Politique étrangère - Quelle OTAN pour le Canada?

Le ministre fédéral des Affaires étrangères, Lawrence Cannon, a rencontré ses homologues de l'alliance atlantique en Estonie les 22 et 23 avril. Le but de la réunion était de discuter de l'avenir de l'OTAN à la lumière du conflit en Afghanistan. Conjuguée aux rumeurs d'une possible intervention militaire canadienne en République démocratique du Congo (RDC), cette réunion représentait donc une occasion privilégiée de considérer l'avenir de la politique étrangère du Canada, à la suite de son désengagement militaire de Kandahar prévu cet été.

Quelle OTAN pour le Canada? La question peut paraître triviale, mais la réponse est loin de l'être. Le Canada a appuyé toutes les initiatives majeures de l'OTAN depuis sa création, dont la décision de prendre part à des conflits internationaux en ex-Yougoslavie, en Afrique, au Moyen-Orient et en Afghanistan. Ce qui veut dire que l'avenir de l'alliance est de première importance afin de prévoir la future politique étrangère et de défense canadienne. Or, le ministre de la Défense nationale, Peter MacKay, a énoncé publiquement il y a quelques semaines les préférences canadiennes à ce sujet.

Changements de politique

Il y a premièrement la question des opérations militaires expéditionnaires telles qu'en Afghanistan. Pour le Canada, le succès de l'OTAN dans ce pays est plus important que la nature de ce succès. Le gouvernement fédéral a ainsi ajusté l'objectif de sa politique afghane en fonction des changements de politiques de certains membres de l'OTAN, passant de la volonté d'éliminer al-Qaïda à celui d'établir une démocratie libérale et, aujourd'hui, à celui d'assurer la stabilité du pays, qui passe par un contrôle afghan de tout le territoire.

Ainsi, plutôt que de se limiter à traquer et à éliminer les membres de la nébuleuse terroriste ou encore à instaurer un régime de «bonne» gouvernance en Afghanistan, le Canada prône aujourd'hui l'«afghanisation» du conflit. Cela signifie la conclusion d'ententes politiques et financières avec certains talibans ayant combattu contre les forces occidentales et l'acceptation d'un gouvernement afghan passablement corrompu. La pacification de l'Afghanistan semble peut-être contradictoire avec l'exportation par l'OTAN des «valeurs démocratiques et humaines», dont a fait mention le ministre MacKay, mais elle est cohérente avec la stratégie de sortie privilégiée par l'OTAN.

Soutien militaire

Mais plutôt que de tirer de l'expérience afghane la leçon de ne plus s'engager dans de telles aventures, le gouvernement canadien juge plutôt que l'OTAN a la responsabilité de déployer des forces militaires partout où la sécurité de l'un de ses membres est en jeu. L'alliance doit avoir une politique «proactive», selon le ministre MacKay, visant à défendre la sécurité de ses membres au sens le «plus large» du terme, et ce, à une «plus grande échelle» qu'actuellement.

Le raisonnement du gouvernement canadien est que de telles opérations donnent une raison d'être à l'OTAN, empêchent «que les menaces n'atteignent nos propres frontières», en plus de permettre une présence canadienne et européenne dans les opérations menées par les États-Unis.

Ces trois raisons paraissent toutefois douteuses. D'abord, faire la guerre afin de légitimer une organisation internationale ne paraît pas très raisonnable. Ensuite, la plupart des analystes gouvernementaux et non gouvernementaux reconnaissent que la capacité d'al-Qaïda à commettre des actes de terrorisme international à partir de l'Afghanistan est aujourd'hui quasi nulle. L'OTAN a, autrement dit, atteint son objectif initial. Et plusieurs jugent que l'intervention militaire en Afghanistan a augmenté la probabilité d'attentats terroristes en Amérique du Nord et en Europe par l'entremise du développement du «terrorisme local», c'est-à-dire celui mené par des résidants de pays occidentaux.

Élargissement de l'alliance

Enfin, la volonté de rendre plus multilatérales les interventions militaires américaines est certes plus légitime, mais elle va à l'encontre de la nouvelle doctrine canadienne: l'appropriation régionale. Il s'agit de promouvoir la gestion régionale des conflits, par l'Union africaine par exemple, au détriment d'une opération dirigée par les grandes puissances. On devrait ainsi attendre du ministre Cannon qu'il fasse la promotion d'un rôle de soutien politique, financier et logistique de l'OTAN auprès de la mission des Nations unies en RDC plutôt qu'une intervention directe et massive du Canada.

Il y a aussi la question de l'élargissement de l'alliance. Le ministre MacKay a réitéré l'appui du Canada à l'adhésion de l'Ukraine et de la Géorgie à l'OTAN. Compte tenu de la nouvelle politique étrangère ukrainienne et de la guerre entre la Géorgie et la Russie de 2008, il est difficile d'expliquer l'engouement du gouvernement Harper, qui a d'ailleurs pour effet notable d'exacerber encore davantage les relations tendues entre le Canada et la Russie. [...]

Il faut espérer une révision par M. Cannon de certaines idées proposées par M. MacKay. Il semble effectivement préférable de privilégier le soutien militaire d'organisations régionales par rapport à des interventions militaires directes de l'OTAN, de même que de prôner une politique d'engagement et d'accommodation plutôt que d'affrontement à l'égard de la Russie.

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Justin Massie - Professeur adjoint à l'École supérieure d'affaires publiques et internationales de l'Université d'Ottawa et chercheur associé à la Chaire de recherche du Canada en politiques étrangère et de défense canadiennes de l'UQAM

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Rectificatif du 28 avril 2010: Dans le texte, il est question du passage du ministère des Affaires étrangères Lawrence Cannon à Talinn, en Estonie, les 22 et 23 avril derniers. Cette visite, prévue au moment de la rédaction du texte, a été annulée en raison du nuage de cendres volcaniques en provenance de l'Islande. Nos excuses.
1 commentaire
  • Denis Miron - Inscrit 27 avril 2010 07 h 56

    De l'OTAN à l'OTAF

    «L’acceptation d'un gouvernement afghan passablement corrompu. La pacification de l'Afghanistan semble peut-être contradictoire avec l'exportation par l'OTAN des «valeurs démocratiques et humaines», dont a fait mention le ministre MacKay, mais elle est cohérente avec la stratégie de sortie privilégiée par l'OTAN.»
    «Le raisonnement du gouvernement canadien est que de telles opérations donnent une raison d'être à l'OTAN, empêchent «que les menaces n'atteignent nos propres frontières», en plus de permettre une présence canadienne et européenne dans les opérations menées par les États-Unis.»
    Avec ce raisonnement, il pourrait modifier leur acronyme et changer la lettre N pour un F, et rebaptiser l’organisation sous un autre vocable, tel que l’Organisation du Traité des Armées Fasciste puisque l’idéologie de la guerre semble être au centre de leur motivation. (Citation de Mussolini :«La guerre est à l’homme ce que la maternité est à la femme»). Comment l’impérialisme de marché peut-il étendre sa volonté de domination et de puissance autrement que par cette idéologie de la guerre?
    La guerre d’Irak ainsi que l’intervention au Kosovo n’a-t-elle pas plusieurs points de ressemblance avec ce qui a provoqué la deuxième guerre mondiale surtout lorsqu’on a ridiculisé la Société des Nations Unies (SDN) pour leur inefficacité, ce qui a permis à la force militaire d’imposer sa loi dans les relations internationales lorsque Mussolini attaqua l’Éthiopie sans que personnes a la SDN ne réagissent Aurait-on oublié que cette absence de réaction internationale ouvrit la porte à Hitler pour envahir Vienne.
    La loi du marché total qui est véhiculée par l’OTAF ne vise aucunement l’avènement de la démocratie, peu importe l’endroit où se joue la pièce de théâtre de ses opérations dans le monde. L’Afghanistan et l’Irak en témoignent amplement. L’agenda caché de ces opérations ne vise rien d’autre qu’à faciliter l’accès aux ressources énergétique avec un minimum de contraintes. Et concernant les «valeurs démocratiques et humaines» que l’on prétend vouloir implanté, c’est de la «poudre aux yeux» industrielle de marque Propagande qui date des années 1920 initiés par Mussolini.
    «La loi du marché» n’est-elle pas le postulat de base du l’idéologie néolibérale qui prêche pour la dérèglementation(i.e. l’absence de loi, ou la loi de la jungle , la loi du plus fort, la loi des canons) Entre la loi du marché et la loi des mafias, y a-il quelqu'un qui peut m’expliquer la différence. Ce ne se joue certainement pas au niveau de la cravate et ce n’est certainement pas non plus dans le fait d’être assis derrière un bureau au 100ème étage d’un gratte-ciel. Est-ce qu’un siège au parlement est suffisant pour établir une différence? Même là, j’en suis de moins en moins sûr, surtout lorsqu’on se présente au poste de premier ministre, alors qu’on est un usager des paradis fiascaux