrompt le capitalisme, c'est le courant individualiste. Un «cancer» que porte la cupidité humaine et le peu de souci du mieux-être des autres. C'est pourquoi il ne faut pas enseigner les vertus du courant primaire — même pas dans nos universités. Il faut une véritable et permanente éducation citoyenne. L'éducation à la maîtrise d'un mieux vivre ensemble où le capital est au service des personnes et non l'inverse!

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Claude Béland - Président du Mouvement Desjardins (1987-2000) et président du Mouvement Démocratie et Citoyenneté du Québec

Pierre Genest - Président du conseil d'administration de SSQ Groupe financier

Hélène Simard - Présidente-directrice générale du Conseil québécois de la coopération et de la mutualité
5 commentaires
  • Khayman - Inscrit 11 mai 2010 08 h 18

    Paresse

    Ça fait du bien de voir des leaders économiques s'exprimer ainsi !

    À partir de ma faible expérience, je crois que notre principal ennemi est la paresse. Que ce soit sous sa forme physique ou intellectuelle, la paresse nous ramène dans nos ornières primitives et fait de nous du bétail à la merci des prédateurs humains qui entretiennent et orientent le système actuel dans toute son horreur.

  • France Marcotte - Abonnée 11 mai 2010 15 h 40

    Humaniser le capitalisme...

    Vous suggérez que le courant civilisateur que plusieurs souhaitent "où tend à s'affirmer un esprit de coopération et d'équité qui émane des aspirations humaines les plus profondes de liberté, d'égalité et de solidarité" peut se déployer à l'intérieur du capitalisme par une permanente éducation citoyenne. Peut-être, mais il faudrait démontrer il me semble que ce n'est pas la nature même du système capitaliste qui empêche que cela se réalise. Question de respect des personnes...

  • François Beaulé - Inscrit 11 mai 2010 16 h 22

    L'éducation au service du capital

    Que voilà de beaux voeux! Répétés depuis 40 ans par de gentilles personnes aussi angéliques que M.Béland et ses camarades. Changer le monde en changeant l'éducation. 40 ans plus tard, avouons-le, c'est un échec.

    Une enquête faite auprès des professeurs et diplômés des HEC, de Polytechnique, de la faculté de médecine etc. pourrait révéler les valeurs très individualistes et matérialistes de nos charmantes élites actuelles.

    Déjà fortement influencées par les entreprises capitalistes, nos universités veulent maintenant rentabiliser leurs activités en vendant au prix du marché les formations qui donnent accès aux meilleurs salaires. Le cancer capitaliste a envahi les universités et les universitaires. Le pire est à venir.

  • Micheline Gagnon - Inscrite 11 mai 2010 18 h 01

    Le retour du balancier


    Et s'il y avait finalement un retour du balancier car, dans les dernières années, les profiteurs auraient finalement réussi à aller tellement «trop loin» que le système se retournerait finalement contre eux? On parle de plus en plus de criminaliser les criminels en «cravate», il faudra bien reconnaître que tous les vols ne se font pas avec l'aide d'un fusil...

    Il faudrait faire grande place à l'éthique dans notre système d'éducations, à tous les niveaux.

  • - Abonnée 11 mai 2010 22 h 25

    Homo homini lupus

    Tout à fait d’accord lorsque vous dites : ce qui corrompt le capitalisme est le courant individualiste et la cupidité humaine.

    Allez savoir pourquoi certains individus se sentent nullement redevables à la société qu’ils habitent : ils se sont mis au monde tout seul, se sentent leur seul géniteur et se perçoivent que comme leur propre propriétaire. Quand l’individualisme atteint ce point possessif, nous ne sommes pas loin de la cupidité à l’état pur et du libertarianisme, fait d’injustice et de violence, sorte du retour à la loi du plus fort…