Un échangeur n'est pas une île

Échangeur Turcot
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Échangeur Turcot

Pour tout citoyen montréalais amoureux de sa ville et estimant qu'elle a droit à un développement harmonieux et durable, le conflit qui déchire l'administration du maire Tremblay et le ministère des Transports du Québec ne peut qu'être navrant. Personne ne va nier que l'échangeur Turcot, dans son état actuel de décrépitude, est un monstre.

La falaise Saint-Jacques qu'il surplombe, avec l'autoroute 720, puis 20, en contrebas, est une des zones les plus déprimantes de Montréal. Il suffit de descendre à vélo la rue de Courcelles, la rue Saint-Rémi ou, plus à l'ouest, la rue Saint-Jacques pour éprouver un sentiment de désolation: il faut souffrir avant d'atteindre enfin les berges verdoyantes du canal de Lachine, et souffrir encore si l'on passe sous les bretelles hallucinantes de l'échangeur, dont on craint toujours qu'il nous lâche sur la tête un morceau de béton.

L'idée de refaire l'échangeur, d'embellir la falaise et de développer des zones résidentielles en contrebas est donc heureuse. Mais il ne suffit pas de crier des noms au ministère des Transports du Québec, si «arriéré social» soit-il, pour justifier le projet montréalais d'échangeur circulaire, ni d'en appeler à une vision du XXIe siècle. En fait, le projet du maire Tremblay est un véritable désastre sur le plan de sa présentation et de sa pédagogie, et on s'explique très mal l'enthousiasme qu'il a suscité. Le maire Tremblay a brandi jovialement l'idée d'un tramway, mais comme on suppose que celui-ci ne va pas tourner en rond dans l'échangeur, il aurait fallu qu'il nous en explique le trajet et qu'il nous dise dans quelle mesure il allait réduire la circulation.

Retard effarant

On semble avoir oublié qu'un échangeur n'est pas une île et qu'il n'est que le résultat ou le déversoir de la circulation qui l'alimente. Réduire le nombre de voies de 20, 30 ou 40 % dans l'échangeur Turcot ne peut se concevoir que si l'on réduit aussi le nombre de voies qui s'y déversent.

Or, si ce carrefour est le plus important au Québec, c'est qu'il reçoit le débit combiné de l'autoroute Ville-Marie à l'est, de l'autoroute Décarie au nord, de l'autoroute venant du pont Champlain et du boulevard La Vérendrye au sud, et de l'autoroute 20 à l'ouest, drainant la circulation venue du pont Mercier, de l'aéroport de Dorval et de tout l'Ouest-de-l'Île. L'incompétence, c'est de ne pas expliquer ce contexte et c'est d'annoncer une diminution de l'échangeur sans remonter en amont et expliquer où et comment on compte couper dans son alimentation.

Atermoiements

Le problème de Montréal, c'est bien connu, est bien plus large que celui de l'échangeur Turcot: il tient à un retard effarant dans l'aménagement de lignes de trains de banlieue et dans l'amélioration du transport en commun dans l'axe de la falaise Saint-Jacques comme dans d'autres axes majeurs (la rue Notre-Dame, notamment). Il tient aussi aux atermoiements concernant l'autoroute 30 qui offrira un jour, enfin, une voie de contournement. C'est un des principes de base de l'écologie: une vision systémique des choses, soucieuse de leurs interrelations.

Tout le reste n'est que discours creux. Et puis, inutile de s'illusionner: même des villes disposant d'un réseau infiniment mieux développé de trains régionaux et de transport en commun n'échappent pas aux bouchons. Il suffit d'avoir roulé un jour sur le boulevard périphérique à Paris pour s'en rendre compte.

Cela ne signifie pas qu'il faut rester les bras croisés. Mais parler d'un «échangeur vert» est une insulte à l'intelligence si on ne le situe pas clairement dans une économie générale des transports dans la métropole québécoise. Il faut que Montréal et Québec retournent ensemble faire leurs devoirs et qu'ils expliquent aux citoyens leur nouveau projet avec cohérence et clarté.

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Pierre Nepveu - Professeur et écrivain
5 commentaires
  • - Abonné 28 avril 2010 09 h 02

    Un échangeur n'est pas une île

    Félicitations pour cet éclairage! En effet, il faut une vision beaucoup plus large que celle qui se limite au territoire de la ville de Montréal et même de l'île de montréal. Toute grande ville, même dotée d'un bon système de transport en commun, a son périphérique.

    On semble oublier le transport des marchandises dans la conception de la ville, de même que l'avis du maire de Boston sur son échangeur qui, datant des années 50, n'est plus adapté aux besoins.

  • PClermont - Inscrit 28 avril 2010 10 h 07

    à côté du débat

    Le problème, Monsieur, c'est que le MTQ se comporte comme s'il était seul dans l'affaire et qu'il a toujours refusé, avant ce coup de semonce de la Ville, de considérer quelque réduction de capacité automobile que ce soit dans un axe qui pourtant est aujourd'hui sur-dimensionné et qui possède une importante demande latente de transport collectif. C'est certainement l'idéal la discussion pour s'entendre, sauf qu'il ne faut pas que l'un n'écoute pas, sinon ça ne peut fonctionner.

  • - Abonné 28 avril 2010 11 h 14

    Erratum

    il s'agit du maire de Chicago et non pas de Boston.

  • Normand Chaput - Inscrit 28 avril 2010 12 h 42

    faux

    Si vous allez vers le pont Champlain un vendredi p.m., vous verrez que le problème n'est pas la capacité de l'échangeur mais après lorsque la circulation est réduite à deux voies. Même chose le lundi matin en venant de l'ouest.

    Cet échangeur n'a jamais eu de bouchon parce qu'il est justement trop grand par rapport aux voies qui le prolonge.

  • mcamus - Abonné 29 avril 2010 00 h 27

    un projet appuyé par les maires de banlieu, les urbanistes et la santé publique

    Il faut réduire la circulation autombile pendulaire (entre banlieues et ville-cnetre). La pluspart des grandes villes en sont rendues là et ont fait ce choix (même Chicago). L'échangeur circulaire à 3 voies a pour but de réduire cette circulation autmobile, et donc d'acueillir MOINS d'autos éventuellement. Il est prévu et c'est une condition de cette option montréalaise d'améliorer radicalement l'offre de transport collectif aux banlieusards. L'Échangeur de Chicago pose problème pour des raisons historiques (années 1950...) spécifiques à Chicago. Les échangeurs circulaires d'Albany (NY) et de Shangai (une méga ville !!) fonctionnent très bien et sont très appréciés. Le projet de MOntréal prend en considération presque tous les aspects de circulation, d'urbanisme et de santé possibles. Il est sans doute très imparfait, mais c'est la voie de l'avenir et il fiat l'unanimité des maires de la ville-centre et des banlieus, des urbanistes et des directions de santé publique ! On peut le critiquer mais pas le mépriser ou le négliger.