Le dilemme de la légalisation de l'euthanasie

L'euthanasie devrait-elle être légale dans certaines circonstances? C'est la question que le projet de loi d'initiative parlementaire C-384 [défait la semaine dernière à la Chambre des communes] appelle les parlementaires à examiner. C'est une question que tous les Canadiens devraient se poser et poser à leurs proches.

Je suis quadriplégique de niveau C4, paralysé complètement à partir du cou lors d'un accident d'automobile impliquant un orignal, en 1996. Je ne trouve pas les mots pour décrire très bien les événements et les sentiments que j'ai ressentis à ce moment-là, et au cours des années qui ont suivi.

En un instant, ma tête a été, sur le plan neurologique, déconnectée de mon corps à partir du cou. Être incapable de marcher était le moindre de mes problèmes. J'ai perdu le sens du toucher, la capacité de ressentir du plaisir ou de la douleur, de la chaleur ou du froid. Je ne pouvais pas frissonner, transpirer ou contrôler mes intestins et ma vessie. J'avais une douleur insoutenable au cou — une douleur à souhaiter mourir.

J'ai été déconnecté pour toujours de mon diaphragme, et mes poumons se sont affaissés. Intubé et dépendant d'un appareil d'assistance respiratoire, je ne pouvais pas parler, mais j'étais entièrement conscient. J'ai dû apprendre à respirer normalement à nouveau. Il a fallu quatre mois pour que je puisse parler et presque un an pour respirer confortablement.

Impossible de dormir parce que j'avais continuellement l'impression de me noyer dans mes mucosités — une torture en soi, qui ajoutait à ma douleur affective et à ma terreur. On m'a dit que si je survivais, je vivrais dans une institution.

La vie devant soi

Et l'espoir que je survive était très mince. Je dis très mince parce que c'était la lueur d'espoir toujours vivante, si distante qu'elle fût, qui m'a fait passer à travers. J'étais jeune, 23 ans, et j'avais toute la vie devant moi. Si j'avais été plus vieux, j'ai de la difficulté à imaginer quelque chose qui aurait valu la peine de passer au travers d'un tel enfer.

Maintenant que vous connaissez un peu mon histoire, permettez-moi de vous parler de mes points de vue sur l'euthanasie, un sujet qui divise, sur les plans affectifs, religieux et moraux.

L'un des éléments critiques qui éclairent notre discussion sur l'euthanasie est le niveau de soutien que nous fournissons, en tant que personnes et comme société, à ceux et celles qui ont atteint des carrefours difficiles comme le mien. Il ne s'agit pas seulement de contrôler la douleur et de garder une personne en vie. La perspective d'une bonne qualité de vie stimule le désir de vivre. Avec les soins médicaux et l'aide sociale convenables, les personnes qui veulent mettre un terme à leurs jours changent souvent de perspective sur la vie elle-même. J'aurais voulu être euthanasié après mon accident (car j'étais prisonnier de mon propre corps, c'était impossible de me suicider), mais j'ai changé d'idée en recevant plus de soutien.

Pente glissante

Il arrive des situations où toutes les ressources du monde ne peuvent pas aider. La douleur physique ne peut pas toujours être gérée. Sue Rodriguez souffrait d'une maladie dégénérative, la sclérose latérale amyotrophique (SLA), que l'on appelle également la maladie de Lou Gehrig. Condamnée à suffoquer à cause de l'affaissement de ses muscles et de ses poumons, cette femme courageuse est allée jusqu'en Cour suprême pour demander le droit de mourir. Ce droit lui a été refusé, et elle a choisi de se suicider illégalement avec l'aide d'un médecin anonyme. Dans une situation comme celle de Sue Rodriguez, je suis en faveur du droit de choisir la mort.

Quand on parle d'euthanasie, la métaphore de «la pente glissante» est souvent soulevée par le milieu des personnes handicapées — l'idée étant que le meurtre par compassion, ne serait-ce que d'une seule personne, peut ouvrir la porte à l'élimination systématique des personnes handicapées.

Mais je vois la pente glissante aller dans deux directions. D'un côté, des gens pourraient être tués parce que d'autres pensent que leur douleur est intolérable — comme le font valoir les défenseurs des droits des personnes handicapées. Mais il y a une autre direction, celle où les gens peuvent être forcés à vivre avec une douleur qui est vraiment intolérable.

Pour être clair, une direction dans laquelle le Canada ne doit jamais s'engager est celle de Robert Latimer, qui a décidé arbitrairement de tuer sa jeune fille handicapée. C'était clairement un meurtre. Mais d'autres situations sont plus nuancées.

Testament de vie

Dès que j'ai pu parler après mon accident, j'ai fait rédiger un testament de vie par un avocat. Ce document explique mes désirs à mes parents et à mes proches. Mon testament de vie permettra l'euthanasie dans certaines circonstances. Malheureusement, les dispositions relatives à l'euthanasie dans mon testament de vie ne peuvent pas être exécutoires, et c'est pourquoi je conviens qu'il faut envisager de changer la loi. En espérant qu'il ne sera jamais nécessaire d'exécuter ces dispositions de mon testament de vie, il demeure que si la situation devait se produire, le Code criminel pourrait l'emporter sur mes désirs.

Je veux être habilité à prendre les meilleures décisions pour moi-même; et si j'en suis incapable, je veux que les personnes qui m'aiment fassent ce qu'elles pensent être le mieux pour moi. Je ne veux pas que l'on me force à vivre en enfer parce que la loi ne tient pas compte de mes circonstances «particulières» ou parce que quelqu'un m'a imposé ses valeurs sur la signification de la vie. Entre exister sans vivre et mourir, je choisirais de mourir en espérant pour le mieux de l'autre côté.

Je suis en faveur du droit de la personne à mourir avec dignité. Mais pour que ce choix soit vraiment libre, et pour que la société ait confiance en ce choix, nous devons savoir que nous donnons à ceux qui sont gravement blessés et malades le soutien nécessaire pour les empêcher de perdre espoir, avec le système de santé, les travailleurs sociaux, la thérapie, le réconfort moral, et des assurances convenables, y compris l'assurance-automobile, l'indemnisation des accidentés du travail et autres.

Failles

Le projet de loi C-384, qui légaliserait l'euthanasie et le suicide assisté au Canada, est un point de départ provocateur d'une discussion sur les choix entourant la fin de la vie.

Oui, le projet de loi donnerait aux malades en phase terminale plus de liberté pour mettre un terme à leur propre vie avec dignité. Mais il peut aussi empirer le malheur des personnes gravement blessées et malades en libérant les Canadiens de la pression de relever le défi plus important de fournir le niveau de soutien requis pour que la vie soit le premier choix.

Pour cette raison, je m'abstiendrai de voter en ce qui concerne le projet de loi C-384. Il contient des failles, mais je ne peux pas voter contre l'habilitation des Canadiens à faire des choix profondément personnels pour eux-mêmes.

En m'exprimant, j'espère encourager les Canadiens à discuter des questions qui entourent la fin de la vie avec leurs proches. À mesure que cette discussion se déroulera, j'espère que la douleur et le désespoir de ceux qui ont connu la même chose que moi seront accueillis par la société avec empathie, compassion, amour et bonne volonté.

***

Steven Fletcher - Député de Charleswood-St. James-Assiniboia

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7 commentaires
  • Yvon Bureau - Abonné 27 avril 2010 09 h 57

    Monsieur Fletcher, voici un défi pour vous

    Monsieur Fletcher, voici un défi pour vous

    Monsieur le député Fletcher, merci d’écrire sur le dilemme de la légalisation de l’euthanasie, dans Le Devoir du 26 avril 2010.

    MERCI surtout d’avoir choisi librement et courageusement de continuer à vivre, après votre accident très invalidant. Sur la pointe des touches de mon clavier, j’ose dire que je vous «comprends passablement». J’ai œuvré comme travailleur social dans un centre de réadaptation physique de Québec (IRDPQ), durant trente années. Que j’en ai fait passer des contrats anti-suicide/un an lors de la première année suivant l’accident. Avec succès et surtout avec raison; aujourd’hui, ces personnes sont vivantes et pleines de vie heureuse et abondante. Fierté. Fierté surtout à ces continuants de la vie !

    Si une nouvelle Sue Rodriguez se présentait demain à la Cour Suprême, le vote serait favorable à une aide médicale active à terminer sa vie, si nécessaire et si LIBREMENT choisi. Il y a 15 années, les cinq juges qui ont voté contre (4 pour) ont invoqué le caractère sacré de la vie. On implorerait de nos jours le caractère sacré de la PERSONNE en fin de vie et de son libre-choix. La population y est favorable à cette aide exceptionnelle à plus de 75 %, et depuis longtemps, tant au Canada qu’au Québec. Et au Québec, nos médecins le sont aussi à ce même pourcentage, et ils l’ont courageusement affirmé à l’automne dernier, voulant «Sortir de l’impasse». Nous en sommes très fiers.

    Monsieur Fletcher, je vous lance un défi : présentez un projet de loi privé pour qu’il soit PERMIS à une personne en fin irréversible de sa vie de demander et de recevoir une aide MÉDICALE active à mourir, aide respectant le cadre stricte et sécuritaire préalablement établi. Je vous appuierai fortement, avec bien d’autres.

    Un autre défi : venez à l’une des conférences du Dr belge Dominique Lossignol sur «Les soins de fin de vie, incluant l’euthanasie (sous conditions)». À Montréal soit le 2 ou le 3 mai prochains, soit à Québec le 6 mai. ( www.collectifmourirdigneetlibre.org )

    Entre temps, au Québec, d’ici la fin de cette année, après une intense consultation publique, il ne serait pas étonnant que l’Assemblée nationale du Québec reconnaisse dans sa Loi de la Santé cette aide médicale active à terminer sa vie, balisée et contrôlée, comme faisant partie de la panoplie des soins appropriés et personnalisés de fin de vie. Je l’espère de tout cœur, pour sortir des impasses, pour une augmentation significative de la dignité et de la sérénité en fin de vie.

    Relevez le défi, monsieur Fletcher ! Je suis prêt. Avec bien d’autres, je serai à vos côtés, plein d’énergique créatrice.

    www.yvonbureau.com

  • Yvon Bureau - Abonné 27 avril 2010 11 h 30

    Directives anticipées de fin de vie/testament de fin de vie

    M. Fletcher, je suis d'accord avec vous.

    On doit reconnaître explicitement au plus tôt la valeur légale des directives anticipées écrites de fin de vie, et en faire la promotion.

    Écrire ses directives au cas où la lucidité ne serait plus au rendez-vous, désigner des mandataires pour les faire respecter, sont des actes élevés de civisme, de savoir-vivre et même, disons-le, d'amour pour nous-mêmes, pour nos proches, pour nos soignants, pour notre établissement de soins, pour notre société.

  • Jean-Noël Ringuet - Abonné 27 avril 2010 15 h 41

    Droit de mourir ou devoir de vivre

    Les adversaires du droit d'une personne de mourir à sa demande, dans des conditions extrêmes, mettent souvent en opposition ce droit avec celui à la sécurité des groupes sociaux vulnérables (personnes âgées, handicapées, malades chroniques ou en phase terminale, etc.). Ils concluent le plus souvent, au terme d'un raisonnement un peu court, que considérant que le droit des premiers représenterait une menace aux droits des seconds, il vaut mieux ne pas le reconnaître dans la loi.

    Ils invoquent à l'appui de cette crainte les dérives auxquelles ont donné lieu les législations de quelques pays (Belgique, Suisse, Pays-Bas, Luxembourg, l'état de l'Orégon) où les critères et procédures prévus par les lois n'ont pas été respectés, sans qu'aucune sanction n'ait été prise contre les responsables. Les opposants à une dépénalisation craignent – et les faits semblent leur avoir donné raison dans plusieurs circonstances – une extension de l'euthanasie à des situations non prévues dans les lois.

    On peut leur donner raison sur ce dernier point, sans toutefois accepter que ces dérives sont le résultat d'une reconnaissance du droit d'obtenir une assistance à mourir dans certaines circonstances. Rien, en principe, ne permet d'opposer le droit de mourir des uns au droit à la sécurité des autres ; pas plus que l'on ne serait justifié d'interdire la liberté d'expression pour préserver le droit à la réputation. Ces droits ne sont pas incompatibles et c'est aux abus possibles dans leur exercice qu'il faut s'en prendre. Sinon, la négation du droit de mourir se transforme en un devoir de vivre, même dans les pires souffrances.

    C'est à mon avis à ce chapitre que le projet de loi C-384 aurait dû mieux répondre en s'assurant d'une sanction sociale à l'aide au suicide en prévoyant, par exemple, l'aval d'un magistrat ou d'un commissaire attitré qui serait responsable de s'assurer a priori que toutes les conditions prévues par la loi sont respectées. Il faudrait également vérifier que c'est à la demande expresse de la personne concernée (qui devra donc être apte à confirmer sa décision le moment venu) qu'une aide au suicide pourra être justifiée dans certaines conditions précises. Un registre devra être tenu pour toutes les autorisations données lequel comportera également un rapport du médecin impliqué. Enfin, en complément essentiel à toute loi, des peines significatives devront être prévues en cas d'infraction et surtout, il faudra appliquer la loi rigoureusement.

    Les conséquences irréparables de l'exercice du droit de mourir à sa demande justifient un processus plus lourd dont on peut souhaiter raisonnablement qu'il prévienne les abus constatés là où on a dépénalisé l'aide au suicide. Ces abus ne sont pas le résultat de la reconnaissance du droit de mourir, mais de laxisme dans son application.

    Jean-Noël Ringuet,
    Victoriaville, QC



    Ils invoquent à l'appui de cette crainte les dérives auxquelles ont donné lieu les législations de quelques pays (Belgique, Suisse, Pays-Bas, Luxembourg, l'état de l'Orégon) où les critères et procédures prévus par les lois n'ont pas été respectés, sans qu'aucune sanction n'ait été prise contre les responsables. Les opposants à une dépénalisation craignent – et les faits semblent leur avoir donné raison dans plusieurs circonstances – une extension de l'euthanasie à des situations non prévues dans les lois.

    On peut leur donner raison sur ce dernier point, sans toutefois accepter que ces dérives sont le résultat d'une reconnaissance du droit d'obtenir une assistance à mourir dans certaines circonstances. Rien, en principe, ne permet d'opposer le droit de mourir des uns au droit à la sécurité des autres ; pas plus que l'on ne serait justifié d'interdire la liberté d'expression pour préserver le droit à la réputation. Ces droits ne sont pas incompatibles et c'est aux abus possibles dans leur exercice qu'il faut s'en prendre. Sinon, la négation du droit de mourir se transforme en un devoir de vivre, même dans les pires souffrances.

    C'est à mon avis à ce chapitre que le projet de loi C-384 aurait dû mieux répondre en s'assurant d'une sanction sociale à l'aide au suicide en prévoyant, par exemple, l'aval d'un magistrat ou d'un commissaire attitré qui serait responsable de s'assurer a priori que toutes les conditions prévues par la loi sont respectées. Il faudrait également vérifier que c'est à la demande expresse de la personne concernée (qui devra donc être apte à confirmer sa décision le moment venu) qu'une aide au suicide pourra être justifiée dans certaines conditions précises. Un registre devra être tenu pour toutes les autorisations données lequel comportera également un rapport du médecin impliqué. Enfin, en complément essentiel à toute loi, des peines significatives devront être prévues en cas d'infraction et surtout, il faudra appliquer la loi rigoureusement.

    Les conséquences irréparables de l'exercice du droit de mourir à sa demande justifient un processus plus lourd dont on peut souhaiter raisonnablement qu'il prévienne les abus constatés là où on a dépénalisé l'aide au suicide. Ces abus ne sont pas le résultat de la reconnaissance du droit de mourir, mais de laxisme dans son application.

    Jean-Noël Ringuet,
    Victoriaville, QC

  • Yvon Bureau - Abonné 28 avril 2010 09 h 13

    Belgique : ça se passe bien

    M Ringuet,
    venez à l’une des conférences du Dr belge Dominique Lossignol sur «Les soins de fin de vie, incluant l’euthanasie (sous conditions)». À Montréal soit le 2 ou le 3 mai prochains, soit à Québec le 6 mai. ( www.collectifmourirdigneetlibre.org ).

    Selon lui et selon moi, ça se passe beaucoup mieux que certains médecins alarmistes le laissent entrevoir.

    Merci pour votre excellent texte.
    À

  • Jean Rousseau - Inscrit 28 avril 2010 13 h 13

    LA BALLADE DE NARAYAMA. (du cinéaste japonais Shōhei Imamura)

    "Mais il, (le projet C-384 sur l'euthanasie et le suicide assisté), peut aussi empirer le malheur des personnes gravement blessées et malades en libérant les Canadiens de la pression de relever le défi plus important de fournir le niveau de soutien requis pour que la vie soit le premier choix".

    Cette sage phrase du député Steven Fletcher situe toute la difficulté du problème. Sauf pour les proches et certains autres, les gens en générale ne sont guère chauds à l'idée d'accorder des soins et des services coûteux à des personnes lourdement handicapées ou à des vieillards. Parce qu’ils ont conscience, qu’en bout de ligne, une partie du fardeau leur reviendra. Cela me rappelle cette situation, où lors d'un cours, une étudiante fit part qu'un thérapeute, d'un centre spécialisé, n'avait pas voulu allonger son intervention auprès une personne suicidaire, qui en demandait plus. J’avais alors manifesté ma désapprobation vis-à-vis l'attitude de l'aidant, mais notre professeur qui se trouvait aussi psychologue, Hans Neidhart, avait clos le débat de la façon suivante: "il y en a d'autres".